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Hypogée

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François

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Le document que vous tenez entre vos mains est une transcription captée dans l'Espace et traduite – de manière certes ô combien imprécise – à l’aide des archives de l’université Miskatonic, située à Arkham dans le Massachusetts, aux États-Unis.
Tout part d'une alerte, reçue il y a deux ans dans un centre de traitement central à Turin, en Italie. La mission première de cette base concerne normalement un axe bien précis de la recherche spatiale, sans rapport avec ce signal. C'est donc par chance – ou par malheur, devrais-je dire ? – que le message a pu être ainsi récupéré. L'émission est venue d'une sonde, oubliée depuis la fin du vingtième siècle en orbite de Saturne. Lancée par les Européens du CNES depuis fort longtemps et destinée à être désintégrée dans l'atmosphère de la planète gazeuse à la fin des années 2020, elle a transmis ce message comme un naufragé enverrait une bouteille à la mer, comme un baroud d'honneur. Dans le centre spatial, dans lequel j'officie en menant mes modestes recherches, personne n'a cru que cette suite de sons étranges pouvait avoir un quelconque intérêt. Pourtant sa structure,  parfaitement mathématique, froidement logique, me poussait à penser qu'elle ne pouvait être que le fruit d'une intelligence non-humaine. Je fus le seul à y trouver un intérêt, le seul à faire cette déduction et à en déduire la portée incroyable. Je devins passionné, voire obsédé, jusqu'à oublier mes besoins les plus élémentaires, pressentant qu'on tenait là une preuve incontestable de vie extraterrestre, et même plus : d'un esprit doué de pensées propres et ordonnées. Quelques étudiants fuirent mon département, considérant que leur carrière pâtirait d'une association avec un chercheur aux théories fumeuses et fantaisistes. D'autres au contraire vinrent à moi. Pour certains j'en convins, c'était de doux rêveurs, mais d'autres avaient vu dans mes synthèses de mes travaux des éléments sérieux et tangibles. C'est par l'un d'eux, qui me conta une histoire qui advint à son arrière grand-père, que je fis le lien avec la fameuse université américaine.
Les documents glanés par les chercheurs de l'université de Miskatonic au début du vingtième siècle ont permis de fournir des pistes essentielles pour établir une sorte de pierre de Rosette. Nous ne savions pas jusqu'à présent si ces études disaient vrai, mais quand nous confrontâmes le message de Turin aux études linguistiques concernant des civilisations antiques et disparues, nous fûmes sidérés de découvrir un sens à ce signal. Nous obtînmes une traduction permettant de rendre intelligible cette suite continue de trilles inhumaines. Les concepts formant la base du langage, étudié il y a plus de cent ans par certains illustres scientifiques au prix d'expéditions terriblement périlleuses, n'avaient jamais été mis à l'épreuve et confronté à un cas d'étude contemporain. Grands Dieux, ça marchait ! Bien sûr il fallu travailler la forme pour retranscrire au mieux la pensée de l'auteur inconnu.
Ce langage se constitue de sortes de hiéroglyphes, gravés dans des citées cyclopéennes enfouies dans les glaces, ou encore les déserts aborigènes. Ces dessins, primitifs au premier abord, nous ont permis d'établir ce précieux lien avec notre communication venue de l'espace.
L'ensemble du matériel scientifique utilisé par mon équipe et moi-même pour arriver au résultat présenté ci-dessous est disponible sur un serveur sécurisé. Nous le tenons à votre disposition. Je vous en conjure, ne jetez pas cette lettre après sa lecture, mais confrontez-vous aux données, analyser, admirez les cycles qu'elles forment, les géométries qu'elles dessinent. Voyez par vous-mêmes les correspondances avec les langages que nous avons cru préhistoriques. Tirez-en de votre propre chef les vertigineuses conclusions.
