Hors d'âge

il y a
10 min
11
lectures
1

Auteur détaché mais attachant. J'écris par plaisir, par besoin mais aussi pour dénoncer les dérapages trop nombreux de nos sociétés modernes. Je base l'essentiel de mes nouvelles sur des faits  [+]

Dans le hall de l’université, l’activité cesse rarement : les aficionados de la cafétéria; les retardataires qu’on repère à leur mine paniquée, la vitesse excessive de leurs déplacements et leurs tenues souvent dégingandées; et ceux qui se regroupent, et attendent on ne sait pas trop quoi, comme Julien et sa petite troupe d’ami.e.s. Gloria, Stephen, David, Marie et Moussa. Assis sur le marbre des marches poli par le temps, ils rigolent en regardant l’écran de leurs smartphones.
— Cette appli est trop cool Julien ! s’émerveille David.
En chargeant une simple photo de son visage dans Headapp et en cliquant sur le bouton, vous vieillissez instantanément, obtenant ainsi une possibilité très réaliste de voir avant l’heure votre tête de vieux. Au delà des fous rires déclenchés par les résultats, chacun poste sur ses réseaux sa tête de vieux et attend les réactions.
— Quand même, c’est hyper bien foutu ce truc! pense tout haut Julien en enregistrant la photo de lui vieilli dans son smartphone. J’vais la mettre en fond d’écran pendant quelques temps.
— C’est clair! C’est dingue ce que je peux ressembler à ma grand mère! s’exclame Marie. D’ailleurs ma mère me demande d’où vient cette photo de mamie!
— T’es sérieuse là? demande Moussa.
— Franchement y'a des mecs qui touchent! tu sais quoi? j’vais garder cette photo, j’vais l’imprimer et la conserver dans un tiroir et j’la sortirai quand je serai vieux! annonce Stephen.
— Pas con, ça pourrait être drôle... si tu vis jusque là, rétorque Gloria avec un grand sourire.
— J’suis mort de rire Gloria!
— Bon j’vous laisse les gars, j’dois passer chez ma grand-mère... dit Julien, déjà en train de se lever.
— Tu seras la ce soir? demande David.
— Ouais t’inquiète. Comme prévu.
— Cool.
— Bon à tout’ dit il en checkant chacun de ses potes, filles incluses.

A des milliers de kilomètres de Julien et ses amis, Jaroslav Vonchapov, ancien ingénieur informatique dans une GAFAM, se frotte les mains. Il a quitté la cours des grands pour y retourner en personne et non plus en tant que représentant. Lancée en janvier 2017, la réussite mondiale de son appli s’est faite au grès de plusieurs buzz clivants. En quelques semaines, elle a dépassé le million d’inscrits et la croissance a continué d’être exponentielle. La première étape de son modèle économique, la constitution d’une base de données qualitative, s’est déroulée à merveille : en se connectant à l’application gratuite, l’utilisateur laisse ses premières données, puis il charge une photo de lui, type photo d’identité, et joue avec les filtres. Pendant qu’il se fend la gueule avec ses amis, l’appli installe une dizaine de traceurs de publicité comportementale, aspirateurs perpétuels de données publicitaires; est-ce nécessaire de préciser, à ce stade, qu’elle récupère aussi toutes les photos que vous partagez sur les réseaux sociaux? Voilà comment constituer une database puissante en faisant marrer les gens. Quand aux conditions générales... qui prend le temps de les lire? De toute façon en refusant les termes, vous n’accédez pas à l’application. Pas de choix possible. Qu’elles vous plaisent ou non, il faut valider les conditions pour l’utiliser... et comme c’est ‘fun’, tout le monde se précipite, plus personne ne pense. La deuxième étape de son modèle économique démarra plus vite que prévu. Grâce à Headapp, il récolte les photos des personnes inscrites, leurs mails, leurs adresses IP et tout un tas de métadonnées présentes sur leurs smartphones ou glanées lors de leurs navigations sur la toile. Les photos servent à entrainer le logiciel de reconnaissance faciale ultra perfectionné qu’il développe actuellement, et les données permettront d’établir des profils revendus à prix d’or à des sociétés de marketing, avides de données en tout genre pour mieux cibler et accrocher les consommateurs. Mais ce ne sont pas les seules intéressées par ces datas : des sites marchands, des catalogues d’images, des sites de rencontre, de mise en relation... les acheteurs sont nombreux et les datas de Headapp qualitatives. La première database reliant un profil à un visage, sans erreur possible. Le modèle tourne à plein régime. Aujourd’hui, avec plus de cent cinquante millions de visages et leurs noms associés, Headapp possède la plus grosse base de données de ce genre. Quand aux finances, elles sont solides et bénéficiaires.

