14
min

Horizons incertains

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Patrick Barbier

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A Sourisha qui a aimé cette histoire.
Je n'en suis pas peu fier...




Kowalski


La route rectiligne fuyait vers l’horizon de la plaine interminable. Depuis quelques kilomètres, de chaque côté du ruban d’asphalte et dans la lumière rasante du soleil couchant, se découpaient quelques silhouettes erratiques. La plupart s’immobilisaient pour regarder passer la Dodge Challenger qui filait plein pot sur l’interstate 70 reliant le Colorado à l’Utah. Le bolide métallisé semblait guidé par la ligne blanche pointillée qu’il avalait sous son capot en roulant au milieu de la route. Kowalski ne levait le pied que lorsqu’il apercevait au loin des carcasses de voitures ou de camions. Il avait longé les limites nord de Grand Junction. La ville, un des épicentres de l’Infection avait été nucléarisée par un raid aérien afin d’éradiquer le foyer de l’épidémie. Comme Seattle, Chicago et d’autres pour ce qu’il en savait. En pure perte. L’infestation s’était généralisée. Ne restaient que des files ininterrompues de véhicules calcinés dont les occupants avaient tenté, en vain, de fuir l’apocalypse. Au-delà des périphériques et des échangeurs fracassés, d’anciens orgueilleux buildings ne laissaient sortir du désert vitrifié que leurs trois ou quatre premiers étages, les autres ayant été vaporisés par le feu nucléaire. En l’état, émergeant d’une terre torturée et stérile, ils ressemblaient à des chicots de géants terrassés.

Le crépuscule était là. Il lui fallait trouver un abri pour la nuit. Le plus sécure et le plus discret. Vite. La lumière des phares les attirait comme les lampes sous les porches attiraient les phalènes. Quand il y avait encore des phalènes sous les porches. Il ne pouvait pas se permettre de rouler sans phares. Les véhicules toujours en état de marche se faisaient rares. Sa Dodge Challenger était sa meilleure défense et une arme au même titre que celles qui emplissaient le coffre. Elle lui était aussi précieuse que l’air qu’il avait la chance d’encore pouvoir continuer à respirer.
Un panneau indiquant une intersection disparut aussi vite qu’il était apparu. Un kilomètre plus loin, l’homme aborda prudemment le carrefour. Une embuscade de survivants ou de pillards était toujours possible. D’après sa carte, il y avait un hameau à une dizaine de kilomètres. Il n’irait pas jusque-là, les agglomérations sont trop dangereuses et sont des nids et des points de rassemblement pour les autres...

Kowalski cherchait une ferme ou une grande maison avec une grange ou une étable. Le coin, avant le VirusMaster, était un paysage de champs à perte de vue et l’économie était en grande partie basée sur l’élevage et les céréales. Il ne devrait pas avoir trop de mal à tomber sur ce qu’il cherchait. Sur sa droite, il vit un chemin partir sous des bosquets d’arbres. Un énorme portail de bois en interdisait l’entrée. Il mit la voiture dans l’axe et accéléra. Elle fit un bond, se goinfra les cinquante mètres qui la séparait des deux battants en bois et les pulvérisa comme s’il s’était agi de cartons d’emballage. L’arrière chassa de gauche à droite le temps de se stabiliser sur la terre du chemin et dans un nuage de poussière, le véhicule fila sous le couvert des arbres.