Notre objectif demeure le même depuis que nous avons acquis certaines certitudes : nous voulons faire reconnaître nos travaux et les publier dans une revue dont la crédibilité ne saurait être remise en question. La vérité que nous connaissons à présent emplit nos cœurs d'une terreur indicible et nous prive du moindre repos. Pourtant, j'entends déjà les quolibets et les moqueries qui ne manqueront pas de s'abattre sur nous à la lecture de ce récit. Qu'importe ! Il en va de l'équilibre de mon esprit de mettre en lumière cette incommensurable réalité, que nous n'avons jamais vue et qui est pourtant là, présente autour de nous, terrifiante.
Un dernier mot sur le narrateur avant de vous livrer le texte. Nous l'avons fait parler à la première personne, ne sachant pas si nous avons raison ou non, le concept de personne étant si abstrait dans son monde.
 
"Je suis un être incontestablement fou, mais peut-être qu'un esprit plus sain que le mien saura me trouver quelque raison. Car, bien qu'au fait des fêlures qui accablent mes têtes débiles, je garde toutefois une forte conviction chevillée à mon être : je les ai vus ! Mais, si tant est que cela peut avoir un sens, essayons de reprendre le récit de ma malédiction depuis le « commencement ».
Ma pauvre histoire débute alors que le temps n'avait pas la même valeur que dans mon présent actuel. Je ne possède que peu de souvenirs du chaos originel, j'en ai compris les raisons par la suite, bien plus tard. Les premières étapes de mon existence n'ont que peu d'intérêt : je suis issu d'un Bassin classique, situé dans les quartiers à mi-hauteur de la Cité. Nous eûmes pendant une courte période tout loisir de visiter la Cité de manière assez libre. Puis, envoyé en même temps que mes frères dans une Académie Administrative, on détecta chez moi des failles mentales graves, malgré mes bons résultats. Le symptôme principal de ces aberrations se traduisait par des hallucinations – horribles et déviantes - durant mes cycles de stase. En principe, durant ces périodes, les activités cérébrales de nos cerveaux sont censées être nulles, l'énergie résiduelle étant concentrée pour régénérer les tissus abîmés ou vieillissants. Au lieu de ça, je vivais des expériences mentales épuisantes, et j'étais le seul parmi mes frères. On me rejeta donc. Je n'avais personne à qui transmettre mes visions, pour partager, ne serait-ce que pour un instant, les horreurs auxquelles j'étais confrontées. Je me trouvais impuissant face à celles-ci. Ce que je voyais durant ces phases semblait toujours terriblement réalistes. En général, je me trouvais dans un lieu inconnu, à l'intérieur de la peau d'un inconnu, et des êtres m'entouraient de toutes parts. Plus terrifiant et inconcevable encore, le corps dans lequel je vivais ces expériences n'était pas celui de mon espèce, mais correspondait à celui des êtres qui me côtoyaient dans mes hallucinations chimériques !
Après avoir été renvoyé de l'Académie Administrative et ostracisé par les miens, je fus conduit dans les profondeurs de la Cité. On me fit traverser de nombreux sas et des portes aux mécanismes compliqués. Là, on m'enferma et des scientifiques entreprirent d'étudier le fonctionnement de mes cerveaux. De leurs douloureuses expériences, je ne sus jamais les conclusions. Les docteurs me signifièrent que mon mal, d'ailleurs incurable, provenait d'une regrettable erreur génétique. Surtout, et ils insistèrent là-dessus, ce que je voyais n'était en aucun cas une réalité tangible, mais le fruit d'un cortex déficient. Je ne devais donc pas tenir compte des délires dont j'étais l'otage.
Au final, ils me laissèrent deux choix : d'une part accepter une mission, certainement suicidaire, ou d'autre part retourner au Bassin pour y subir une opération. Cette dernière option signifiait perdre ma conscience propre. En fait, il s'agissait de me voir retirer mon encéphale principal afin qu'il soit remplacé. J'appris d'ailleurs, que mon corps était bien plus vieux que mon esprit, et avait déjà abrité un esprit similaire au mien, déjà malade, auparavant. Visiblement mon corps possédait toujours la tare qui accablait la conscience qui l'habitait avant moi. Misérable et lâche, je décidais de garder ma conscience, faible que j'étais. Mon choix porta donc sur la mission, ou plus exactement le bannissement. En effet, celle-ci se révéla donc être non seulement dangereuse, mais sans espoir de retour.
