Hier encore...

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Peut-être que cette nuit ne finirait jamais.
On ne pouvait plus se parler avec Jack et Jean. On était proches les uns des autres pourtant, on respirait presque le même air. J’espérais un dernier mot. Encore un jour ; encore une heure, un peu de lumière.
Un peu de vie.
Ici, le silence était éloquent, entrecoupé de râles et de cris assourdissants. Effrayants.
Il n’y avait plus rien à ajouter. Tout était dit. Nous avions été faits prisonniers. Bêtement. Quand des gens comme nous croisent la milice, ça ne pardonne pas. On s’est fait avoir comme des bleus. C’est étrange ; rétrospectivement ; si j’y pense, au ralenti, on dirait même qu’ils nous ont cueilli les collabos ; comme s’ils avaient connu le scénario en avance…
Hier encore, je me souviens de ma toute première fois…
Je l’attendais à l’endroit prévu. Lui, c’était Jack. Le sourire accroché au visage comme un rayon de soleil sous la pluie. Le regard direct, du style pas froid aux yeux et chaud au cœur. Il fallait attendre le feu vert en face pour passer.
Il m’avait alors lancé en chuchotant un : « Prête, tu es prête ? » Et j’avais aussitôt hoché oui de la tête, concentrée. Il m’avait ensuite immédiatement remis le panier couffin dans les bras en l’attachant par des sangles très serrées autour de moi. Puis, subrepticement, il m’avait recouvert d’un large manteau vert kaki dissimulant l’ensemble, large paletot me servant d’ailleurs pour chacune de mes expéditions suivantes.
Au signal, je devais traverser en courant le plus vite possible.
En principe, je pouvais passer jusqu’à trois enfants dans la nuit. Guère plus.
Ainsi, ces nourrissons étaient sauvés. Du moins, en les faisant rejoindre la frontière, nous espérions leur éviter la déportation générée par la sauvagerie barbare nazie. Et nous luttions contre cette France soumise par le régime de Vichy, cette honte qu’elle nous infligeait de sa collaboration avec les Schleus en mettant en œuvre sans sourciller son système meurtrier à l’égard d’innocents.
La toute première fois, il n’y avait rien, en fait. Dans mon panier, aucune âme à faire passer de l’autre côté. Quand je l’appris, je fus scandalisée. M’avoir fait prendre tous ces risques pour rien ! Ils se moquaient du monde ou bien ? Jean et Jack – c’étaient leurs noms respectifs d’emprunt –, hilares, m’expliquèrent qu’ils ne savaient pas ce que j’avais dans le ventre. Être la cadette du père Fragonart, communiste résistant de la première heure du village voisin, ne suffisait pas pour mériter leur confiance.
Ils ajoutèrent qu’il fallait bien que je le fasse, de toute façon, pour savoir si je ne me dégonflerais pas au dernier moment… Tout le monde devait passer un test avant sinon, quoi qu’il en soit. C’était la règle.
J’étais horrifiée. J’avais répété : « Mais enfin, vous m’avez fait risquer ma vie pour rien ! Quel genre de monstres êtes-vous donc ? »
Hier encore, je les entendais rire comme deux gamins satisfaits de leur supercherie.
Nous étions désormais enfermés chacun dans des cellules différentes.
Je ne sais pas qui nous a trahis. Je préfère penser que c’est le destin même si au fond une voix sourde, mais claire, s’insinue en moi pour me dire qu’il y a un vendu au groupe et que si on sort vivants de ses murs, on lui fera payer comme il se doit.
— Amis m’entendez-vous vivre encore ? Rêver. Croire que tout finira bien.
— Comment vas-tu mon cher Jack ? Courage ! Courage ! Vis mon amour ! Et toi, Jean, je t’ai entendu hurler si fort depuis le couloir, c’était toi, ton timbre de voix si particulier, je le reconnaitrais entre mille, au-delà des murs. Oui, j’ai entendu résonner ta voix montée de cet enfer, ta rage de vivre coûte que coûte alors qu’on me traînait pour un sempiternel interrogatoire… Tiens le coup ! Tu appelais Jack avec tellement de véhémence ! C’est beau l’amitié ! La fraternité ! Même dans l’isolement tu l’appelais, c’est sûr, en signe de ralliement !
Je regarde mes mains. Elles semblent broyées par les coups assénés. On ne distingue plus la couleur chair de ma peau.