La vaste cour de ferme était bordée par trois bâtiments imposants. Face à la route, la maison d’habitation, à droite une grange à deux étages et à gauche une remise de bonne taille abritant sans doute les machines-outils et autres tracteurs. Au centre de la placette trônait une fontaine en granit. A l’ouest ne restaient plus sur la ligne de démarcation entre la terre et le ciel que des couleurs sanguines et mordorées. Il lui restait à tout casser trente minutes de jour. L’homme sortit de la voiture. Il était vêtu d’un jean et d’un blouson en cuir porté sur un t-shirt à l’effigie d’un vieux groupe de rock des années 80. Une paire de santiags défraîchies complétait l’ensemble. Il ouvrit la porte arrière sans cesser de scruter les alentours et prit son flingue qu’il glissa à l’arrière de son jean. Il attrapa le fusil à pompe qu’il arma et glissa sa machette dans l’étui dorsal qu’il s’était fabriqué, il y avait désormais un paquet de temps. Il se dirigea vers le hangar. L’immense volet roulant en métal n’était pas complétement fermé. Il se glissa par l’ouverture et s’accorda un instant, le temps que ses yeux s’habituent à la semi obscurité de l’endroit. Comme il le supposait, les engins agricoles s’alignaient contre le mur du fond. Une couche de poussière vierge de toute trace de pas recouvrait le sol Il y avait un établi de mécanique à droite de l’entrée, des pneus et des pièces de rechange étaient accrochés aux poutres métalliques qui soutenaient le toit en tôle ondulée et contre le mur de gauche des jerricans de trente litres empilés les uns sur les autres. Rien que ça valait très largement le détour. C’est un trésor que le grand type venait de découvrir. Et il y avait de la place pour la voiture. Il ressortit, fit glisser la porte sur son rail et alla chercher la Dodge. Il la gara à côté d’une herse motorisée et referma ensuite le hangar. Il explorerait la maison demain, au grand jour.
Pour le moment il avait besoin de sommeil et surtout d’éviter de rameuter les autres par des bruits intempestifs. Il était persuadé qu’ils avaient développé leur ouïe. Il avait eu maintes fois l’occasion de le vérifier. Il quitta le hangar et rejoignit la grange plongée dans l’obscurité. C’est le frottement de pieds sur la terre battue qui l’avertit du danger. Tout en se tournant vers l’origine du bruit, il agrippa la poignée de sa machette et dans le même mouvement abattit la lame devant lui. Elle n’alla pas loin car une tête lui fit obstacle. Le fil métallique se planta dans le crâne, s’enfonça de quatre ou cinq centimètres et la créature, dans un dernier râle, tomba à genoux, retenu par la machette que l’homme secouait pour la décoincer. Rapidement, au cas où l’infecté ne serait pas seul. Mais une fois le corps en putréfaction couché à terre, le silence retomba dans le bâtiment poussiéreux et sentant la paille sèche. Ce qui restait d’un des fermiers arborait un rictus commun aux autres et ce que l’on voyait de sa peau sur ses bras et son cou, semblait recouvert d’un mucus verdâtre. Des plaies laissaient sourdre un liquide qui dégageait une odeur soufrée.

Il fallut deux allers-retours pour transporter son équipement dans la grange et le monter grâce à une échelle sur la mezzanine au-dessus de l’entrée pourvue en bottes de paille. La nuit allait être confortable en plus. Il s’arrangea une litière et sortit un sac de couchage qu’il étala par-dessus. Kowalski remonta l’échelle, la coucha contre le mur, empoigna son sac marin, y prit deux bouteilles vides, de l’essence et des chiffons et prépara deux cocktails Molotov. Il nettoya, graissa ses armes et passa sa pierre à aiguiser sur la lame de sa machette. Il avala le contenu d’une boîte de corned-beef et se roula une cigarette. Il ne lui restait plus qu’à se glisser dans son lit de fortune et fermer les yeux sur des souvenirs à la fois douloureux et apaisants. Ce qu’il fit en ponctuant ses gestes d’un soupir qui aurait pu s’apparenter à un fugace bien-être.

Warm shadow
Warm shadow
Won't you cast yourself on me
What you got in store for me
Keep those eyes closed, next to me
I don't want another day to break
Take our, steal our night away*