De toute manière, les liens sociaux, d'affection ou autres, m'étaient encore inconnus à ce moment. Si j'ai pu avoir des interactions avec mes frères de Bassin, je ne concevais aucun doute sur le fait qu'il m'eurent oubliés sitôt qu'on emmena dans les entrailles sombres de la Cité. Aucun lien ne me rattachait à ma planète dorénavant, et je confesse une réelle fascination pour les hallucinations qui ne cessaient d'obscurcir mon jugement. L'envie de continuer mon exploration et de comprendre leur origine prit facilement la mesure des perspectives d'avenir que j'avais ici-bas.
Les scientifiques m'emmenèrent donc jusqu'à une petite nef interstellaire, du type semi-organique. On m'y installa, m'indiquant sommairement les principales commandes et m'expliquant les principes nutritifs pour permettre à la nef de rester en bonne santé. Enfin, on m'éjecta de la Cité, par le Grand Ascenseur.
On m'envoya dans des systèmes lointains, voyageant dans un exil sans fin. Je recevais régulièrement des coordonnées de lieux à visiter, voyageant d'une géante rouge flamboyante à une lune désertique, d'une naine à l'agonie à une planète à l'atmosphère corrosive. A chaque fois, l'ordre était le même : explorer et trouver d'éventuelles traces, puis concaténer les données et les transmettre. Je n'ai jamais eu davantage d'informations sur le but réel de l'expédition, mais j'acceptais ma peine absurde sans mot dire, subissant de plus en plus fréquemment la torture que m'infligeait mon esprit déviant.
Plusieurs fois, j'envisageais d'ouvrir les sas de mon vaisseau et de me jeter dans le vide glacé. Mais je n'en fis rien, et au contraire, lors d'une de mes trop nombreuses hallucinations, je fis une observation qui devait changer le cours de mon errance sans but. Alors que je me trouvais projeté dans ce monde étranger, je repérais dans le ciel, pour une fois nocturne, des étoiles. Je les apercevais pour la première fois depuis le début de mes songes. Non pas que chacun d'eux se soient déroulés le jour, mais dans ceux qui se passaient la nuit, je me trouvais généralement perdu au beau milieu des terrifiantes villes, puantes et surpeuplées, et surtout trop lumineuses pour qu'on puisse produire la moindre observation du ciel. Prisonnier d'un corps étrange et repoussant, tellement serré et dur, je jouissais cette fois de la possibilité qui m'était offerte. J'imagine que les bonnes conditions pour regarder la voûte céleste venaient de ma position, lors de cette vision située dans un environnement davantage végétal et minéral.
Ces étoiles formaient des dessins très caractéristiques et j'en fis une carte grossière que je gravais mentalement dans ma mémoire. Revenu dans le silence de mon errance morne, il me vint l'idée de confronter ces dessins et de calculer une position théorique de laquelle on pourrait les voir telles que je les avais vus pendant mon délire. Ainsi je pourrais certainement voyager jusqu'à ce point et découvrir si ce monde est réel. Je me lançais donc dans l'élaboration, travail sans fin et scrupuleux, d'algorithmes compliqués. Absorbé par ce but ultime, je ne me rendais pas compte que mon corps commençait à vieillir, inexorablement. Rongé par la crainte que mon enveloppe charnelle ne pourrisse avant d'avoir assez eu de temps pour trouver cette planète qui m'obsédait tant, j'alternais mes périodes de recherche avec des phases d'hibernation. Dans un petit Bassin qui équipait la nef dans laquelle je voyageais, je me désactivais durant de longues périodes. Au moins, mes cerveaux demeuraient déconnectés, m'évitant pour un temps de plonger définitivement dans la folie, tant il est vrai que mes crises s'aggravaient toujours plus.
