Histoire du brave petit soldat

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Après une expérience malheureuse de critique littéraire dans une revue vélocipédique, André Jalex Jr s'est essayé à de nombreuses disciplines: ténor d'opéra, footballeur international  [+]

La caserne Sainte-Thérèse-de-l ’Enfant-Jésus se dressait fièrement sur une butte du quartier de Thélème, par ailleurs assez mal fréquenté. Elle comptait dans ses rangs bon nombre de sujets d’élite qui n’étaient pas pour rien dans l’éclatante victoire naguère remportée sur l’armée ennemie, dont on peut dire qu’elle avait été surclassée, pour ne pas dire ridiculisée (si l’on peut dire toutefois qu’une armée peut se montrer ridicule). Parmi cette élite figurait un jeune soldat dont les étonnants mérites avaient attiré l’attention de ses supérieurs, comme c’est souvent la règle dans les rangs d’une armée d’exception et même d’une armée ordinaire. Ce jeune soldat répondait au doux prénom de Louison. Il possédait, outre de remarquables qualités proprement militaires, une fort jolie voix de ténor léger (« di grazia » disait le général, féru d’art lyrique) qui lui avait permis de pousser d’admirables tyroliennes au cœur même du combat. Certains prétendaient même que la suavité de son chant avait déconcentré l’ennemi et participé derechef à la victoire finale mais il faut toujours se méfier de ce genre de commentaires qui ne sont pas forcément bienveillants.
Les permissions de sorties avaient été accordées de manière beaucoup plus libérales et, ce soir-là, le jeune Louison en avait profité pour satisfaire un vieux souhait : il désirait en effet accomplir un pieux devoir dans une église qui le changeât de la petite chapelle de la caserne, toujours un peu triste.
Lorsqu’au repas du soir fut remarquée son absence à sa table tous les jeunes soldats et leurs officiers attendirent sa venue pour commencer à se sustenter. Toutefois le capitaine invita tout le monde à dîner car, insista-t-il, l’absent, dont la piété était connue, avait certainement profité de l’occasion pour communier et ne dînerait vraisemblablement pas. A la fin du repas Louison n’était toujours pas rentré et bientôt toute la caserne fut en émoi. A dix heures le général décida d’envoyer une mission de reconnaissance et de recherche au secours du disparu. De son côté le maréchal de logis chef Dupont, qui dirigeait la chorale de la caserne (dont Louison était le seul ténor léger), sortit pour chercher le disparu et lui prêter, si besoin était, main forte.
Mais revenons au jeune Louison. Une fois hors de la caserne il s’était rendu, ainsi que le lui dictaient sa conscience et sa raison, à l’église Sainte-Marie qui se trouvait dans le quartier du Laurier béni, proche de la caserne. Après de longs instants de recueillement, le jeune soldat sortit et reprit le chemin de la caserne. Mais alors qu’il était presque arrivé, il sentit soudain une main saisir son bras. Se retournant il vit, et cela le fit rougir très fort, une jeune fille qui le retenait. Son affolement, sa surprise étaient tels qu’il fut incapable d’opposer la moindre résistance, de dire le moindre mot. Elle le conduisit dans un hôtel d’apparence douteuse, l’Hôtel du Sabre et du Goupillon réunis, dans l’impasse de la Cinquième.
La chambre était tapissée, meublée et décorée d’une manière bizarre, qu’il n’avait jamais eu l’occasion de voir auparavant dans les dortoirs de la caserne. La lumière était agréable et tamisée, l’atmosphère chaude et ouatée. La jeune fille plaça un disque dans le tiroir de son lecteur CD et la pièce s’emplit d’une musique douce et feutrée, qu’il n’avait jamais entendue jusque là dans les établissements religieux qu’il fréquentait. Le jeune soldat, que son hôtesse avait invité à s’asseoir sur le divan, ressentait une impression confuse de bien-être sans que son malaise en fût pour autant dissipé. Il était surpris et choqué à la fois de constater l’absence d’un crucifix et d’un prie-Dieu. En silence il se posait des questions : où donc cette jeune fille pouvait-elle se recueillir et comment diable lui était-il possible de s’adresser au Seigneur sur un tel fond sonore ? Certes la musique était agréable mais il ne parvenait pas à en imaginer l’écoute pendant l’office dans la petite chapelle de la caserne. La jeune fille prit deux verres au fond desquels elle jeta quelques cubes de glace et des rondelles de citron. Louison était très surpris de la voir préparer ainsi deux breuvages : était-ce là une coutume de ce quartier? Pour lui l’apéritif se prenait entre camarades de régiment mais il n’arrivait pas à concevoir la mixité dans un tel contexte. La jeune fille lui tendit un verre et s’assit près de lui. Sa voix était douce et mélodieuse, son haleine tiède et parfumée. Ils burent. Le breuvage était bon, presque meilleur que la tisane qu’il prenait chaque soir contre une constipation persistante.
La jeune fille lui fit remarquer la chaleur ambiante, dont il convint avec modestie : « ce n’est pas pour me vanter, mademoiselle, mais il fait chaud » puis elle l’invita à quitter sa capote qu’elle alla déposer soigneusement sur une chaise. Lorsqu’elle se rassit à côté de lui sur le lit, c’était plus près et elle avait à nouveau deux verres pleins à la main. Gentiment elle commença :
