I am sorry

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Patrick Villemin, né en 1966, est romancier. Il a publié quatre romans : La Morsure (Calmann-Lévy, 1997), Jeux d’ombre (Calmann-Lévy, 2000), La Valse des pions (Flammarion, 2005), Classement  [+]

Le laboratoire pharmaceutique « CHADBOURNE & MILLER » est implanté sur la planète entière. Son siège social est en plein cœur de Manhattan et contrôle une cinquantaine de filiales. Parmi elles, la filiale française figure en bonne place. Un siège administratif à la Défense, deux usines près d’Orléans, un centre de recherche en région parisienne, le tout regroupant environ deux mille personnes. Voilà pour les forces en présence. L’ensemble réalise un chiffre d’affaires de l’ordre d’un milliard d’euros. Un beau bijou qui affiche dans l’Hexagone une rentabilité que d’autres pays – l’Espagne, le Portugal ou l’Italie notamment – lui envient.

Je m’appelle Paul Volnay et je suis le directeur juridique de cette filiale. J’ai été recruté il y a un an par un cabinet de chasseurs de têtes. Des gens très sérieux qui m’ont expliqué que mon profil correspondait a priori à celui que leur client recherchait. J’ai rencontré de nombreuses personnes et après un court suspense ainsi que les négociations d’usage, j’ai rejoint CHADBOURNE & MILLER au mois de septembre. Ma mission était claire. Mettre en place ex nihilo une Direction Juridique structurée, regroupant des professionnels capables d’adapter le conseil juridique qu’ils dispensent au contexte des affaires dans lesquelles ils évoluent. En clair, comme me l’a laissé entendre le Président :
— Nous n’avons pas besoin de gens qui ont peur de tout, qui cherchent à se border en pondant des consultations grosses comme des camions ; lesquelles n’apportent rien, sinon des complications inutiles. Il nous faut des gens intelligents, réactifs et communicants. Voilà la tâche qui vous est confiée. Si vous rencontriez une quelconque difficulté, n’hésitez pas à venir m’en parler : ma porte reste ouverte.

D’abord, il m’a fallu conduire un audit approfondi. Quels étaient les besoins réels et ceux exprimés ? Quelles étaient les attentes ? De quel budget disposerais-je ? Combien de recrutement(s) serai(en)t nécessaire(s) ? Jusqu’ici le conseil juridique était prodigué à l’extérieur, par des cabinets d’avocats de renommées diverses. Chaque personne qui le souhaitait – après avoir mollement justifié son besoin auprès du contrôle de gestion - consultait tel ou tel spécialiste. Les frais qui en découlaient tombaient sur un budget « honoraires juridiques » que personne ne gérait vraiment.
J’ai recruté deux collaborateurs et deux assistantes pour s’occuper des matières qu’il fallait couvrir. Les relations avec les médecins, le marketing produit, les marques, les brevets, les procès, l’immobilier : autant de sujets – et il en manque – qui méritaient que nous disposions de solides compétences internes. Cela m’a pris six mois environ avant de pouvoir annoncer qu’une véritable équipe était désormais constituée.

Bien que ne faisant pas partie du Comité Exécutif – je reportais au Directeur Financier – le Président a souhaité que j’aille passer quelque temps au siège social pour rencontrer mes homologues américains, leur dire que les choses avaient changé en France et faire un peu de « lobbying » pour notre filiale. Démarche d’autant plus naturelle que la décision de créer une Direction Juridique interne avait certes été prise en France, mais sur l’insistance et sous la pression d’Outre-Atlantique. Il faut dire que pour le droit, les étasuniens ne plaisantent pas du tout. C’est précisément ce que j’ai découvert en arrivant là-bas. Le « Legal Department » ne comportait pas deux, ni dix, ni cinquante, ni même cent mais cent quarante-trois juristes. Effarant, du point de vue français. Quasi ordinaire du point de vue américain. Un demi étage – le 42ème en l’occurrence – d’une tour new-yorkaise tout entier affecté au juridique quand chez nous dans la plupart des cas, quelques bureaux suffisent.