Ce furent des gémissements, des cris gutturaux et des coups sourds sur la porte du hangar qui le réveillèrent dans la pâle lueur d’une aurore encore timide. Il se leva sans bruit et s’approcha doucement de l’ouverture dans le mur qui en l’état était fermée. Il tira le petit verrou et fit pivoter le volet. Devant le bâtiment s’étaient attroupés une trentaine d’infectés qui griffaient le bois. Leurs têtes, leurs bras et leurs jambes cognaient la porte sans que ce soit une action concertée. Ils sentaient qu’il était à l’intérieur et se pressaient contre le seul obstacle qui existait entre eux et lui. Il roula son duvet, s’équipa de ses armes et ajusta son sac à dos. L’homme mit le feu à un cocktail Molotov, le balança par l’ouverture puis se jeta en arrière. L’engin incendiaire tomba au milieu des corps entremêlés, explosa et les arrosa d’essence enflammée. Le feu se propagea d’autant plus vite que ceux qui n’avaient pas été touchés étaient à leur tour brûlés par les corps en train de flamber. Aucun instinct de survie ou de reflexe de fuite. Les autres n’étaient mus que par une faim inextinguible de chair humaine. Les flammes léchèrent le bois de la porte et nourries par la sécheresse qui s’était abattue sur le pays, s’attaqua aussi aux murs tandis que les autres continuaient de brûler. Mais ils ne bougeaient plus. Il fallait sortir de ce piège. Kowalski lança ses sacs sur le sol de la grange et posa l’échelle. Descendre et trouver une sortie à l’opposé de l’incendie ne lui prit qu’un instant. Il sortit au grand jour et épaula son fusil. Dans son dos le feu ronflait. La grange étant isolée, les deux autres bâtiments ne risquaient rien. Aucun monstre dans son espace vital. Ils étaient tous en train de se consumer en un bucher horrifiant qui n’arracha aucun regret à leur bourreau pyromane. Il en avait trop vu.

Kowalski se dirigea vers la maison d’habitation après avoir mis la Dodge Challenger en position « départ précipité » au milieu de la cour.

C’était une grande bâtisse flanquée d’une véranda où il devait faire bon s’asseoir les nuits d’été. Les étés d’avant... Les volets étaient fermés. Il s’approcha de la porte en sortant un passe de la poche droite de son blouson. Les dizaines d’expériences précédentes avaient fait de lui un parfait cambrioleur et la serrure ne lui résista qu’une trentaine de secondes. La grande salle principale était plongée dans l’obscurité. La seule clarté venait de la cage d’escalier montant à l’étage et une fois ses yeux habitués à la pénombre, il parcourut la pièce du regard après avoir refermé la porte à clef. A sa droite, juste après l’escalier, la cuisine. Petite avec un plan de travail, des placards qu’il explora et dans lesquels il trouva des réserves comme il les aimait. Pâtes, riz, sucre, boîtes de conserve et sachets de thé. Il ouvrit le robinet et une eau claire coula en un mince filet. Vu l’état de la distribution des services de l’état, il supposa que l’éolienne, dehors, n’était pas là que pour le décor. Il fouilla sous l’évier et sortit la poubelle. Elle n’accueillait qu’un seul objet, une boîte de haricots vidée de son contenu. Et la sauce, sur la paroi, n’était pas encore figée. Kowalski attrapa son fusil et fit monter une cartouche dans la chambre. Il ne lui restait plus qu’à explorer la maison de fond en comble s’il ne voulait pas avoir une vilaine surprise avec les habitants qui auraient toutes les raisons de le prendre pour un pillard. Ou à se barrer vite fait mais les « richesses » du hangar passaient en boucle derrière son front.

- Hé ho ! Je ne veux pas d’embrouilles. Je pensais la maison inhabitée. Je ne suis pas là pour vous voler. Je fais du troc. J’ai des munitions, de l’essence, des vêtements. Si vous êtes cachés je dois le savoir, je ne peux pas prendre le risque que vous me tiriez dans le dos. Je n’ai rien volé, je n’ai fait que passer la nuit dans la grange. Je vais dans ma voiture, je vous laisse dix minutes, si vous voulez parlez et échanger des trucs, je suis votre homme. Si vous n’avez besoin de rien, vous n’avez qu’à rester planqués, je partirai comme je suis venu.

Kowalski recula vers l’entrée, la gueule du fusil à pompe pointée vers l’escalier. Il sentit les rayons du soleil réchauffer son dos à travers son blouson. Il jeta un regard oblique en arrière au cas une de ces engeances n’auraient pas grillé avec les autres. La grange craquait et finissait de se consumer ; un bras et une main carbonisée pointait le ciel comme pour désigner le coupable de cette apocalypse. Le grand type savait que les cieux n’y étaient pour rien. Il connaissait les coupables. Les mêmes que d’habitude. Comptables des pires massacres. Maîtres d’œuvres de génocides. Fabricants d’ADM et créateurs de virus.