Sur son scooter, Julien se faufile dans la circulation, dense quelque soit l’heure de la journée. La conduite parisienne ressemble à un jeu vidéo où le but serait d’engranger des récompenses à chaque incident évité. La rue devient l’ennemi à combattre. En plus des classiques : taxis trop pressés et bus inconscients de leur monstrueuse taille, elle n’hésite pas à envoyer ses nouvelles armes : les livreurs à vélos imprudents, les trottinettes électriques qui passent de la route au trottoir et du trottoir à la route sans se soucier d’autre chose que de leur trajectoire. Femmes, enfants, vieux, poussettes, déambulateurs, voitures, camions, rien n’a le droit d’entraver la marche en avant de la trottinette électrique. Même non utilisées, elles gênent, sauvagement alanguis au beau milieu des pistes cyclables ou des trottoirs. Sans oublier tous ces nouveaux modes de déplacement urbain qui apparaissent chaque jour et révolutionnent notre façon de nous déplacer, promettent-ils... Pour le moment, Julien gère un vaste bordel circulatoire et concentre au maximum son attention pour éviter tout incident. Si c’était plus rapide et moins cher il prendrait bien les transports en commun. Mais traverser Paris de la bibliothèque François Mitterand jusqu’à Colombes reste plus rapide avec son Béluga des années quatre vingt dix, que son père lui a donné à ses dix huit ans. Depuis, il en prend soin comme la prunelle de ses yeux. On ne fabrique plus ces cylindrées de nos jours.
Arrivée chez Henriette, sa grand mère, il sonne à la porte du jardin et entre sans attendre de réponse. La petite porte en bois, longtemps entretenue avec soin, grince depuis la mort de son grand père. A part son unique petit fils, personne ne vient plus vraiment la visiter. En dehors des grands évènements de l’année, Noel, les anniversaires, où ce qu’il reste de la famille fait semblant d’en être une à grand renfort de cadeaux, rien ne lie plus Henriette à son fils unique. Les parents de Julien sont divorcés, comme le veut la coutume occidentale. Sa mère, partie aux USA quand il avait cinq ans dans les bras d’un chirurgien esthétique de Miami, n’a plus donné aucune nouvelle. Quand à son père, il vit seul avec son écriture, dont les meilleurs ventes n’ont jamais dépassées les cinq cent exemplaires. Dans son petit appartement de la rue Monge, il survit grâce à la cagnotte qu’il a accumulé après vingt cinq ans de carrière comme ingénieur dans une entreprise pétrolière et une consommation limitée à l’essentiel.
— Bonjour mon poussin!
— Salut mamie! Ça va?
Après un échange de bisous chaleureux, Henriette compresse son petit fils contre elle. Un rituel depuis la mort de son mari, s’agripper à lui au moment de se dire bonjour ou aurevoir. A croire que chaque fois peut être la dernière. Alors, elle profite à fond de l’odeur, de la chaleur, des battements du coeur de Julien, pour les emporter avec elle, ne jamais les oublier.
— Oui je vais bien merci. L’humidité du printemps me déclenche mon arthrite mais j’ai l’habitude. Et toi, comment vas-tu?
— Ça va. Les études avancent, tout se passe bien à la FAC, j’ai toujours mes bons amis... papa écrit...
— AH! il insiste encore celui la! Ne comprendra-t-il donc jamais qu’il n’a pas d’avenir dans l’écriture?
— Ne soit pas trop dure mamie... ça lui fait du bien.
— On ne dirait pas, répond elle avec un clin d’oeil.
Ils rigolent ensemble en se dirigeant vers la cuisine et s’installent autour de la table où Henriette a déjà préparé un copieux gouter : bonbons, gâteaux au chocolat accompagné de crème anglaise, sirop de fraise ou de grenadine et les éternels macarons à la framboise qu’elle réussit si bien.
— Mamie, t’exagères, c’est beaucoup trop!
— Allez, arrête de faire ta mijaurée, j’vois bien dans tes yeux que ces petits macarons ne vont pas faire long feu!
Elle le connait tellement bien. Evidement qu’il va s’empiffrer de macarons! Une fois qu’on en a mis un dans sa bouche, on ne peut plus s’arrêter d’en manger. Seule leur absence vous stoppe.
Tout en dégustant ces délices, Henriette lui explique pourquoi elle lui a demandé de passer la voir :
— Ce que j’ai à te dire est important. Tu ne dois pas te moquer ou être choqué par ce que je vais t’annoncer.
— euh, là tu me fais peur mamie...
— mais non, c’est juste que tu ne t’y attends pas.
— Ben j’t’écoute alors.
— Bon, voilà. Il y a quelques semaines, je me suis inscrite sur un site de rencontre pour personnes de plus de cinquante ans... nosjoursheureux.com...
Julien ne peut s’empêcher de sourire tout en écarquillant les yeux de surprise. C’est sur, celle là il ne l’avait pas vu venir. Pour autant, connaissant sa grand-mère comme il la connait, ça n’est pas très étonnant.
— Pourquoi tu souris? tu trouves ça déplacé?
— Non! Pas du tout! J’trouve ça cool que tu vives avec les outils numériques... comme tu l’as dis, je ne m’y attendais pas du tout, sourit il.
— J’ai bien fait de te prévenir alors. Bref, là n’est pas la question. En regardant les profils il y a quelques jours, je suis tombé sur une photo étonnante! A tel point que j’ai cru voir un fantôme!
— Mamie, de quoi tu parles? un fantôme?
— Bon je vais te montrer, ça sera plus simple.
Elle récupère sa tablette dans le tiroir du bureau et se connecte à nosjourheureux.com. Après quelques manipulations, elle s’exclame :
— Regarde!
Julien arrondit les yeux suite au choc visuel.
— Putain j’hallucine! dit il. Réflexe pavlovien quand il est confronté à un évènement surprenant.
— On dirait Edmond! C’est incroyable non?
Elle se lève précipitamment, disparait de la vue de Julien qui l’entend farfouiller dans son bureau, puis elle revient en brandissant une photo de feu son époux.
— Regarde, c’est fou non cette ressemblance.
Julien ne pouvait qu’admettre l’extreme ressemblance avec son papi. Et il savait pourquoi.