Pareille situation confère au directeur juridique du groupe – c’est à dire celui qui chapeaute tous les conseils éparpillés sur le globe – un pouvoir considérable. Chez CHADBOURNE & MILLER, il était le bras droit du Président, membre du Board, jouissant d’un statut et de prérogatives exorbitants. Autant dire que je n’en menais pas large lorsque je me suis présenté devant sa porte. Les raisons d’être mal à l’aise ne manquaient pas. Il y avait certes la langue anglaise, le décalage horaire, la taille du bureau mais il y avait surtout l’importance du personnage. Philip Rostenberg m’a accueilli avec une plaisanterie que je n’ai pas saisie. Après quoi il m’a prié de m’asseoir, m’a posé quelques questions et a beaucoup parlé. Au début, je suivais car ma concentration était extrême. Après, les cartes se sont brouillées. L’accent new-yorkais n’a pas facilité les choses. Si bien qu’au bout d’une heure, lorsqu’il s’est levé pour me signifier la fin de notre entrevue, j’ai éprouvé un intense soulagement. J’ai pris congé avec l’impression de n’en avoir laissé aucune et le sentiment que décidément, ce type devait être très important.

Parmi les choses qu’il m’avait confiées, il me semblait avoir compris qu’il organiserait une réunion de tous les juristes du groupe – les Américains, les Européens et les autres – à Séville au printemps. Je lui avais répondu que c’était très bien, que seul ce type d’événement offrait l’opportunité d’échanger des points de vue et de forger un vrai sentiment d’appartenance. Effectivement, nous avions reçu au mois de mai nos invitations avec le programme et la liste des participants. A la date indiquée, nous arrivions dans le hall de l’hôtel, un magnifique bâtiment ancien à quelques encablures de l’Alcazar.

Le séminaire se déroulait sur trois jours. Séances plénières, ateliers de travail et exposés se succédaient, entrecoupés de déjeuners puis de dîners en ville. Fort heureusement, je n’avais pas à intervenir en public. En revanche, j’étais là en tant que nouveau directeur juridique de la filiale française ; c’est-à-dire de la quatrième plus forte source de profits du groupe. Je n’avais que cette importance là, mais cette importance tout de même. Aussi devais-je sacrifier au protocole et consacrer du temps à quelques exercices de relations publiques. Cela signifiait qu’il fallait se présenter, paraître impliqué et répondre à toutes sortes de questions récurrentes.
— Quand êtes-vous arrivé dans le groupe ?
— Combien de personnes travaillent au juridique français ?
— Quels sont les problèmes auxquels vous êtes les plus souvent confrontés ?
Bien entendu, tout cela se passait en anglais ; exigence malheureusement incontournable. S’il m’arrivait de croiser quelques hollandais, une polonaise ou une italienne qui parlaient un tout petit peu le français, cela relevait du miracle. A quoi bon en effet lorsque la planète entière baragouine dans la langue de Shakespeare ? L’anglais donc, partout et à toute heure. Et lorsque cela dure trois jours, l’exercice est éreintant. Du petit-déjeuner au coucher, avec pour seul répit les pauses toilettes.