L’un de ces virus avait dû être lâché dans la nature. Essai grandeur nature par les Autorités Compétentes, terrorisme aveugle au nom d’un dieu, n’importe lequel pourvu qu’il vous ampute de toute humanité. Accident de laboratoire. Peu importait désormais. Les responsables et les victimes étaient réunis en des populations grotesques et titubantes. Aussi mortelles que des coulées de lave que rien ne peut arrêter. Kowalski, depuis une éternité, louvoyait entre les volcans qu’étaient devenues les villes et les déserts de cendres étouffantes des espaces vides. A peu près vides...
En mode survie.

L’éclat du soleil au-dessus de la maison l’empêchait de voir l’intérieur de la bâtisse et il scrutait son obscurité, abrité par l’aile arrière droite de sa voiture. Puis il distingua plus qu’il ne vit, un mouvement dans l’ombre.

Mary

Quand je suis sortie dans la cour déjà écrasée de chaleur, il s’est levé et a abaissé son fusil. Je n’avais pas peur. Alors que depuis que j’étais née, la peur ne m’avait jamais quittée. Et j’avais douze ans. Je crois que c’est le son de sa voix quand il a parlé dans la maison. Calme et posée. Ça et le fait de s’être si facilement débarrassé des infectés. Parmi lesquels il y avait sans doute mes grands-parents. Mais dans ce qu’est devenu ce monde, même à mon âge, on prend vite l’habitude du pire. Ils m’avaient recueillie lorsque mes parents avaient cru pouvoir trouver un semblant d’organisation gouvernementale, quelque part. Et qu’ils n’en sont jamais revenus. L’homme s’est approché de moi.

- Je suis désolé petite mais je voyage seul. Il ne reste que toi ici ? Il n’y a pas d’adultes dans la maison ?

Je ne lui ai pas répondu mais tout en continuant à le fixer j’ai désigné le tas de cadavres fumants devant ce qu’il restait de la grange. Il s’est assis sur le capot de sa voiture et y a posé son arme.

- Pas de chance... mais faut dire que ça fait un moment que la chance a abandonné notre espèce, hein ? Bon... Ça ne change rien, je ne peux pas t’emmener. Tu vas devoir continuer à te cacher. Ne passe plus par la porte de devant. Laisse la poussière et les toiles d’araignée s’y accumuler pour que les pillards pensent que la maison est inhabitée. Sors de jour si tu veux chercher des trucs aux alentours. La nuit c’est trop dangereux, tu verras les infectés toujours trop tard. Je vais prendre deux jerricans d’essence. En échange je vais te donner un flingue et quelques cartouches. Tu sais tirer ?

- Prends ton essence et va-t’en...

Il a fait le tour de la voiture, a ouvert le coffre et en a sorti un sac marin. Il y a mis des boîtes de conserve, deux tablettes de chocolats et un pack d’eau. Il a posé le sac devant mes pieds et y a rajouté un pistolet et une boîte de cartouches.

- Tiens... Il est chargé. Si tu veux, je peux rester un jour de plus pour t’apprendre à le démonter et à le nettoyer. Je n’ai pas assez de balles à te donner pour t’entraîner. Ne tire qu’en dernier ressort, sinon cours et dès que tu es hors de leur champ de vision, cache-toi jusqu’à ce qu’ils soient attirés par autre chose. Pour les pillards, je n’ai pas de conseil. Ils sont pires que la mort. Tu décideras ce qui est le mieux pour toi.

Je n’ai rien répondu et je suis rentrée. Je l’ai entendu démarrer la voiture et l’ai vu la remettre dans le hangar. Il en a refermé la porte et est entré à son tour dans la maison. La journée a passé entre montages et démontages du pistolet dont j’ai appris qu’il s’agissait d’un Glock 21. Puis il a visité la maison et en a examiné chaque pièce, déterminant des tactiques en cas d’attaques des autres ou d’un raid de pillards. Lui comme moi savions que de toute façon, seule et à douze ans, mes chances de survie confinaient au zéro absolu mais je crois qu’il était sincère quand il a passé l’après-midi et une partie de la nuit à tenter de faire grimper les probabilités en ma faveur de quelques points. Je ne lui ai pratiquement pas adressé la parole et fait comme si son départ ne me faisait ni chaud ni froid. Alors que j’étais terrifiée à l’idée du lendemain matin qui le verrait monter dans sa voiture en me laissant abandonnée derrière lui.