Mon corps muta alors, ce qui arrive parfois. Une troisième tête poussa, douée d'un encéphale. Les trop fortes sollicitations que je m'imposais pour rechercher cette maudite planète, ajoutées aux hallucinations quasi-continues, demandaient de trop grandes ressources, obligeant mon corps à s'adapter. Je perdais néanmoins des membres, devenus certes obsolètes dans l'environnement confiné de la cabine nutritive dans laquelle je vivais.
D'hallucinations en délires psychotiques, j'explorai de plus en plus intensément ce monde tellement étrange, ne sachant réellement s'il s'agissait d'un tour que me jouait un de mes cerveaux ou si j'avais développé là une capacité que je ne saurais expliquer. Celle-ci permettrait de partager une expérience de vie à des milliers de parsecs de distance. Continuellement enfermé dans une chair trop restreinte d'une de ces curieuses créatures, je me demandais si l'être par lequel je percevais ces visions était amené lui aussi à venir habiter mon corps. Toujours est-il que je progressais dans ma capacité à me mouvoir, soumis à une gravité inhabituelle pour moi. Les individus qui habitaient cette planète s'entassaient, toujours plus nombreux, grouillants, sales et malades, dans des villes gigantesques, hérissées de hautes tours qui se perdaient au loin dans les brumes saturées de gaz. Je parcourais de larges avenues froides, battues par les courants d'air et saturées de véhicules à l'odeur fétide, je découvrais les sous-terrains labyrinthiques, percés par des tunnels encombrés de fluides et de machines puantes, je m'aventurais dans des sortes de temple, bardés d'appareillages compliqués et d'écrans. Autant de perceptions que je ne comprenais pas. Je glissais toujours plus dans la folie.
Mais, malgré tout, continuellement animé d'une fascination morbide, j'observais cette société avec attention. Tout me paraissait si imparfait, si bancal, si anarchique. Des castes fermées régissaient l'ensemble de leur civilisation, mais sans avoir la capacité de contrôler réellement les individus. Une élite, dont les canaux d'information relayaient les moindres faits et gestes, annonçait sans cesse des décisions à une population au mieux indifférente, la plupart du temps en état de colère. Chez moi, dans ma Cité natale, une reconfiguration massive en Bassin aurait été appliqué immédiatement, sans que l'on ne déplore le moindre trouble. L'idée de révolte étant même un concept interdit parmi mes frères, comme je l'avais appris durant mes phases délirantes.
Dans ce monde étrange, les différences conséquentes de condition marquaient les multiples strates de leur population. Ces disparités pouvaient aisément expliquer que ce peuple soit si facilement gangrené par le virus de la discorde. On peut citer aussi, parmi d'autres causes racines possibles, l'empire que les émotions ont sur ces petits bipèdes. Le spectacle de leurs vicissitudes, pauvres êtres vivants en proie à leurs esprits mal calibrés, me faisait parfois peine à voir. Je plongeais moi-même dans les pires affres lors de mes songes hallucinés, car si j'incarnais l'un d'entre-eux, je partageais avec lui son esprit aussi. Ses doutes, ses angoisses, ses désirs incompréhensibles l'accablaient continuellement. Entre-autres, les simagrées autour de leur reproduction les conduisaient bien souvent à des comportements vraiment très surprenants. Deux genres distincts scindent l'espèce en deux. Comble du bizarre, ce genre était marqué, dans la plupart des cas (mais il existait des exceptions) par des différences physiques. En tout cas, cette scission semblait primordiale à leur yeux, car s'il s'agit bien, biologiquement parlant, d'une seule et même espèce, culturellement la différence marquée entre les deux genres avait son importance. Il en allait de même avec la pigmentation de leur peau ou les Dieux auxquels ils croyaient – leurs croyances constituent une preuve indéniable de l'état quasi-primitif de cette civilisation – au nom de quoi ils s'entretuaient sans fin.
Après avoir ingurgité toutes les cartes connues de tous les recoins de la galaxie et les avoir confronté à mes algorithmes alambiqués, je finis par aboutir à un résultat, une infime position dans l'espace infini. En réalité, j'obtenais bien évidemment plus d'une solution, mais j'éliminais celles que je savais impossible. Par exemple, si les coordonnées indiquaient un endroit sans une étoile de taille raisonnable à proximité, il était certain que le voyage vers ce point s’avérerait totalement inutile.