Le pire, c’était les dîners guindés où j’ai été placé chaque fois à côté de gens que j’aurais précisément voulu éviter. Je me souviens du deuxième dîner. Le groupe avait loué une maison andalouse merveilleuse : la casa de pilates. Les tables avaient été dressées au milieu de la cour devant une grande fontaine. Autour, des arcades recouvertes de mosaïques. Pareil cadre aurait exigé que je me trouve à côté soit de ma femme, soit d’un ami. Manque de chance, on m’a mis à côté d’une américaine caricaturale – sorte de pouliche maquillée à outrance, cintrée dans un tailleur rose pâle et dotée d’une coiffure étrange et blonde. Sherry Schutz. Une créature à peine croyable tant elle semblait sortie d’une série des années quatre-vingts. Bavarde, ne faisant aucun effort pour parler moins vite, elle s’est permis d’assommer la table avec ses fadaises et tout son folklore étasunien. Combien de temps a passé ce collègue espagnol à lui traduire la carte – comment, elle n’était pas écrite en anglais ? – et à lui expliquer plat par plat ce qui entrait dans leur composition. Apparemment, elle craignait que quelques microbes sud européens aient infecté son assiette et que son estomac aseptisé lui fasse passer un mauvais quart d’heure si elle n’y prenait pas garde. Il avait fallu faire preuve d’une grande patience pour ne pas être désagréable et je dois avouer que lorsque nous nous sommes levés après le café, j’étais totalement éreinté. Je me souviens encore d’un autre dîner où je m’étais cette fois retrouvé à côté d’un chinois de Hongkong dont l’accent à couper au couteau m’avait empêché de comprendre un traître mot de ce qu’il racontait. Ce n’était pas trop gênant lorsqu’il s’adressait à la table, ça l’était davantage lorsqu’il m’avait posé plusieurs questions. Bref l’anglais ne facilitait pas les choses.

La fatigue jouait aussi un rôle majeur. Omniprésente, impossible à juguler. Celle-là même qui vous donne en pleine discussion professionnelle l’irrépressible envie de bailler. Quelle pénible sensation lorsque la mâchoire se contracte, que la bouche se pince et que son cerveau se fige : non, pas maintenant, pas devant ce type ! Mais c’est trop tard, le menton tremblote, la langue se rétracte et le bâillement frémit sur les lèvres. Le regard de l’autre devient tout à coup plus dur. On met sa main devant sa bouche, comme pour atténuer le message désastreux que ce geste vient d’envoyer.
— Désolé mon vieux, mais votre compagnie m’emmerde.
La fatigue qui vous tient et que vous n’avez pas les moyens de résorber. Car tous les matins, vous vous levez à six heures trente - le petit-déjeuner est servi jusqu’à huit heures. Toutes les journées vous assistez à des présentations, vissé dans votre fauteuil et tous les soirs vous sortez jusqu’à minuit, minuit et demi. Vous vous couchez à une heure, après avoir trop mangé et bu de cet excellent vin espagnol corsé. Après quoi vous sombrez dans un sommeil de plomb jusqu’au matin.

Le cocktail « pression/ anglais/ fatigue » m’a torpillé. Au bout de quarante-huit heures, j’étais exténué. Si bien qu’il m’a fallu combattre des coups de pompe invraisemblables. L’après-midi du deuxième jour, je me suis littéralement endormi pendant un exposé. La montée en puissance des génériques en Europe menaçait-elle plusieurs de nos molécules vedettes ? C’est sur cette question que j’ai décroché. Je ne sais combien de temps je me suis évaporé. Trente secondes ? Une minute ? Davantage ? Je garde le souvenir d’un irrépressible engourdissement. Comme une marée montante, lente et inexorable, qui m’envahissait petit à petit, qui s’attaquait à ma conscience, l’érodait, la caressait pour mieux l’annihiler et finissait par l’abolir. Purement et simplement. Cela s’est-il vu – la salle était dans une demi-pénombre ? Ma tête a-t-elle basculé en arrière ? Ai-je ouvert la bouche ou émis un ronflement ? Je ne le saurais jamais. Toujours est-il que cet accident m’a beaucoup inquiété. Car si cela s’était produit une fois, il n’y avait pas de raison que ça ne recommence pas. Du même coup la pression est montée d’un cran. Le stress ne me lâchait pas.