Et c’est ce qu’il a fait.

Pendant les deux ou trois heures suivantes, j’ai essayé de me remémorer les conseils qu’il m’avait donnés. J’ai rangé les boîtes de conserve. L’eau. Démonté et remonté le pistolet sur la table de la cuisine après avoir essuyé chaque pièce avec un chiffon légèrement imbibé d’huile. J’ai essayé sans succès d’avaler un morceau de chocolat tant ma gorge était nouée... puis j’ai posé ma tête sur mes bras et j’ai sangloté si fort que je n’ai entendu le moteur qu’une fois la voiture arrêtée dans la cour. J’ai pris le Glock, l’ai serré de mes deux mains tremblantes et l’ai pointé vers la porte.

- C’est moi, Mary ! Kowalski... Ne tire pas, je vais entrer.

Et il est entré à la fois dans la maison et dans ma vie. J’ai laissé les battements de mon cœur se calmer et je suis allé ouvrir une boîte de conserve que j’ai mise à chauffer et qu’on a mangée en silence. C’est au moment où j’allais me lever pour débarrasser la table qu’il m’a retenue par la main.

- Bon... Je ne vais pas te mentir, hein ? Le fait d’être deux, surtout quand l’un des deux est une gamine ne multiplie pas les chances de survie mais les diminue. Mais comme il faut bien mourir un jour, on va faire comme ça. On prend deux jours pour rassembler tout ce qui peut nous être utile et ensuite à nous les grands espaces.

C’est comme ça que nous sommes partis. Avec en tête un vague plan consistant à chercher une communauté humaine à la fois sécure et encore civilisée. Kowalski pensait qu’en suivant la côte, nous aurions plus de chances qu’à l’intérieur du pays. Il n’était pas causant et j’avais pris l’habitude de ne pas parler afin de ne pas m’exposer. Mais c’était la première fois depuis très longtemps que je n’avais pas eu cette sensation de sécurité alors que nous évoluions au cœur d’une pandémie dont les agents pathogènes étaient autrefois des êtres humains. Kowalski et moi étions des globules blancs traqués par une charge virale anthropomorphe dont les effets avaient sur la race humaine, vivants et morts, le même résultat que le météore l’avait eu sur les dinosaures.
Mais en attendant l’extinction, Kowalski et moi roulions vers l’océan.

Mary, 10 ans plus tard.

Je viens de faire le plein. La Dodge vrombit et avale les distances. Partout les infectés règnent en maître. J’ai renoncé à chercher mes semblables. S’il en reste. Les derniers que l’on a croisés avec Kowalski, il y a deux ans, nous ont bloqués avec un camion en travers de la route, à la sortie d’un virage sans visibilité. Derrière nous un 4X4 a surgi du bois et nous a interdit toute marche arrière. Une dizaine d’hommes et deux femmes nous ont braqués avec leurs armes. Kowalski a enfoncé l’accélérateur. La voiture a bondi sur le groupe le plus important et moi j’ai tiré sur tous ceux qui entraient dans mon champ de vision. Tandis que je rechargeais mon Glock, j’entendais rugir le fusil à pompe de celui qui, ces dix dernières années m’avait protégée comme un père. Lorsque les armes se sont tues, j’avais le corps à demi sorti de l’habitacle, les coudes appuyés sur l’asphalte et mon pistolet vide braqué devant moi. Une balle m’avait griffé le haut du bras et je saignais. Je laissai le taux d’adrénaline retomber en respirant profondément et tournai la tête vers Kowalski. Une tache de sang imbibait son t-shirt à la hauteur de sa poitrine et son regard se perdait vers un ailleurs auquel je n’avais pas encore accès. Le refus de sa mort et le chagrin m’ont broyé le cœur.

- Jimmy... S’il te plaît... Ne me laisse pas, Jimmy. Je ne vais pas y arriver toute seule... Je t’en prie... Ne me laisse pas...