Je programmais donc une ultime fois la nef et me mis en hibernation dans mon petit Bassin pour le temps du trajet. Parmi les changements notables qu'il paraît utile de signaler, notons que je ressentis des émotions pour la première fois. C'était à croire que mes incursions dans cet autre corps n'étaient pas sans affecter mon comportement. Était-ce une sorte d'appréhension qui obscurcissait mon jugement et me poussait à prendre de folles décisions ? Ou avais-je peur, oui peur, que ma quête aboutisse ? Fallait-il vraiment que je parte à la rencontre de cette civilisation si paradoxale et dangereuse ? Les observations retranscrites bien maladroitement ne décrivent que quelques bribes de ce que j'ai réellement vu. Ainsi je réalise que l'horreur que constitue ce monde est sans commune mesure. A titre d'illustration, ce peuple, inexorablement, avec rigueur et méthode, travaillait à sa propre perte en asphyxiant son milieu naturel. Par tous les moyens technologiques possibles, ces terribles bipèdes massacrait la terre sur laquelle il vivaient. En cela, ils portaient un danger dans leurs gênes. Pire, bien qu'aux prémices de l'ère spatiale, ils pourraient décider de migrer et de détruire, de leur unique présence, n'importe quel autre monde. Ces bestioles à l'allure si frêle grouillaient et nul doute qu'il faille les stopper avant qu'ils pourrissent d'autres systèmes et n'anéantissent tout.
Mon petit vaisseau organique traversa docilement les immensités froides de l'espace, pour parvenir enfin dans le système recherché. La nef avait, pendant mon long repos, reçu de nombreuses injonctions émanant de ma Cité natale. Le brave appareil choisit à chaque fois de sagement ignorer l'ordre. Sans réponse de notre part, j'escomptais qu'on nous considéra comme perdus ou morts.
Arrivé aux alentours des coordonnées obtenues par mes calculs, je ne pu d'abord observer que le vide. Ne sachant dire si je concevais un quelconque soulagement ou une déception, je décidais malgré tout de rester quelques temps. En premier lieu, mon souhait était de vérifier mes calculs et la position des étoiles.
Par chance, ou malchance, je ne saurais le dire, il s'avérait que mon calcul était exacte. Simplement la planète, comme dans tout système, gravitait autour d'une étoile. Elle tournait donc, et je n’eus guère à patienter bien longtemps, car elle apparu bientôt, suivant précisément son orbite. Je la contemplais et su que mon voyage touchait à son terme. Certaines de mes organes, liées à des fonctions nutritives, semblaient nouées ou tordues. Terrible manifestation d'une certaine peur qui polluait mes pensées, à l'aube de ma descente dans l'atmosphère de ce monde redouté.
Un peu plus tard, après avoir chassé ces émotions stupides, je fis atterrir la nef dans une forêt reculée. Tout de suite, une impression bizarre s'empara de moi, et ce dès que je sortis à l'air libre. Pas de mégalopoles surpeuplées, pas de bandes d'asphalte striant la terre, pas d'usines crachant leurs fumées diaboliques. Les végétaux et les minéraux étaient intacts, abritant en leur sein une vie animale riche et diversifiée. Je me mouvais autour de la nef, tant bien que mal, car rappelons que j'ai perdu une grande partie de ma motricité pendant mon errance au profit d'un autre cerveau. Mes difficultés de déplacement s'aggravaient du fait de la gravité, qui pesait lourdement sur mon corps inadapté à cette environnement.