Philip Rostenberg ne m’a pas lâché non plus. Aussi curieux que cela puisse paraître, il est venu me voir à plusieurs reprises, s’est enquis de ce que je pensais et a même exigé que je sois à sa table pour le dernier dîner. A tout prendre, je préférais le directeur juridique du groupe à cette pouffiasse rose que j’avais dû supporter la veille. Le repas s’est déroulé dans un climat plutôt détendu, chacun courtisant de manière différente Rostenberg. Le vin aidant, les convives se sont déridés et franchement, ce n’était pas désagréable du tout. A la fin, mon éminent voisin s’est levé et en faisant tinter la lame de son couteau sur le cristal de son verre, il est parvenu à obtenir le silence de toutes les tables. Après quoi il a entamé un discours des plus classiques, remerciant nos hôtes espagnols, les équipes de juristes venues de loin – les Australiens et mon chinois de Hongkong notamment – puis les autres. Il s’est félicité du bon déroulement de notre séminaire et s’est montré convaincu que ce type de rassemblement avait – au-delà de l’aspect professionnel – une valeur humaine incontestable.
Il a attendu quelques secondes avant de reprendre :
— Je vous ai gardé une surprise pour la fin.
Je me suis dit qu’on allait avoir un cadeau, ou qu’une séance endiablée de flamenco allait débuter ou je ne sais quoi d’autre de festif.
— Demain en début d’après-midi, Jim sera là.
Jim ? Qui est Jim ? J’ai eu l’instinct de retenir la question que je m’apprêtais à poser à la tablée.
— Notre Président nous fait l’amitié de nous consacrer deux heures avant de rejoindre Londres pour une séance de travail très importante.
Jim Kelly... Le « Chief Executive Officer » du groupe, le type qui est juché au sommet et dont la photo figure sur toutes les brochures de communication institutionnelle. Les analystes de Wall Street connaissent son visage et sa voix. C’est lui qui commente les résultats, qui rassurent les actionnaires, qui expose notre stratégie. Il est l’incarnation de CHADBOURNE & MILLER. Un grand murmure a suivi l’annonce de cette nouvelle.
— Ah là, là, là. Tu te rends compte, il sera là demain !
La venue d’un Messie n’aurait pas été mieux accueillie.
— Il arrivera vers quatorze heures et repartira vers seize heures trente. Cela nous laissera – VOUS laissera devrais-je dire – la possibilité de discuter avec lui. Préparez vos questions dès maintenant, pour que le débat soit fructueux... J’espère que vous saurez estimer à sa juste valeur cette visite. Elle en dit long sur l’estime que Jim porte à la fonction juridique et sur le rôle qu’il entend que nous jouions chez CHADBOURNE & MILLER.

Je ne sais pas ce que j’ai eu ce jour-là. Une mauvaise nuit conjuguée à une inextinguible fatigue m’a jeté dans une dérive folle. La matinée a été supportable mais le déjeuner plus difficile. Comme un abruti, j’ai cédé à la tentation du bon vin et en ai bu trois verres. En soi ce n’est pas grand chose. Dans ce contexte en revanche, ils ont pesé très lourd. Non que je sois saoul en sortant de table mais plutôt parce qu’ils ont achevé de m’épuiser. Oui, ces trois verres ont constitué une étape décisive dans la catastrophe qui allait suivre... Tel qu’annoncé la veille, le Président est arrivé à quatorze heures. Bel homme, la cinquantaine tout juste entamée, un regard froid, un costume gris très bien coupé, il a salué quelques personnes qu’il connaissait avant que Philip Rostenberg ne prenne la parole. Ce dernier a demandé à l’assemblée – environ deux cent personnes – de se rapprocher ; c’est à dire de prendre leur chaise et de former un grand arc de cercle autour d’eux. Un brouhaha a suivi et quelques minutes plus tard, la discussion commençait. Compte tenu de mon état, je me suis mis en retrait. Troisième rang sur la droite, derrière la silhouette imposante de mon chinois de Hongkong. J’étais convaincu que ma planque était parfaite. Au début, j’ai réussi à écouter de loin. Les sujets tournaient toujours autour de la même chose.
— Etes-vous satisfait des résultats du groupe ?
— La prise de contrôle d’un laboratoire concurrent est-elle à l’ordre du jour ?
— CHADBOURNE & MILLER compte-t-il s’impliquer davantage dans la prévention du risque cardiovasculaire ?

