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Depuis plusieurs jours, la plage était déserte. René ne l'avait pas remarqué tout de suite. On sortait à peine de l'hiver et durant cette saison il était habitué à n'être enveloppé que des bruits de l'océan tant que le ciel restait gris. Ses ballades étaient matinales. Dans ces moments-là, sa solitude lui pesait moins. Elle n'était plus un corset étouffant, mais une couverture aux poils doux, tissée d'air marin, de coquillages et de cris d'oiseaux. Il aimait particulièrement les ricanements rauques d'Albert et Andrée, qui revenaient chaque saison l'observer du haut des falaises entourant sa maison. Corine l'avait traité de vieux fou, lui disant qu'il était difficile de distinguer deux mouettes rieuses dans toute une nuée et impossible de les reconnaître d'année en année. Ça avait vexé René mais il n'avait rien dit. Corine était la tenancière du dernier café abordable dans le village. Elle n'était pas méchante et restait la seule à s'inquiéter pour lui. Alors il avait souri, prit sa monnaie et était parti. Il était sûr que c'était les mêmes. Andrée était tachetée dans le cou. Un trait assez rare qui faisait qu'on la confondait facilement avec un goéland malgré son bec rouge. Albert arborait un plumage classique mais se reconnaissait par sa loyauté envers sa compagne. René les saluait durant ses marches, puis il s'asseyait dans le sable pour les suivre des yeux jusqu'au moment où il s'endormait, bercé par le soleil normand. D'ordinaire à cette période de l'année, il était réveillé par les cris des enfants, le claquement des portes sur le parking, le chuintement du plastique. Mais depuis une semaine, rien. Pas une seule voiture sur laquelle râler, pas un marmot à engueuler. Personne pour écouter l'une de ses remarques bien senties dont il avait le secret. Des bons mots qu'il préparait parfois la veille et qui laissaient leur cible perdue entre l'envie de répliquer et l'interdit social de s'en prendre aux vieux.

Il marche toujours seul. Son cabas à l'épaule gauche, sa pince de préhension dans la main droite. Il n'oublie jamais son équipement depuis l'opération nettoyage organisée au printemps dernier par l'association Zérodéchêt. Il y avait été plus pour lui que par conviction : II aime sa plage propre, mais dans le fond n'est pas très écolo. Il se souvenait de quand il était jeune agriculteur, et qu'avec les autres riverains, sans même se le dire, ils désignaient un terrain à l'orée du village où chacun venait jeter ce qu'il n'arrivait pas à réparer. Il avait raconté l’anecdote à un militant en t-shirt vert pour s'amuser de l'horreur qu'il lirait dans ses traits. Par la suite, il avait regretté son geste car le jeune avait été le seul à bien vouloir lui parler de la journée. L'opération avait duré une semaine. Mais depuis, Renée ne se baladait plus sans son sac et sa pince. La plage était souvent calme mais jamais vide.

Souvent, il croisait les matinaux : les promeneurs, les coureurs. Il avait tenté plusieurs fois de les approcher mais les promeneurs voulaient rester dans leur bulle et les coureurs étaient pressés. Il se contentait alors de les observer. Il s'inspirait de leur sérénité, mimait leur concentration, se remémorait la vitalité de ses trente ans. Les seuls qui lui criaient au visage les récits de leurs nuits agitées étaient des témoins silencieux pour les autres plagistes : bouteilles en verre, sacs plastiques, emballages de chips et reste de feu. Parfois, il tombait sur des choses de valeur. Il laissait alors la pince de côté pour saisir son trésor à pleines mains. Il l'observait sous toutes ses coutures, déblayait consciencieusement les gains de sable, puis tentait de le débloquer. Il y arrivait souvent. Beaucoup laissaient encore le zéro-zéro-zéro-zéro.

Ce que René préférait, c'était les photos de famille. Il les scrutait longuement, pouvant laisser filer une heure sur la même image. Bien souvent, la batterie du téléphone le surprenait dans ces moments-là, assis au coin du foyer, absorbé par un sourire forcé, un regard fuyant, un froncement de sourcils. En ces instants, il se sentait comme un héros de John Le Carré tentant de percer la machine détenant les secrets du monde. Il démasquait les amants, reconnaissait les enfants adoptés, anticipait les amours condamnées, confondaient les fausses amitiés, devinaient les émois naissants. Deux fois, des propriétaires avaient appelé et lui avaient demandé de déposer les téléphones au commissariat, mais celui-ci était à la ville, au sommet d'un plateau. Il leur avait donné rendez-vous sur la plage, mais ils n'étaient jamais venus.