Pendant ce temps, au siège social de nosjoursheureux.com, une réunion hebdomadaire sur les indicateurs clés de l’entreprise se déroule dans la joie et la bonne humeur, autour de mignardises de chez Lenôtre.
— Philippe, on en est où côté abonnés?
Philippe, c’est le DAF. Vingt huit ans à tout casser, costard gris chemise bleu, barbe de trois jours. Pas de cravate, start-up nation oblige.
— Comme vous le voyez sur le graphe, la tendance est bonne. Meilleure que nos forecasts. La stratégie d’utiliser des faux profils pour booster l’activité dés le lancement du site s’est révélée efficace. Il y a six mois, nous avions 80% de faux profils. Aujourd’hui nous tombons à 55% Pourquoi? Car nous avons suivi la stratégie : on booste les faux profils, on montre des chiffres d’adhésion d’une croissance folle, on remonte automatiquement dans les référencements Google, on augmente notre visibilité, on intéresse les annonceurs et on peut vendre plus cher nos espaces de pub. Les revenus publicitaires ont augmenté de 45%. De plus, cette croissance a crée le buzz sur les réseaux sociaux. Les deux cumulés ont augmenté le nombre d’inscriptions réelles, dont la croissance dépasse 60%!
— C’est une très bonne nouvelle!
— Oui! D’autant plus que nous n’avons plus besoin d’acheter de données pour créer de faux profils, ni perdre de temps à les créer, ce qui va nous faire économiser pas mal d’argent, notamment quand nous aurons terminé de payer Headapp. La réduction de ces coûts nous permettra de récupérer dans les 200K par an. Et enfin, le taux de transformation de l’accès gratuit à un des accès payant de nos offres est passé de 5 à 15%. Ça se traduit directement en CA supplémentaire, environ 50K.
— Je t’en prie, continue! sourit la boss qui entame son millefeuille aux fruits rouges.
— La marge s’en porte bien, nous sommes au dessus des prévisions avec un taux net de 37%. Selon les prévisions, la croissance devrait continuer encore plusieurs mois et la marge s’améliorer.
— Il nous reste combien à sortir pour Headapp?
— 10K par mois pour la dernière année du contrat.
— On ne peut pas s’arrêter la puisque nous n’avons plus besoin de leur service?
— J’ai demandé au juridique de creuser le point mais leur contrat est bétonné. On ne peut rien faire. Il ne faudra surtout pas oublier d’envoyer la confirmation de fin de contrat au moins six mois avant la date légale sinon nous serons redevable d’une année supplémentaire!
— Ok, alors ça doit être une priorité du juridique. Pour le reste, suivons la stratégie et je vous propose d’aller fêter toutes ces bonnes nouvelles à La Félicita! Je meurs de faim !
Toute la troupe de startupeur quitte la pièce et se rend joyeusement dans ce gigantesque food court.