Petit à petit, j’ai senti que je me diluais. Comme si ma conscience s’enlisait dans une vase tiède et réconfortante. Mes yeux restaient ouverts mais je sentais qu’ils perdaient leurs repères, qu’ils décrochaient du réel malgré moi et que mon regard partait en vrille. C’était infiniment pénible et agréable à la fois. D’abord tenté de laisser l’engourdissement inoculer son silence empoisonné dans ma tête, j’ai réussi par la vertu de je ne sais quel miracle à me reprendre. J’ai mobilisé toute mon énergie car je savais qu’à cet instant – plus qu’en tout autre depuis le début de notre séminaire – il fallait que je fasse bonne figure. Il y a eu un petit mieux : trois, quatre minutes de vraie lucidité. Après quoi, tout a recommencé. La fatigue m’envahissait, s’insinuait en moi, me contaminait, me submergeait. J’ai vécu un authentique moment de désespoir.

J’en étais à ce stade lorsque, pour une raison inconnue, mon chinois s’est penché en avant, dégageant tout à coup entre Philip Rostenberg et moi-même un champ de vision nouveau. C’était un véritable couloir aérien qui s’offrait à ma vue et qui débouchait pile sur le directeur juridique. L’inverse était vrai. Si vrai qu’ayant perçu ce changement dans la configuration initiale de l’assemblée, Rostenberg m’a jeté un coup d’œil avant de lancer :
— And you Paul, what do you think about this very interesting question ?
Là, j’ai vraiment cru que le ciel me tombait sur la tête. Je l’ai regardé avec les yeux de l’animal traqué de nuit et sur lequel on braque tout à coup des phares de voiture : la terreur logée au creux de l’œil. A-t-il compris qu’il venait de m’atteindre au cœur ? Sans doute à en juger par le regard perplexe qu’il m’a lancé. Et puis comment aurait-il pu passer à côté de ma brutale décomposition ? Car la réalité, c’était que je ne savais pas de quoi il parlait. JE NE SAVAIS PAS DE QUOI IL PARLAIT ! Aussi fou que cela puisse paraître, c’était l’authentique, la tragique, l’incroyable vérité. Deux cents personnes étaient tournées vers moi. Parmi elles le Président du groupe ainsi que son directeur juridique. J’étais dans cette enceinte pour la première fois, obligé de faire bonne figure et je n’avais aucune idée de ce qu’il fallait répondre. Pour en avoir une, encore aurait-il fallu que j’écoute la conversation ? Ou à tout le moins que dans la question quelques mots me livrent un indice sur le sujet abordé. Or là, rien. Le néant. Le vide vertigineux de l’ignorance. Comment lui dire ? Même si je lui avais demandé de répéter, il m’aurait reposé la même question. Cela ne m’aurait pas davantage avancé. Ma tension intérieure était indescriptible. Je sentais battre mon cœur, prêt à exploser. Le silence a duré quelques secondes. Suffisamment en tout cas pour commencer d’être embarrassant.
— Paul ?
— Yes, ai-je répondu la mort dans l’âme.
— Tell us what your opinion is.
L’idée de ma mort professionnelle m’a traversé l’esprit. C’était une vision terrible qui mêlait l’humiliation, l’incompétence, l’insécurité de soi-même et la honte. Comment exprimer pareil déchirement ? Puis la réalité oppressante, l’incontournable nécessité de répondre m’a poussé dans le gouffre final. La voix blanchie, la bouche asséchée, j’ai prononcé dans un quasi coma ma misérable phrase :
— You... you know, I... I am sorry... but, but I don’t know.
Un autre silence a suivi : celui-là pire que le précédent. Il n’y avait plus aucun doute, je n’étais qu’un pauvre type, certes directeur juridique de la filiale française, mais surtout d’une nullité crasse. La stupeur passée, Philip Rostenberg a donné la parole à quelqu’un d’autre. L’attention s’est détournée, me laissant en proie à une impression atroce. Voilà, la monumentale connerie avait été commise et je n’avais plus aucun moyen de la rattraper. Tout à coup, le caractère irréversible de cette énorme bévue me claquait à la figure. En même temps, j’ai senti mon front devenir humide, puis la sueur perler, puis dégouliner. C’était cela : se liquéfier. Au propre comme au figuré. Quelle avanie. Mon pire ennemi n’aurait pas imaginé un scénario plus parfait pour me dissoudre dans l’air ambiant.