Aujourd'hui, ça fait trois semaines qu'il n'a rien ramassé. Les premiers instants il était content. Les jeunes s'étaient responsabilisés. Puis avec le temps ça l'avait embêté. Il ne dirait pas qu'ils l'avaient trahi, non il n'irait pas jusque-là, mais il rentrait souvent dépité, le sac vide débordant d'amertume. Ils avaient rompu le dialogue. Lui n'avait ni télé, ni radio, alors à travers leurs vestiges plastiques, ces jeunes lui parlaient, lui racontaient l'époque. Il avait même prédit l'élection du président français en comptant le nombre de flyers ramassés avant le premier tour. Corinne, qui connaissait son isolement, l'avait alors regardé suspicieux, puis l'avait questionné pendant deux mois, persuadé qu'il s'était dégoté une chérie férue de politique. Depuis elle l'appelait le Médium.

C'était mieux que l'Éboueur. Jamais elle ne l'avait appelé comme cela, mais elle lui avait raconté ce que les autres faisaient. René avait haussé les épaules. De toute façon, le village était rempli de vieux cons, comme lui. C'était Angèle qui avec ses gâteaux, son thé et son atelier de couture avaient maintenu les relations. Lui, il voulait parler aux jeunes. Les vieux radotaient le passé. Avec les jeunes, on parlait du futur. D'un futur qu'il ne verrait sûrement pas. D'un futur déjà là et qu'il ne voyait pas. Mais il s'en fichait. Il aimait l'emballement qu'il voyait chez sa petite-fille lorsque son portable sonnait, la candeur avec laquelle elle lui faisait part de ses émois du moment, l'intensité qu'elle mettait dans leur jeu. Comme si chaque foulée la rapprochait du sommet. Comme si chaque saut lui permettait d'enjamber le monde entier.

Elle aura onze ans bientôt. À son anniversaire, ça fera pile deux ans qu'il ne l'aura pas vu. Elle doit être grande maintenant, il imagine son sourire, ses cheveux bruns frisés, ses tâches de rousseurs. Elle sourit moins, les tâches dans son cou grossissent, elles enflent, commencent à déformer la peau. La petite hurle et l'appelle par son prénom....

— Monsieur, vous allez bien ?
—...
— Monsieur, ça va ?

Un masque le regarde. Où est-il ? À l'hôpital ? Le sable qui lui chatouille les narines, lui rappelle qu'il est toujours sur la plage. Il éternue. Le losange de plastique se retire d'un mouvement brusque et laisse voir des yeux verts et des cheveux roux coupés en frange. Elle est vêtue d'un coupe-vent bleu par-dessus des collants noirs et des baskets de course. Elle doit avoir une trentaine d'années. Il ne peut pas voir sa bouche, mais croit décerner du dégoût. Il tend le bras pour qu'elle l'aide à se relever, mais elle s'éloigne !

— Hé ho ! Pourquoi me réveiller si c'est pour fuir ?

Le masque revient sans un mot avec un bâton. C'est qui cette folle ? Il lève le bras pour se protéger mais aucun coup ne vient.

— Appuyez-vous dessus pour vous relevez.

Il ouvre les yeux, elle a planté le bâton devant lui et le tient fermement par le milieu.

— Merci mademoiselle. Mais ne vous inquiétez pas, c'était juste une petite sieste, et la vieillesse n'est pas contagieuse.
— Très drôle. Vous savez, c'est plus pour vous protégez-vous que je fais ça.
— Me protéger de quoi ? Je vous rassure. Je suis bien en forme. J'ai 75 ans et toutes mes dents.
— Vous rigolez ?
— Non regardez

Il ouvre grand la bouche et tire sa joue en tournant la tête pour lui faire admirer sa dentition parfaite. Elle éclate de rire.

— Non mais vous êtes un drôle vous ! À me montrer vos dents comme ça. Vous faites peur un peu !
— Haha ! Je ne mords pas non plus. Je vous montre les miennes et puis quand vous aurez moins peur de la vie, vous me montrerez peut-être les vôtres.
— Ah oui, donc vous êtes vraiment coupé du monde ! Vous n'avez pas les infos ?
— J'ai jeté ma télé il y a deux ans et ma radio a cassé l'année dernière. Pas réparée depuis. Je suis pénard. Pourquoi ? Qu'est-ce que j'ai manqué ?
— Moi non plus, ni télé ni radio, mais j'ai internet. Vous n'avez pas d'ordinateur ?
— Hé non, et vous savez quoi  ? On ne vit pas plus mal. Pas de voiture non plus. C'est comme ça qu'on garde des gambettes de vingt ans.

Il se tape les cuisses pour illustrer sa démonstration. Elle rit en secouant la tête.

— Je me balade, j'observe les oiseaux, je fais mes siestes au soleil, en pleine nature...
—...et vous vous étouffez dans du sable.
— Je ne m'étouffais pas, mais merci de m'avoir réveillé. Je préfère rentrer quand le soleil est trop haut.
— Vous rentrez comment si vous n'avez pas de voiture ?
— Avec ce que le Seigneur nous a donné à la naissance. Mes pieds et mon huile de coude !
— Genre vous allez retourner au village, là !
— Mais mademoiselle, je n'habite pas au village, moi. L'avantage de ne pas avoir besoin d'internet et tous ces autres machins, c'est que vous pouvez mettre votre maison n'importe où, tant qu'il y a un accès à l'eau et l'électricité.
— Ah ouais, maison au bord de l'eau, tranquille !

Elle siffle d'admiration. Le bruit est étouffé par le masque mais reste clairement audible. Il aime son sifflement comme le rire qui brille dans ses yeux. Ce n'est pas un ricanement acide ou méchant. C'est un rire qui se partage, qui invite à le suivre. René a lui-même le sourire. C'est sa première nouvelle rencontre depuis des mois. Tout ça lui paraît un peu irréel, comme si elle était sortie d'un téléphone échoué. Il a presque envie de la toucher pour s'assurer qu'elle ne disparaisse pas, mais se garde bien de le faire. Elle-même, d'ailleurs, reste à bonne distance. Peut-être une malade chronique ? Il comprend. Il a connu la maladie. Avant que d'autres pensées noires l'assaillent, il embraye sur un autre sujet.

Elle s'appelle Ayawa et vit en banlieue parisienne. Elle est venue se mettre au vert sur la côte normande, pendant quelque temps. Apparemment c'est le bordel dans la capitale, mais elle ne précise pas ce qui l'a fait partir. D'ailleurs, il a l'impression qu'elle s'attend à ce qu'il devine. Elle lance des perches comme si elle espérait qu'il dévoile son jeu, mais il n'a aucune idée de ce qu'il doit avouer. Elle rit devant une nouvelle occasion manquée

— Vous êtes vraiment spécial vous.
— Merci vous aussi. Ça fait longtemps que je n'avais pas fait rire une demoiselle sans savoir pourquoi
— T-t t-t, je vous ai dit d'arrêter de m'appeler demoiselle. Je suis déjà divorcée vous savez
— Vous ? À 30 ans ? Mais à 30 ans c'est le début ! Comment on se sépare d'un mariage à 30 ans ?
— On était d'accord pour ne pas avoir d'enfant, puis quand je suis devenu sa femme, il m'a voulu mère. Alors, quand on a compris qu'aucun de nous ne changerait d'avis, on s'est séparé. Mais ça va. C'était il y a trois ans déjà. Aujourd'hui sa copine est enceinte, et il m'a proposée d'être la marraine.

À son tour d'être bouche bée puis d'éclater de rire. Durant ces heures passées à rêver les relations les plus tordues, il n'a jamais imaginé un tel scénario. Elle reprend

— Et vous, vous avez des enfants ?
— Deux. Un garçon, une fille.
— C'est lequel votre préféré ?
—....
— Il y a toujours un préféré. Je le sais parce que je ne l'étais pas. Moi j'étais le vilain petit canard. L'aînée qui portait sur elle la réussite de ses cinq frères et sœurs et qui a tout fait foiré.
— J'ai essayé de ne jamais faire cette erreur. Je veux dire pas de foirer, mais d'avoir un préféré. Après, si vous m'aviez posé la question il y a 10 ans, je vous aurais peut-être répondu mon fils. À l'époque où il devait reprendre ma suite à la ferme. Mais maintenant qu'il bosse pour des gros industriels, il ne m'appelle plus. Il a changé de camp le boulinguet ! Il me dit qu'il va changer les choses de l'intérieur. Tu parles !
— Et votre femme aussi préfère votre fille ?
— Elle est décédée il y a deux ans. Cancer de la gorge. Empoisonnée justement par les cochonneries que ces salauds nous ont vendu.
— Pardon. Désolée, j'ai vu l'alliance, j'ai cru que...
— Ne vous inquiétez pas mademoiselle, j'ai déjà trop pleuré pour le faire maintenant. C'est pas de votre faute. Je n'ai jamais pu. Non. Je n'ai jamais voulu l'enlever. C'est mon choix. On m'a conseillé souvent de le faire mais Angèle était tout ce qui me rattachait à ce monde. L'enlever ce serait comme dire adieu à la terre entière. Je ne veux pas de cela. Je veux continuer à vivre. Enfin je ne sais même pas pourquoi je vous raconte tout ça.
— Peut-être parce que je suis sympa.
— Haha, ça doit être ça.