A l'issue de mes nombreuses recherches, je ne trouvais toujours aucune trace des redoutés bipèdes. Poussant encore plus loin mes pérégrinations, je commençais à concevoir un retour à la nef. Ainsi, le monde que j'avais entrevu n'existait que dans mon esprit débile. Je me disais d'ailleurs que, sans l'ombre d'un doute, j'avais en réalité toujours su que j'étais fou. En proie à mes réflexions, je ne prêtais guère attention à la nature qui avait quelque peu changé autour de moi. Le relief se faisait plus escarpé quand la végétation tendait à se raréfier. Rampant contre une paroi minérale, je sentis tout à coup un courant d'air glacé. Tous mes yeux recherchèrent alors la cause de ce froid soudain. Dans la paroi se dessinait un trou béant, à peine assez grand pour qu'une créature telle que moi ne puisse s'y glisser. Cette craquelure dans la falaise semblait plonger dans des profondeurs que je supposais sans peine abyssales. Je restais interdit un instant, à nouveau avec cette impression que mes organes se retournaient mon système digestif sans dessus-dessous. A coup sûr, je n'avais pas parcouru des milliers de parsecs pour m'arrêter devant cette ouverture vers les entrailles de la planète.
Encore une fois, je chassais cette peur inconnue, et me contorsionna tant bien que mal pour entrer dans le trou. A l'intérieur, l'obscurité régnait et je dus m'éclairer grâce aux extrémités luminescentes de mes préhenseurs supérieurs. Ma progression dans le conduit exiguë fut un calvaire. Je me blessais contre les arrêtes de pierre coupante, mais continuais à descendre toujours plus profondément dans la grotte.
Je débouchais dans une salle, glissant d'un coup sur un sol meuble. Je me redressais bruyamment sur de la matière inégale et mobile. Éclairant sous moi, je cru défaillir devant le spectacle qui s'offrait à moi.
Une infinité d'os jonchait le sol de la caverne. Des centaines, peut-être des milliers de corps sans vie gisaient dans cette salle odieuse. La plupart des ossements, secs et blanchis, dénotaient d'un dépôt déjà ancien, alors qu'une chair putride et décomposée en garnissait encore certains. L'ossuaire comportait donc des squelettes encore entiers, et j'eus donc tout le loisir de déterminer qu'ils ressemblaient à ceux des bipèdes de mes visions. En y regardant de plus près, la taille des spécimens paraissait un peu plus petite, plus courbée, que celle des individus vus lors de mes phases de délire. La forme de certains ossements semblait plus grossière aussi, plus... primitive.
Perdu en folles conjectures, je levais mes têtes vers le haut de la salle. Des dizaines de chambres funéraires plus petites, parfois de minuscules alcôves, bordaient la chambre principale. Des blocs taillés constituaient la voûte, terminée par une porte monumentale, faite de trois mégalithes. En m'approchant, navigant de mon mieux dans la mer d'os, je réalisais que j'avais fait erreur. On avait taillé la roche de façon à donner l'illusion qu'il s'agissait d'une construction de mégalithes. L'ampleur de ce travail dépassait mon entendement. Derrière la porte, je distinguais une autre salle, un peu plus basse. Il s'agissait d'un ossuaire aussi. Je trébuchais sur le pas de la porte, me hissant entre les deux salles, surpris par la dureté soudaine de la pierre. J'en déduisais que les architectes de cette nécropole avaient creusé chaque chambre sous le niveau naturel du sol, afin de combler les excavations par des monceaux de cadavres.
Je trouvais un troisième étage, encore plus bas, qui n'était encore que peu rempli. Pourtant en proie à de profondes craintes, cette affreuse cave exerçait sur moi une fascination qui me poussait toujours plus bas. En plein désarroi, mon esprit se noyait en réflexions de moins en moins ordonnées. C'est alors qu'un bruit me fit sursauter. La peur, que je connaissais depuis peu, devenant ainsi presque familière, fit soudain et brutalement place à une terreur indicible. On venait !
Aussi vite que mes moyens me le permettaient, je me cachais dans une des petites chambres qui surplombait la troisième salle. Mon poste d'observation me laissait tout loisir de voir sans être vu. En tout cas je l'espérais. J'éteignais mes appendices luminescents et m'astreignais au plus grand des silence.