Dix minutes d’égarement et c’en était fait de mon avenir chez CHADBOURNE & MILLER. A l’international mais aussi en France. Car mes deux collaborateurs étaient dans la salle. Ils avaient assisté à ma déconfiture. Il y avait fort à parier qu’ils colporteraient cette histoire jusqu’à Paris. Tout cela se ferait comme se font ce genre de petites choses.
— Je te raconte un truc mais tu me JURES que tu le gardes pour toi ?
— Promis.
— Non mais là, je ne déconne pas.
— Tu peux compter sur moi.
— Vraiment ?
— Vraiment.
L’humiliation enfle à mesure que cet épisode se propage. On l’entend ; on le répète ; on le déforme ; on le corrige pour le rendre plus drôle encore. Bientôt tout le monde est au courant. On me regarde différemment. Les gens m’observent à la cantine. On sourit – on rit parfois - sur mon passage. Ma crédibilité s’effondre. En tant que directeur juridique, c’est un peu ennuyeux. Ca remonte jusqu’au bureau du Président français. Ca fait l’objet de discussions. Peut-on se permettre d’avoir un directeur juridique à la réputation aussi abîmée ? Je ne suis plus crédible non plus vis-à-vis de mes collaborateurs. Chaque fois que je leur remonte les bretelles, cette histoire pollue mon discours. Il suffit que j’observe leurs yeux pour comprendre qu’ils me méprisent, que tout le monde dans ce putain d’immeuble me méprise, que je suis devenu la risée de CHADBOURNE & MILLER France et que même son « Chief Executive Officer » et son « General Counsel » me prennent pour un bouffon pathétique.

J’en étais à ce stade de mes réflexions lorsque nous nous sommes retrouvés le soir même dans l’avion pour Paris. Histoire de remuer le couteau dans la plaie, j’ai tenté de sonder l’un de mes deux collaborateurs.
— Beau séminaire, n’est-ce pas ? lui ai-je demandé.
— Oui, une organisation impeccable.
— Je ne suis pas un fanatique des américains mais il faut bien reconnaître qu’en termes d’organisation, ils s’y entendent plutôt bien.
— C’est indéniable.
— J’ai trouvé que le rythme était un peu serré... un peu trop même, pour être tout à fait honnête.
— On n’a pas eu beaucoup de temps pour se reposer, c’est vrai. Heureusement que c’est le week-end. Je suis crevé.
— Moi aussi je suis crevé... je l’étais d’ailleurs tout à l’heure pendant la discussion avec Jim Kelly.
— Ah bon ?
Etait-il franc lorsqu’il affichait cette candeur que je trouvais douteuse ?
— Oui, je n’écoutais pas vraiment quand Rostenberg m’a posé sa question. L’anglais, la fatigue, la pression... J’avais un peu de mal à m’impliquer dans le débat.
— En effet j’ai vu que vous étiez mal à l’aise...
— Ca se voyait tant que ça ?
Il avait eu un moment d’hésitation.
— Non pas tant que ça, mais ça se voyait quand même.
— Rendez-vous compte, je n’avais pas entendu sa question.
— Ah oui d’accord, je me suis demandé pourquoi vous ne répondiez pas.
— C’est aussi simple que ça. Je pensais à autre chose au mauvais moment. Et d’ailleurs, c’était quoi sa question ?
— Sa question ?
— Oui, la question à laquelle il voulait que je réponde.
— Il voulait savoir quel était selon vous le rôle du directeur juridique dans l’entreprise.

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