Ils se sont quittés sur le pas de sa maison. Il l'a invité à rentrer pour un thé, mais elle a refusé. En voyant son hésitation, il a précisé que ses fauteuils étaient à bonne distance les uns des autres, mais sa boutade n'a pas eu l'effet espéré. Maintenant qu'elle est partie, il s'en veut d'avoir insisté. Il fait toujours ça. Le mot de trop. Celui qui installe un océan de malaise à la table. Avant, c'était le rire d'Angèle qui venait le sauver de la noyade. Depuis, il avait vu sombrer ses dernières amitiés.


Ayawa revient le lendemain. Puis le jour d'après. Elle l'appelle "l'Ancien", il l'appelle "Mademoiselle". Ils se sont rejoints d'abord à l'endroit de leur rencontre puis directement chez lui. Il n'évoque pas la raison de son départ soudain de la capitale et elle ne mentionne pas la mort de sa femme. Elle dit qu'elle respecte son ermitage et lui prétend préserver son optimisme. Elle garde son masque en toute circonstance. Même quand elle a accepté de visiter sa maison, le troisième jour. Pour boire un verre d'eau, elle soulève son masque à chaque gorgée et insiste pour nettoyer le verre elle-même ensuite. Elle vient toujours avec son propre sandwich et refuse ce qu'il cuisine. L'après-midi, elle enfile des gants pour jouer aux cartes et discuter puis lui dit au revoir et rentre. Elle est bizarre, mais gentille, et un mètre de distance reste toujours moins que les cent kilomètres le séparant de sa fille. Pour la première fois depuis deux ans, René a une compagne de marche et il est heureux.

Au point où depuis hier il n'a plus d'appétit, ou plutôt manger seul n'a plus le même goût. Les plats du soir lui paraissent sans saveurs. Les pâtes sont meilleures quand quelqu'un rit de vous avoir vu en renverser la moitié. Les téléphones posés sur sa table de chevet l'amusent moins. Il ne lui a pas montré, il ne le fera pas. Les heures passées où il se trouvait inventif lui font presque honte. Comment a-t-il pu croire que l'énergie d'une batterie de lithium vaudrait la chaleur d'un contact humain ? Avoir quelqu'un chez soi, même pour quelques heures un midi, ça remplit la pièce. Il le sent même dans sa chair. Il a chaud, comme si par sa simple présence cette jeune femme avait enfin libéré un trop plein de vie. D'ailleurs il était trop agité cette nuit. Il a mal dormi et se réveille plus tard que d'habitude. Le lit est trempé. Il tâte les draps et sent ses doigts cherchant l'odeur d'urée annonçant la redoutée incontinence. Mais il ne sent rien, hormis cette scie qui tente de lui fendre le crâne. Le cachet de cette nuit n'a pas fait effet. Il en reprend un mais la gorgée d’eau contrarie son estomac. Lui qui râlait sur son plat fade, voilà qu'il le rend à genoux dans les toilettes. Qu'est-ce qui lui arrive ? Il a le souffle court et la panique naissante n'arrange rien. Il faut qu'il appelle un médecin. Le téléphone est à l'entrée. Arrivé dans le salon, il s'écroule.


— Monsieur vous m'entendez ?

Eux aussi sont masqués. Il ne voit que leurs yeux. Ils sont recouverts d'une combinaison de la tête aux pieds et leurs mains sont gantées. Ils l'ont mis sur un brancard. Il a l'impression qu'on lui a coupé la main et que son poignet n'est plus qu'un moignon de douleur. Mais ce n'est rien comparé à ce poids invisible qui lui compresse la poitrine. Il étouffe. Les infirmiers lui font signe de se calmer et lui enfile un masque plus imposant que le leur, relié par un gros câble à une boîte jaune aux boutons blancs. Ça y est, l'étau se relâche, il peut regarder autour de lui.
Ayawa est là. Elle se tient en retrait contre le mur du salon. Alors que l'équipe médicale passe devant elle, il voit qu'elle pleure à chaudes larmes en le regardant, son téléphone serré dans la main. Elle enlève son masque et lui crie.

— Pardon, René ! Je suis désolée !

Désolée de quoi ? Il ne comprend pas et ne sait quoi répondre. Au moment où les brancardiers lui font franchir la porte, il jette un dernier coup d’oeil en arrière. Une, deux, trois, quatre personnes. Il sourit.

Il n'y a jamais eu autant de monde chez lui.
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