Je suis restée je ne sais combien de temps à m’abandonner aux larmes et à lui parler, à le supplier en caressant sa main puis je l’ai sorti de la voiture et lui ai creusé une tombe sous un des grands chênes qui bordaient la route. J’ai soigné ma blessure, bougé le 4X4 et je suis partie.

La route ne me mènera sans doute nulle part mais c’est un fil que je continue de dérouler. Kowalski disait qu’à force de le suivre on arriverait bien quelque part. Mais qu’est-ce que « quelque part » dans ce monde à l’agonie ? Après avoir quitté ma maison nous étions partis plein sud, avions traversé l’Arizona puis obliqué à l’ouest, vers San Diego. A partir de là on avait longé le Pacifique en remontant. Contournant Los Angeles, nous avions joué les touristes à l’orée de la Vallée de la mort et traversé l’état en frôlant l’océan puis ce fut L’Orégon. Nous nous arrêtions pour entretenir la voiture dans des garages isolés et pour compléter notre réserve d’essence. Lorsque nous tombions sur des propriétés apparemment oubliées des infectés, nous restions le temps d’une ou deux saisons. Puis lorsque nous sommes arrivés tout au nord-ouest dans l’état de Washington, nous avons pointé le nez de la Dodge en direction de l’est et il nous a fallu trois ans pour arriver dans la région des grands lacs, au nord du Michigan, pas loin d’une portion de la route 66. Le coin où nous avons établi nos pénates était à trente kilomètres d’une armurerie épargnée par miracle et à vingt minutes d’un supermarché encore largement garni. Le chalet que nous avons investi après nous être débarrassés des deux infectés qui erraient dans le jardin clôturé, se trouvait au bout d’un sentier long d’un kilomètre et un rideau de sapins en cachait la vue de la route en contrebas. La nourriture n’était plus un problème depuis longtemps avec le gibier qui avait proliféré et les poissons remplissant la moindre retenue d’eau.

Nous y sommes restés deux ans et c’est moi qui ai insisté pour descendre vers la Floride dont j’avais vu des photos sur une des revues que nous avions trouvées dans le chalet.
Aucune photo ne montrait les visages de ceux qui, trois ans plus tard, tueraient Jimmy Kowalski.
Mon Jimmy Kowalski, père, grand frère et protecteur.
Maudite Floride.

Un soir que nous parlions de la vie d’avant... enfin qu’il parlait de la vie d’avant, Jimmy m’a dit que ses deux meilleurs amis, ceux à qui il confierait sa vie si par bonheur les autres ne les avaient pas tués n’étaient qu’à environ deux mille kilomètres à l’ouest. Que peut-être...
Mais je sentais bien qu’il avait peur de se voir confronté à leur mort. Nous n’avons plus reparlé d’eux sauf le lendemain matin quand il m’a tendu une enveloppe en me disant que s’il lui arrivait quelque chose, il fallait que je les cherche et que je leur donne cette lettre. Qu’ils prendraient soin de moi.

Je me rapproche d’eux. Je ne suis plus qu’à une centaine de kilomètres de mon but. J’ai leur adresse et leur nom : Léonard Pine et Hap Collins... Nacogdoches, East Texas.

La route rectiligne fuit vers l’horizon de la plaine interminable. Depuis quelques kilomètres, de chaque côté du ruban d’asphalte et dans la lumière naissante du soleil levant, se découpent quelques silhouettes erratiques.

Mais j’ai moins peur du grouillement de ces morts vivants que des quelques humains survivants.
Je laisse la Dodge Challenger dévorer le goudron tandis que j’entends Kowalski fredonner sa chanson.

Whoever is unjust let him be unjust still
Whoever is righteous let him be righteous still
Whoever is filthy let him be filthy still
Listen to the words long written down
When the man comes around**

Ils ont intérêt à être à la hauteur tes deux amis, mon cœur...
Ce monde est mort.
Tu vis en moi.




*Warm Shadow (Fink)
**The man comes around (Johnny Cash)
34

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Utilisateur désactivé · il y a
Un texte très prenant et bien écrit!!