Des psalmodies entêtantes résonnaient dans les tunnels de la nécropole. Ca se rapprochait du lieu où j'étais tapi. Des craquements et des bruits sinistres se firent entendre, indiquant que les individus avaient pénétré dans la première chambre et marchaient sur leurs morts, ou du moins était-ce ce que je supposais. Un instant qui me paru une éternité passa, les psalmodies se rapprochant toujours, et enfin je les vis pour la première fois.
Incapable du moindre mouvement, paralysé par la sidération et une certaine... émotion (ce n'était plus de la peur), mes yeux ne pouvaient se détacher du spectacle qui se déroulait à quelque mètres de moi. Une troupe de bipèdes – quelle terrifiante procession ! - avançait lentement dans la troisième salle. Ils portaient une litière sur laquelle un corps sans vie gisait. Les créatures tenaient des débris végétaux qu'ils avaient enflammé pour s'éclairer. Je reconnaissais les êtres que j'avais vu dans mes hallucinations, pourtant de subtiles différences me procurait un sentiment d'incompréhension. Les bipèdes que j'observais à l'instant étaient plus voûtés, plus poilus. D'ailleurs ils allaient nus ou presque, ce qui n'était que rarement le cas dans le souvenir que j'avais de mes songes.
Ce qui suivi pourrait être interprété comme la cérémonie d'une religion primitive. A la fin, ils jetèrent le corps sous leurs pieds et se retirèrent, chantant continuellement leurs litanies. L’écho de celles-ci résonna longtemps dans le dédale cyclopéen. Quand l'assourdissant silence du lieu reprit ses droits, je m'aventurais en dehors de ma cachette, rallumant mes appendices devant moi. Avant de regagner ma rassurante nef, je m'autorisais une dernière observation détaillée de ce lieu maudit.
Alors une douleur indescriptible vrilla tout à coup mes sens. Je me retournais vivement. Une créature me faisait face. Un affreux rictus déformait sa face. Flairant certainement ma présence, le bipède s'était à son tour caché tandis que la procession remontait à la surface. Ses membres supérieurs tenaient un pic de cette même matière végétal, que le monstre avait enfoncé dans ma chair. Submergé par la souffrance, mes bouches produisirent alors un cri inaudible. La force de celui-ci fit flancher la créature, qui tomba en se roulant parmi les squelettes. Je ne m'attardais pas à contempler l'effet létal ou non de ma défense, et entreprit de fuir au plus vite. Suffoqué par le mal que provoquait ma blessure, je n'ai que peu de souvenir de la manière dont je m'extirpais de ce temple sordide. Je me jetais dans le Bassin sitôt revenu au vaisseau. J'imagine que la nef sut interpréter correctement mon état et qu'elle décolla au plus vite, luttant de toute sa puissance pour s'arracher à la gravité sans l'aide que le Grand Ascenseur nous procurait dans notre Cité natale. Je doute qu'elle dut s'y reprendre à plusieurs reprises. Quand enfin elle y parvint, elle s'immobilisa en orbite pour recouvrer quelques forces, avant de repartir vers un nouveau point dans l'univers.
Nous voguions déjà dans l'immensité du vide lorsque je sortis du Bassin, plus mal en point que jamais. Ma blessure s'infecte, je subis des fièvres et vais de mal en pis. C'est pourquoi je livre ce message, sentant une mort inéluctable détruire mon corps malade. Chancelant et moribond, je m'apprête à connaître l'expérience du néant. Je sais ce que j'ai vécu, même si mon esprit est outrageusement corrompu. Ce que j'ai vu sur cette planète, personne ne devrait l'ignorer, car il s'y trame de grands dangers pour mon peuple. Quand bien même ce témoignage ne serait pas pris au sérieux, il existerait et son existence me permet de soulager ma conscience avant de sombrer. »

Le message se termine sur ces mots terribles. Pour moi aussi ce courrier constitue un leg, car mon avenir semble déjà écrit. Jugez plutôt, depuis quelques semaines, j'ai commencé à faire des rêves étranges. Je me vois projeté dans un monde inconnu, dans un corps qui n'a rien de celui d'un humain...
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