—Mamie, c’est ma photo.
— Comment ça ta photo?? tu vois bien que ce n’est pas toi!
— Non bien sur, mais... attend deux secondes...regarde!
Il lui montre sur l’appli Headapp le résultat de ses transformations graphiques. Henriette écarquille les yeux d’étonnement.
— C’est une application qui permet de transformer les visages, lui explique-t-il.
— A quoi ça sert?
— C’est pour rigoler. On se fait en vieux, en fille, en noir, en asiatique, en plus beau, on change ses cheveux, on peut même se rajeunir!
— D’accord mais une fois que c’est fait ça te sert à quoi?
— Ben on le partage avec ses amis sur les réseaux sociaux, chacun fait le challenge et comme ça on se marre bien. Voilà, y'a rien de mal quoi...
— Oui bien sur, bien sur... je ne comprends pas pourquoi vous faites ça malgré ton explication mais bon... les temps changent.
— Mamie, ma tête transformée ne devrait pas se retrouver sur ce site. Comment est-ce possible???
— Visiblement internet et l’éthique sont difficilement compatibles.
Julien, rouge comme une pivoine, sourcils froncés, fixe l’écran immobile et silencieux. Son cerveau s’active pour dégoter une explication.
— Qu’est ce qui ne va pas mon poussin?
— Ce n’est pas normal. Headapp doit vendre ses données et des petits malins en profite pour créer de faux profils... et ça c’est pas légal. Ou si ça l’est, ça n’est pas acceptable!
— Qu’est ce qui n’est pas légal? de vendre des données?
— Non, hélas... mais d’utiliser ma photo sur un site de rencontre pour personnes âgées sans mon consentement et créer un faux profil. Ça c’est illégal!
Un ange passe avant que Julien ne reprenne :
— Oh! attend je vais regarder quelque chose, passe moi ta tablette s’il te plait.
Tout en pianotant, il pense à haute voix :
— La date de création de mon faux profil... voilà c’est là... maintenant je regarde tous les nouveaux profils à cette date... tac tac... ça mouline... ah! voilà... Soixante-dix sept nouveaux profils... pas mal... alors... voyons les photos...hum... ok...
les photos défilent quand soudain, il reconnait celle de sa copine Gloria et plus tard, celle de Moussa.
— Putain mais c’est un truc de ouf quand même! faut que je prévienne les potes!
— Ce sont leurs photos?
— Oui! ça veut dire que Headapp revend nos données à des sociétés marchandes!
— On peut y faire quelque chose? demande-t-elle innocemment.
— Je sais pas encore mais j’vais demandé à Stephen, il s’y connait la dedans.
Il se lève et enfile son blouson tout en continuant de s’adresser à Henriette.
— Ça tombe bien, j’ai rendez vous tout à l’heure avec mes potes sur un jeu en ligne... on joue en équipe, y'a un tournoi ce soir. J’en profiterai pour lui en parler.
— Ah... votre truc où vous avez des casques et des petits micros devant la bouche et où vos mains font des crises d’épilepsies sur vos... vos...
— manettes mamie... sourit Julien.
— voilà, vos manettes!! Tu serais plus avisé de passer du temps avec une fille entre les mains plutôt qu’une manette!!!
— Mamie! s’offusque faussement Julien, tout en rougissant.
Ils rigolent ensemble, Henriette écrase de toutes ses forces son petit fils entre ses bras, le respire, le regarde une dernière fois et relâche son étreinte.
— Je reviens te voir très vite! Bisous bisous mamie!
Julien file sur son scooter. Une pluie fine fouette son visage comme des milliers de petites aiguilles d’acuponcture. Une demi-heure plus tard, il rejoint Stephen et David, trempé comme une souche mais prêt à en découdre sur Call Of Duty. Après quelques heures de gaming, Julien explique à Stephen ce que sa grand-mère lui a montré sur nosjousheureux.com.
— Ouais, ben tu peux rien faire mon p’tit gars. T’es coincé comme pour tout ce que tu partages sur les réseaux sociaux.
— Pourquoi?
— En fait, dans toutes les conditions générales d’utilisation des plateformes, Facebook, Google, Amazon et tant d’autre, tout ce que tu rends public sur leur plateforme leur appartient et ils peuvent en faire ce qu’ils veulent.
— T’es sur?
— Plus que sur. Mon père me l’a confirmé à plusieurs reprise et sinon, il suffit de lire les CGU... mais personne ne le fait c’est trop chiant et trop long et écris en police 4 alors ça pique les yeux! sourit-il.
— Putain mais c’est l’arnaque...
— Mais non qu’est ce que tu t’en fous... c’est même pas ton vrai visage qu’est en ligne!
— N’empêche... ça fait bizarre et je trouve ça super limite coté éthique...
— Mouais, si tu veux mais bon, est ce qu’on a le choix?
— On a juste le choix d’utiliser ou pas le service en fait. A partir du moment où tu l’utilises, la grande horlogerie planétaire de la captation des données partagées t’intègre au mouvement, sans que tu puisses y faire quoique ce soit... dit Julien, démoralisé.
— Voilà! et advienne que pourra!
1
1

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !