Hiver canadien

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L'amour des mots depuis toujours, les rassembler, les disséquer, juxtaposer les sons, les écouter résonner dans l'espace. Un roman qui sort le 17 août 2022 en librairie : Retour à Constance ! Une ... [+]

Image de Grand Prix - Printemps 2022
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Depuis bientôt trois ans, elle vivait là. Le choix avait été fait à l'issue de ce premier hiver où elle avait failli craquer. Rester voulait dire accepter les longs mois de neige, le vent qui soufflait à vous renverser, moins 30 degrés, les piqûres dans le bout des doigts quand les gants achetés à la va-vite n'étaient plus assez épais. Les pieds faisaient souffrir tout autrement : une douleur lente et progressive qui peu à peu engourdissait les orteils un à un jusqu'à la disparition totale de toute sensation : ni douleur ni sentiment de vie, plus de mouvement possible.
— Attention, lui avait dit le médecin, l'air sérieux, on peut geler en deux heures. Quand il est trop tard, il faut amputer les dernières phalanges. 

Apprendre ce froid avait été une telle expérience. Commencer par les dessous en soie, certains préféraient la matière polaire (tee-shirt manches longues et caleçon), puis les deux pulls, le pantalon en velours épais, la canadienne ou l'anorak de plumes naturelles, la grosse écharpe, les gants antigel, les doubles paires de chaussettes, les bottes de trappeur, la toque de fourrure ou la chapka pour ne pas oublier les oreilles.

Ce matin-là, elle y pensait, en riant intérieurement au souvenir de sa première apparition dans le grand miroir de l'entrée de son immeuble. Elle s'était fait peur.
Et puis, l'habitude, la sensation d'être protégée envers et contre tout ; affronter cette neige, cette mer immense de coton blanc. Elle aimait. Elle avait lu Jack London.
Elle avait saisi machinalement son appareil photo ce matin-là. Une clarté inhabituelle avait pénétré dans son studio par la grande baie vitrée, un regard rapide lui avait bien confirmé que le lac était gelé. Une matinée de beaux clichés en perspective.

Elle marchait le long du lac depuis déjà une heure, des tas de neige s'étaient amoncelés depuis des semaines tout près des rochers, où les enfants jouaient l'été. L'hiver avait chassé toute vie. C'est peut-être ce qu'elle aimait : le vide, la pureté.
Ses bottes épaisses, qui s'enfonçaient parfois profondément, faisaient crisser cette neige fraîche et pourtant déjà raidie par le vent de la nuit. Chaque photo allait capter une nouvelle forme éphémère de cette eau figée pendant des mois.
— Photographier la neige, lui avait dit sa mère, quelle drôle d'idée ! C'est toujours la même photo, non ? 
Oh non, chaque plan est unique, mais comment le lui expliquer ?

Une forme étrange attira soudain son attention. La neige, là sur ce rocher, ne semblait pas être tombée au hasard. Le rocher était plus haut que les autres, et sa forme enneigée était presque géométrique. Elle s'amusa à tourner autour de la masse inerte pour en photographier plusieurs angles.
Son pas soudain sentit quelque chose de dur, juste là sous la neige. Elle se baissa et aperçut un tout petit briquet des plus banals. Tiens, quelqu'un avait dû allumer une cigarette par ici. Elle le laissa et continua son observation du rocher.
Quelques pas plus loin, un étrange petit tas de neige laissait deviner les reliefs d'un repas. Bien maigre déjeuner cependant, un trognon de pomme, un morceau de pain rassis, un os, peut-être de poulet, pensa-t-elle.
Elle allait contourner le rocher une dernière fois songeant au retour, quand une impression bizarre la cloua sur place, silencieuse. La neige avait bougé !
Était-ce possible ? Seule, depuis plus d'une heure au bord du lac gelé, comment pourrait-il y avoir quelqu'un d'autre aux alentours. Elle seule marchait pourtant, ses pas seuls se voyaient d'ailleurs sur la neige ; il n'y en avait pas d'autres.
Elle amorça un lent retour sur elle-même et vit à nouveau de la neige bouger, ou plutôt glisser lentement à la verticale du rocher inerte. Un animal blessé serait-il enfoui là-dessous ?
Elle hésita un moment. S'enfuir bien vite, ou alors porter secours. Mais à qui ?
Stupéfaite, elle voyait maintenant un rectangle de neige d'au moins un mètre de côté se déplacer lentement pour laisser entrevoir un trou, une sorte d'entrée de grotte. La neige, semblait-il, recouvrait tout simplement un énorme carton, qui servait de porte à quelqu'un.

Elle n'osait pas bouger, elle attendait. Rien. Aucun mouvement.
Partir, c'était probablement plus sage. Elle ne pouvait s'y résoudre.
Elle avança timidement vers le trou, cette ouverture étrange, en se protégeant le visage. Un raclement de gorge la fit sursauter. Une personne de dos était prostrée dans cet espace restreint. Sans bouger, ou à peine.
Devait-elle courir pour porter secours, ou à nouveau s'enfuir à toutes jambes.
— Monsieur... euh, madame... euh... il y a quelqu'un ?
Elle tremblait, peut-être de froid, de peur aussi, pensa-t-elle.
Le corps était recouvert d'une épaisse fourrure, une couverture plus qu'un manteau. Elle l'observa quelques instants en silence. Il n'était pas mort, une légère respiration était perceptible.
— Monsieur, monsieur...
Il se tourna lentement vers elle, leva la tête et scruta le paysage de ses petits yeux neigeux, presque incolores. Aucun regard. La peau du visage était si ridée qu'elle eut peur de réveiller l'homme des neiges sorti des contes de son enfance.

— Monsieur... enfin... oui vous, monsieur, je peux vous aider ?
Le visage se fendit d'un sourire édenté, il semblait avoir mille ans.
Il murmura soudain d'une voix éraillée, presque inaudible :
— I don't see you, who are you ? I am blind. I don't see you*.

Paniquée, elle bafouilla :
— I'm... I'm going for help, I'm... I'll come back*...
Et se mit à courir le plus vite qu'elle put, ses bottes s'enfonçant à chaque pas, la respiration haletante, les yeux larmoyants de froid ; dans ses oreilles ne parvenaient que les battements fous de son cœur.

Rentrer chez elle, appeler la police, attraper un sandwich en se rendant au commissariat, où on lui demandait de passer, raconter son aventure et revenir sur les lieux accompagnée de deux hommes, dont un infirmier muni d'un brancard pliant et d'une bouteille d'oxygène, tout cela avait mis cinq heures et le vent s'était levé le long du lac.

Des bourrasques de neige avaient effacé les traces de ses pas, partout des rochers couverts de glace ressemblaient aux reliefs de ses souvenirs matinaux, les appels des sauveteurs ne reçurent jamais de réponse... et l'incident fut classé sans suite au commissariat de son quartier.
Honteuse, elle avait senti sur elle le regard suspicieux des policiers, lorsqu'elle avait dû signer sa déclaration. Avait-elle encore l'âge de faire des plaisanteries ?

Ce soir-là, elle eut du mal à s'endormir, elle se retournait dans son lit, des ombres furtives se formaient et se déformaient sur les murs blancs de sa chambre au rythme des rideaux qui bougeaient près du radiateur ; enfin elle s'abandonna dans les bras de Morphée...

Mais la voix éraillée l'attendait dans son sommeil :
— I don't see you, who are you ? I'm blind.

_____

* Je ne vous vois pas, qui êtes-vous ? Je suis aveugle. Je ne vous vois pas.
* Je vais... Je vais chercher de l'aide, je... je reviens...
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Phil Bottle · il y a
On reste un peu sur sa faim, mais c'est "étudié pour" ainsi, chacun peut s'imaginer la suite qui lui convient; Voire plusieurs? Et là se pose la question du choix. Quelle fin choisir, quelles exclure? Alors, on se fend d'un commentaire interrogatif et on dit à l'auteur: "La suite! La suite! La suite!" comme lorsque l'on bisse un artiste à la fin du spectacle...
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Nicole Proton-Charlier · il y a
Merci encore une fois, j'ai ici tenté de frôler le surnaturel, mais c'est à l'interprétation du lecteur, justement !
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Phil Bottle · il y a
Un temps, au début, avant, j'ai cru apercevoir un de ces pêcheurs de lac gelé, se déplaçant dans sa cabane recouverte de neige, pour aller forer un trou ailleurs... et puis non... l'irréelle irréalité...
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Fleur A. · il y a
Un homme mystérieux Un univers oppressant
Belle écriture

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Nicole Proton-Charlier · il y a
Un grand merci, Fleur, pour votre soutien !
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JAC B · il y a
Mais c'est vraiment effrayant ! Le pouvoir de la neige à gommer toute existence est parfaitement rendu et l'angoisse distillée est prenante surtout avec cette chute...en écho. Une bonne histoire. Merci Nicole.
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Nicole Proton-Charlier · il y a
Un grand merci d'exposer votre ressenti, j'ai en effet voulu jouer sur l'angoisse et le mystère, et la question : est-ce réel / irréel ? pouvoir de l'imagination ? Merci , je vais aller vous lire aussi !
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Viviane Fournier · il y a
Une belle écriture sur le blanc du mystère .. un récit qui gagne en hauteur à chaque ligne et on n'a pas envie de le finir ... j'ai vraiment aimmmmé !
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Nicole Proton-Charlier · il y a
Un grand merci, Viviane, la neige m'inspire souvent !!!
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François B. · il y a
Un récit très vivant, avec une fin un peu mystérieuse qui touche au fantastique. Les différences entre les deux personnages sont très marquées mais bien réparties dans le texte, ce qui évite un effet "d'opposition" trop mécanique. Mon soutien
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Nicole Proton-Charlier · il y a
Merci François, c'est déjà très encourageant pour moi d'avoir ce texte pris dans la compétition du Printemps ! En effet j'ai essayé de frôler le fantastique, ...cela reste sujet à l'interprétation du lecteur. Mes autres textes sont plus réalistes. A très bientôt !
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Brigitte Bardou · il y a
Une jolie plume poétique pour dire le blanc et le froid. Bienvenue sur Short !
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Nicole Proton-Charlier · il y a
Merci à vous !
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VikTor Maou · il y a
Le royaume du froid. Belle évocation.
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Nicole Proton-Charlier · il y a
Merci pour votre commentaire, je vais vite aller vous lire aussi, ces échanges me semblent enrichissants, je démarre sur le site. Bien à vous !
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Ginette Flora Amouma · il y a
C'est comme l'hiver . on ne voit rien mais on a froid dans l'âme .
Votre texte se prête à plusieurs interprétations, une poésie douce, immatérielle.

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Nicole Proton-Charlier · il y a
Mille merci de m'avoir lue, et aussi pour votre mot "poésie", ce qui est très important dans mon écriture. J'aime le son des mots, les échos qu'ils produisent ! A bientôt !
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre ancrée dans le froid, dépaysante !
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Nicole Proton-Charlier · il y a
Merci de m'avoir lue, j'arrive dans votre communauté, à bientôt à vous lire !

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