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Loodmer · il y a
Moi j'ai pensé à "La Route" de Cormac, même si ses héros vont à pied
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Olivier Darcourt · il y a
Wow, une nouvelle en cinémascope! Et très prenante jusqu'à la fin, bravo! Est-ce que je suis le premier à être suffisamment cinéphile pour noter la jolie référence au film "Point limite zéro"? (Kowalski/Dodge challenger) ;-)
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Patrick Barbier · il y a
Oui... Tu es le premier. ^^ J'adore ce film.
Un grand merci en 3D

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Olivier Darcourt · il y a
Très bon film, j'ai une passion pour le cinoche américain des 70's, mais respect à votre cinéphilie pointue, fallait tout de même aller le chercher, celui-là... ;-)
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Lili Caudéran · il y a
Je viens de lire tous les commentaires, je n'ajouterai rien de plus pertinent alors je me contente de dire tout simplement que j'ai aimé énormément ce texte et qu'une suite s'impose.
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Patrick Barbier · il y a
J'y songe, Mamounette... J'y songe. Merci d'être passée par là.
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Chatsometimes · il y a
Qd je serai grande (enfin un peu plus vieille) je voudrai écrire comme toi (enfin si je deviens grande :D
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Patrick Barbier · il y a
Moi ce que j'aimerais c'est que tu écrives à nouveau, Chat...
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Annie Mathieu · il y a
Relu avec plaisir, mieux qu'un film !
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Patrick Barbier · il y a
Remerci Annie ^^
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Utilisateur désactivé · il y a
Vous êtes bien de la même trempe, Sourisha et toi. Avec vous on ne reste pas sur le quai, on est tout de suite embarqués, et pour quels formidables moments littéraires! Pour être tout à fait franc, je ne suis pas fou-fana de récits post-apocalyptiques. Il y en a déjà beaucoup, et le genre n'est pas (à mon humble avis) des plus faciles à renouveler. Mais là c'est précisément en ne cherchant pas à renouveler le genre que tu nous proposes un récit dépourvu de tout temps mort (sans jeu de mots), cohérent, qui, pour ma part (on a chacun nos références) m'a évoqué JG Ballard (Salut l'Amérique !) ou Edmund Cooper (Le jour des fous). Bref, en peu de mots c'est de la belle ouvrage et TU N'AS PAS LE DROIT de nous laisser en plan sans savoir ce qu'il advient de Mary, c'est clair ?
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Patrick Barbier · il y a
Rhôôô ^^ Edmund Cooper et "Le jour des fous". J'avais l'édition Marabout Science-Fiction avec la couverture rouge représentant Big Ben et des zombis en premier plan. C'était un de mes livres préférés quand je me suis jeté dans la SF. Ballard est une autre de mes références. Avec Farmer, Dick et Matheson. Merci de me les remémorer, Le Hussard. Merci aussi pour ce commentaire plus que généreux. Mary tourne dans ma tête depuis quelques jours. Si c'est comme d'habitude, je vais bien finir par écrire la première phrase de quelque chose.
"Derrière moi, le chemin forestier partait sur la gauche, se noyant dans la pénombre des arbres. Couchée à son abord, au milieu d'un îlot de fougères, je le regardais s'enfoncer en ligne droite, pendant quelques centaines de mètres, la croix de mon viseur fixée sur l'endroit où j'avais remarqué les empreintes d'un gros gibier."
Ben voilà, j'ai un début. ^^
Merci encore Le Hussard.

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Annie Mathieu · il y a
Horreur, terreur mais j'aime !
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Patrick Barbier · il y a
Merci d'avoir aimé, Annie.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Un reste d'humanité dans un monde rendu inhumain. Où la mèneront sa route et sa quête ?
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Patrick Barbier · il y a
Chez Hap et Léonard, j'espère. ^^
Merci Patricia d'être passée par ici.

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Doria Lescure · il y a
les horizons sont peut-être incertains mais ce qui est sûr c'est que ce récit est particulièrement bien construit et m'a embarquée d'un bout à l'autre de ces lignes , d,
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Doria Lescure · il y a
...dans ce voyage infini, plein de terreur, où la seule raison de vivre ne peut être qu'une quête impossible et trop lointaine pour être atteinte. S'ils s'arrêtent, s'ils renoncent à avancer ils meurent. C'est puissant, émouvant et flippant mais on en veut encore !!!
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Patrick Barbier · il y a
Merci infiniment pour ce beau commentaire, Doria.
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