- Où travaille-t-il ce grand garçon ?
- Mmm...
- Ne dis rien, je devine, c’est à la jolie caserne, là-bas, tout au fond de la grande rue. N’est-ce pas ?
- Oui, mademoiselle.
- Tu peux m’appeler Conchita.
- Oui, mademoiselle.
- Et toi, grand garçon, quel est ton nom ?
- Louison, mademoiselle.
- Louison, c’est un joli nom pour un soldat.
Dès lors tout se passa très vite. Louison avait de plus en plus chaud et son malaise ne cessait de croître. C’est sans rencontrer de résistance que la jeune femme lui ôta sa vareuse et le bouscula sur le divan pour s’étendre à côté de lui. En proie à une terreur indicible, le jeune soldat sentit la main de la jeune femme dénouer sa cravate, ouvrir sa chemise et s’insérer dans l’échancrure pour lui caresser doucement la poitrine. Louison ne comprenait rien à ce qui lui arrivait, la main était chaude et douce et son contact agréable. Elle écrasa sa bouche contre la sienne, au risque de défriser le fier ordonnancement de sa moustache (le port de la moustache « en guidon de vélo » était règlementaire dans cette unité d’élite et la règle était stricte). Il sentit que le souffle féminin était désormais accéléré et irrégulier, peut-être aussi un peu plus bruyant. Néanmoins il commençait à retrouver son calme lorsque la main vagabonde descendit à sa ceinture qu’elle défit, puis se glissa furtivement sous le vêtement jusqu’à la naissance de son duvet. Il fut alors saisi d’une terreur panique, paralysante. Il eut encore le temps de voir la main s’avancer vers son petit oiseau (c’est ainsi que dans son innocence il qualifiait toujours son sexe) dont elle s’empara avec infiniment de délicatesse et qu’elle se mit à caresser. La gorge serrée, le souffle court, il ne s’aperçut même pas que la pécheresse (1) se débarrassait à son tour de ses vêtements mais le contact de son corps brûlant le fit sursauter. Jamais il n’avait connu de sensation semblable. La poitrine de la jeune femme s’écrasait contre lui et il en sentit le frémissement en même temps qu’une cuisse chaude s’insérait entre les siennes. Avec une surprise mêlée d’effroi il vit pour la première fois son petit oiseau - dont il connaissait depuis toujours la sagesse- s’affermir tout d’abord puis se dresser de manière de plus en plus menaçante. Complètement bouleversé, il céda à une terreur panique et finit par s’évanouir. Mais l’habileté de sa tortionnaire (2) était telle que dans son évanouissement elle sut préserver sa virile rigidité. Alors la jeune femme, très lentement, approcha son ventre de cette petite bête inconsciente et désarmée mais fièrement dressée, plus près...encore plus près jusqu’à ce qu’elle soit au contact de sa vorace féminité.
Soudain se produisit un évènement bizarre qu’elle n’eut pas le loisir de comprendre. Un sexe vigoureux était maintenant profondément enfoncé dans sa chair qu’elle pilonnait avec frénésie. Un sexe dont le propriétaire, un maréchal des logis chef, s’était substitué au jeune soldat.
Le maréchal des logis chef Dupont, car c’était lui, avait juste eu le temps de venir de la caserne, de suivre la piste de Louison, de trouver l’impasse de la Cinquième et l’Hôtel du Sabre et du Goupillon réunis, de se précipiter dans la chambre, de se débarrasser de ses vêtements, d’écarter le jeune soldat, de plonger à sa place dans le frémissant cratère, et de subir à sa place l’outrage de la passion. Dupont ne pouvait accepter l’idée qu’un de ses jeunes soldats d’avenir, ténor de surcroît -Louison avait à peine quarante deux ans- puisse passer ainsi au boisseau de l’infamie. Depuis toujours il savait en effet que l’acte de chair est formellement interdit en dehors du lien sacré du mariage (dans le but exclusif de fabriquer d’autres soldats) et dans le saint état de veuvage. Or aucune de ces conditions n’était à l’évidence réunie. Il n’ignorait pas que depuis la défaite de leurs couleurs qui avait entraîné la mort de cinq cent mille jeunes hommes du pays ennemi, les femmes de ce dernier étaient soumises à une abstinence cruelle que nombreuses essayaient de transgresser. Le maréchal des logis chef était un homme bon qui ne voulait pas que la pécheresse, bien que fille perdue, fût lésée le moins du monde. Aussi laissa-t-il la jeune femme assouvir totalement ses instincts de luxure, au risque de compromettre son propre salut.
Lorsque l’affaire fut terminée Dupont ranima le jeune soldat, l’aida à se rhabiller et l’escorta jusqu’à la caserne afin de le protéger. Leur arrivée fut saluée par un tonnerre d’applaudissements. Jamais personne ne sut la noblesse du sacrifice du maréchal des logis chef. Son humilité était telle qu’il ne le raconta à personne, pas même au jeune Louison qui, dans sa candeur, n’avait rien compris à ce qui lui était arrivé.
Le jeune soldat n’eut pas de séquelles de cette aventure, si ce n’est quelques pollutions nocturnes que l’autorité militaire laissa inexpliquées.


(1) et (2) à ce stade du récit, le mot n’est pas trop fort !
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