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Histoire de fin

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Afnars

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C'était le mois de mars, il avait fait beau toute la journée comme quand le printemps s'installe résolument avec determination. Ce matin la, en me levant je ne pensais pas que j'aurais pu, quelques heures plus tard, passer la nuit avec elle. Je la trouvais belle, des cheveux courts et noirs coiffés comme l'on dit à la garçonne. Quelques tâches de rousseurs légères et timides qui soulignaient un nez mutin et des yeux noisettes. Cela étant dit, il ne fallait pas s'y tromper, sous cette silhouette féminine se cachait un tempérament tempêtueux. Elle avait, en vérité, peu d'appétence pour la négociation et l'atermoiement et les joutes verbales pouvaient vite devenir meurtrières. C'est sans doute pour cela que depuis quelques temps déjà j'essayais de ne plus la contredire. Depuis plusieurs semaines maintenant il m'arrivait lors de voyage en voiture , conduisant à côté d elle, de l'écouter avec attention. Elle parlait comme ça démange, comme ça gratte, je sentais l'urgence comme le coup de torchon sur la nappe en fin de repas, il faut le faire! Toutefois, je n'étais pas sûr de tout saisir. Je me donnais cependant du mal pour permettre à mon esprit tortueux d'être au diapason de ces fulgurances psychanalytiques. Et même si je n'y arrivais pas toujours, j'avais une certaine fierté à être celui à qui elle se confiait. Ces moments là , c'était comme un orage. Un bel orage, qui fait coucher les chênes et les roseaux, où les nuages plus noirs que gris sont jaloux de la pluie épaisse qui nous transperce. Enfin, j'aimais ça et je voulais que cela se poursuive. Je ne sais plus si c'est à partir de ce moment là que j'ai commencé à l'aimer profondément comme une évidence. Comme si nous avions quelque chose de commun, quelque chose de profondément fraternelle. Une sorte de confiance indicible. Pourtant, Nous nous sommes perdus de vue un temps, occupés que nous étions elle et moi à des tâches moins émotionnelles mais plus astreignantes. Je ne cessais cependant de penser à elle, au coucher et au lever, aux émotions qu'elle me faisait vivre, à ses difficultés de vie et à ses luttes. Il fallait que nous nous retrouvions et que je lui prenne main. Je la savais à cet instant à une centaine de kilomètre de chez moi. J'étais,ce jour de mars, torturé de ne savoir quoi faire et c'est à la faveur de la nuit que je pris la décision de la rejoindre. Il était plus de vingt heures trente quand j'enfourchais ma moto. Il y avait quelque chose de stupidement chevaleresque à conduire mon fière destrier sous les étoiles pour rejoindre une femme que j'aimais. Pendant cette presque heure de voyage le destin me fit un signe au détour d'un virage. En effet au milieu de cette voie rapide, à la sortie de ce virage, un chevreuil ébahie cligna de l'œil sous les lumières aiguisées de mon cheval d'acier et de plastique, signe de chance et de bonne fortune peut-être. Enfin, j'arrivais, en bas de son immeuble. Je rangeais fébrilement tout mon harnachement dans les valises ad hoc. À côté du parking calme et peu éclairé, l'immeuble était brillant de lumière à tous les étages bien que l'heure soit déjà un peu avancée. Elle était au deuxième étage et afin d'évacuer mon stress je choisissais, pour la rejoindre, les escaliers que je montais quatre à quatre. Essoufflé, j'ouvrais la porte qui donnait sur un grand couloir éclairé. Je trouvais ma respiration bruyante, je tentais de la contenir d'autant plus que le silence qui régnait, m'intimidait. Mon souffle, ma démarche lourde interpellèrent l'infirmière qui sortit de son bureau et m'indiqua la chambre. Pour me donner du courage, je pensais encore une fois à cet indien de vol au dessus d'un nid de coucou. Si grand, si fort, si fragile et qui voulait devenir une montagne. Moi aussi je voulais être cette montagne qui ne fléchit pas, qui reste droite dans la tourmente et qui peut tout arrêter . La mort aussi peut être . Je poussais la porte, fébrile. Je lui souriais, je l'embrassais tendrement avec toute la chaleur possible. Elle se mit à parler, longuement, échafaudant des scénarios qui lui sembleraient plausibles pour sa rémission, greffe d'un sternum sans métastases, ablation de ses nodules. Moi, j'acquiesçais en tentant de paraître convaincu. Je ressentais toute sa détresse, sa peine, elle était là allongée sur son lit de mor...phine, comme elle s'amusait à le dire. J'ai passé une grande partie de la nuit assis à côté d'elle à lui tenir la main espérant qu'un fluide magique, qui sait, passerait de mon corps au sien. Entre frère et sœur cela devait pouvoir se faire. Dépité , je constatais qu'aucun génie, d'où qu'il vienne, ne souhaitait exaucer mon vœu. Les choses ne sont plus ce qu'elles étaient. Aujourd'hui, les lampes à huiles ne sont plus que des produits made in China sans intérêt dont la dorure s'estompe aux premiers frottements légers d'une main gracile, rien de plus . Alors, j'ai fermé les yeux et dans ma tête j'ai crié " Jacques a dit tu ne mourras point. Jacques a dit tu ne mourras point. Jacques a dit tu ne mourras point". Encore une fois l'infantilisation me semblait, à tort, plus propice à un résultat. Il s'est passé peu de temps entre cette nuit et son départ . Départ particulier, pas de bagages ni d'horaire de train, pas de destination annoncée et surtout pas de retour prévue. Un triste voyage en somme. J'ai pourtant, et je n'étais pas le seul, tout tenté applaudissements, rappel, une autre, une autre., sifflets. Rien. Le tour de chant était clos. Il reste cependant, des mots griffonnés , des photos et cette ritournelle que l'on pouvait partager:" joyeux anniversaire de ta mort , joyeux anniversaire.........."

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Erick Ngongo · il y a
Toujours dans le bon Afnars
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Osolaris · il y a
Il est de certains individus des trajectoires belles et éphémères. C'est curieux, je n'arrive pas à être triste pour le départ de cette petite fée, le récit tend à la présenter comme un être différent, ne faisant pas exactement partie du monde des hommes. Un récit qui propose une "rencontre" non pas impossible mais "de" l'impossible... De beaux éléments narratifs dans votre récit, la place du narrateur auto-réflexive est appréciable.
Merci Afnars.

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