Horizons

il y a
3 min
47
lectures
0
Lorsqu’elle entra dans le magasin, les regards se tournèrent vers elle, et l’accueil fut surpris et hésitant. Ce dont elle avait l’air, le savait-elle ? Un air lunaire, une silhouette toute de noir vêtue, cernée par de très longs cheveux cendrés, une démarche flottante. Un corps fantôme qui s’avance et s’immisce dans les effluves d’une parfumerie. Apparition inévitablement suivie de près par les vendeuses et les gardiens.

Lorsque sa voix s’éleva dans l’espace saturé d’odeurs et de bruits, l’impression fut d’un roulis de rochers, des sons massifs, rauques, tendus et pesants, à l’opposé de cette silhouette évanescente. Elle perça les rythmes musicaux de la radio, unique mesure basse dans ces notes élevées. Elle frappa les corps des personnes présentes, masse contre masses, et rendit leur attention perceptible.
« Je souhaite acheter ce parfum, s’il vous plaît. Le grand flacon, là, transparent ».

Et lorsqu’elle eut payé, et saisi d’une main le sac du parfum, elle ressortit lentement de l’enclave commerciale, où sa noirceur couronnée de blanc s’inscrivit un instant dans le pas de porte, tâche noire sur fond lumineux, sur la clarté d’un jour d’été, sur un coin de ciel bleuté en haut des quelques marches de la sortie. Un fantôme repris par les airs.

Mais il n’y a d’air qu’avec horizon.

Ce à quoi elle ressemblait, elle n’en avait cure ; ni le regard des autres, ni son image dans un miroir, ne la bousculait au point de remettre en question son présent. Elle n’était plus pénétrable. Même les quelques souvenirs qui lui restaient de l’hier, de l’avant, s’inscrivaient sur les tentures, fixement, fixées sur son mur intérieur. Des ponctualités. Un point, près d’un autre point, sans lien entre eux. Et si, soudainement, les personnes dans l’imagerie de sa mémoire bougeaient, les mouvements étaient flous. Consumés dans la lumière éblouissante d’un soleil, ballon d’hélium voguant, boule de feu étirée sur une ligne d’horizon en pointillés.
Cela, oui, elle ne l’avait pas oublié : la ligne imaginaire et fusionnelle des 3 états - Terre, Mer, Ciel, ou encore Réel, Imaginaire, Symbolique- avait existé aussi pour elle.

La peinture de sa vie, avait donné naissance à un tryptique aux espaces bien séparés. Et s’étirant de part et d’autre, en traverse dans les panneaux, se dessinait une ligne instable. Le passé, brûlant d’un rouge ensoleillé, tracé de marques orange, jaune, rose, bleu ; le présent, emmaillé dans des lignes brisées, tordues, acérées, où les couleurs s’évanouissent peu à peu dans le noir ; et le futur, si sombre, noyé dans une telle multitude de noirs que plus aucune ligne ne peut s’y distinguer.

Car il n’y a de couleurs qu’avec horizon.


Ce jour là, la mélodie de son réveil l’avait à peine surprise au petit matin. Elle avait déjà commencé à sortir du sommeil quand les notes de musique s’étaient échappées de la radio. Et bien avant, elle avait perçu la respiration de son ami, les chants virevoltants des oiseaux, le bruissement du feuillage des arbres alentours. C’était un jour de printemps. Elle avait cours au collège, toute la journée, avec 3 classes à intéresser sur un sujet qui la passionnait, l’art de la peinture. Un défi. Tant de tableaux à montrer, à dévoiler, à interpeller par les couleurs, les formes, les mouvements, l’Histoire et les petites histoires. Tant de beauté à révéler, à souligner, à découvrir. Tant de travail et de sueur à faire jaillir.


Elle était professeur dans ce collège depuis 2 ans, après plusieurs remplacements deçi-delà. Cela n’avait pas été facile pour elle de décrocher l’examen, elle revenait de loin, ce diplôme, cette place, elle les avait conquise seule, en travaillant très tard le soir, en gardant parfois des enfants. Se loger, se nourrir, résoudre le quotidien, dépasser ses craintes, ses douleurs, sa solitude, rencontrer, se séparer, rebondir et maintenir son envie de réussir pour gagner des espaces meilleurs, « faire sa place au soleil », elle l’avait réussi au prix de maints efforts. L’éternel effort humain de ceux qui veulent s’inventer des avenirs. Sa peinture, gestes de grande ampleur, parsemée de taches aux formes aléatoires, foisonnait de ces moments de vie, aux contrastes parfois si violents. Et c’est elle qui l’avait fait rêver et qui l’avait maintenue au creux de ses désirs. Alors, faire partager ces puissantes libertés, ces éclaboussures du mystérieux soi que chacun portait en lui, -elle en était sûr- et qui lui donnaient tant de plaisir, une fois lâché l’élan, elle ne pouvait que s’atteler à les transmettre. Amener du rêve dans la réalité de ces adolescents surchargés de béton gris, de paroles violines, de coups carmin, de fumées noiraudes. A elle, pour eux, le vert de Véronèse, le rouge de Soutine, les noirs de Soulages, les bleus de Van Gogh ; à eux, par elle, le glaçage de Caravage, les portraits de Léonard, le gigantisme de Yann Pei-Ming, la Hollande de Vermeer ; Et des corps alanguis à l’albâtre chair, à la rose lumière posée sur des joues rebondies, pousser le regard des jeunes vers l’autre, féminin, modèles, artistes, créatrices.
Au milieu d’eux, des femmes.

Car il n’y a d’horizon qu’avec des contrastes.

Dans la vie, un horizon, des horizons... il y en a à la pelle.

Il y en avait.

Il a surgi au creux d’une ruelle, alors qu’elle quittait le collège et marchait le long des murs.
Son sac a volé, ses lunettes sont tombées, sa robe s’est déchirée, son pas a flanché. Par terre, son corps étalé, frappé de coups de pieds, à la tête, au ventre, roué dans la ruelle. Impossible de se protéger, la terreur fusant de toute part, paralysant les gestes. Et ses cris, à lui, ses mots, crachés, enfoncés dans sa peau, à elle, bousculant la palette de ses couleurs, noyant dans un tourbillon inscrit à jamais en noir, les lumières du jour printanier. Un assaut d’une violence inouïe, sans raison, simplement parce qu’elle passait là, à le croiser.
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,