On m’a posé des milliers de questions. Toujours les mêmes. Qui est mon chef ? Quel est son nom ? Est-ce que j’ai un lien avec un certain Fragonart ? Comment ai-je eu connaissance du réseau des passeurs ? Qui m’y a fait entrer ? Quelles autres fonctions je remplissais ? Quels sont mes contacts avec le directeur de l’orphelinat ?
Je ne sais pas. À chaque fois, je réponds que je ne sais pas. À chaque fois, je prends un coup. Le premier, même si des camarades m’avaient prévenue, il me coupa le souffle. Je ne savais pas qu’un homme pouvait frapper une femme ainsi. Méchamment. Pour la blesser. La meurtrir. Je n’avais aucune expérience en la matière, pas même de mon père ; jamais une claque reçue de sa part, si dur avec l’ennemi, si fort, si doux en famille, auprès des siens, auprès de moi. Le soir, avant la guerre, quand il rentrait fourbu de son travail de l’usine, je me souviens qu’il prenait tout son temps pour venir me voir au coucher, me raconter une petite histoire, une anecdote familiale ou bien c’était selon l’envie, une fantaisie pour m’inviter à la rêverie.
« Bonne nuit Madeleine ! »
« Bonne nuit Papa ! »
C’était une vie tranquille et insouciante. Joyeuse. Dont je n’avais pas conscience. Tout allait de soi…
Son souvenir me permet de tenir ici, je pense.
Ici…
On s’habitue à tout, hélas. On m’a frappée, brûlée, arraché des cheveux. Coupée. Asphyxiée. Noyée. Cognée sans vergogne.
Au tout début, on a même commis le pire sur mon intimité… De ça, je ne veux même pas y penser. Je le tiens à distance de mon esprit pour éviter de tomber, pour éviter de devenir folle. Pour économiser ma rage au cœur contre ces sauvages… ces barbares… ces êtres gluants sur moi qui ont commis les pires abominations.
On s’habitue à tout, malheureusement. Au froid. À la faim. À la torture et à la violence gratuite. À la soif. À la peur de parler et à l’infamie d’être humiliée aussi. Aujourd’hui, je suis hébétée, mais toujours vivante. Résistante.
C’est tout ce qui compte.
Je me suis faite tout de même à l’idée que je ne vais peut-être pas voir demain dès l’aube ni le jour revenir très prochainement. Mon corps peu à peu sombre dans des limites extrêmes pour gagner un peu de répit… Mais pour combien de temps ? J’inspire en levant les yeux au ciel. Même ça, l’air qui passe, ça me fait mal quand il circule dans ma cloison nasale. J’aimerais tant moins souffrir.
Je sens mes forces défaillir peu à peu.
J’ai des vertiges. Envie de vomir le goût du sang à l’intérieur, le sentiment de n’être plus qu’un pantin désarticulé. Hier encore, j’avais vingt ans. Je souriais à la vie et c’était le printemps. C’était la guerre, mais j’avais l’espoir qu’elle finisse un jour. C’était la guerre, mais j’étais libre de courir toujours. De m’engager. De servir l’honneur et l’intérêt supérieur de la partie… D’être en vie.
Dans la prison maintenant, prise au piège, j’entends des cris et des soupirs fantomatiques. Des hurlements comme surgis de cauchemars dans la nuit annonçant la fin prématurée de personnes qui ont commis le seul crime de s’être révolté contre l’injustice… Pour la liberté.
Peut-être que le jour ne se lèvera plus.
Depuis ma cellule, pourtant, un filet de lumière transperce la pièce. C’est l’aurore attendue.
Je suis toujours en vie. J’essaie de me hisser au-dessus de la petite lucarne qui me sert de fenêtre.
J’aperçois au loin la lourde porte d’entrée s’ouvrir. Je plisse des yeux. Je veux voir qui entre si tôt. Mon cœur s’emballe ! Mon père ! C’est mon père chéri ! Mon Dieu alors lui aussi s’est fait prendre ? Comment ? Pourquoi ?
Et là, à mes côtés. Je regarde l’ordure qui l’a arrêté, qui le tient comme on ne tiendrait même pas un chien. Je le regarde avec intensité. Si je sors vivante de ces murs, je veux me souvenir. Je veux me venger. Ils sont tout près maintenant. En bas.
Stupeur ! La ressemblance est troublante…
Mais non. Ce n’est pas possible ! C’est impossible ! Mon esprit me joue des tours… Je suis exténuée et mon corps est au point du non-retour.
L’ordure lève la tête vers ma cellule. Le sourire carnassier de conquérant. Les yeux brûlant d’un brasier insensé en même temps. Il n’y a aucun doute. En uniforme waffen SS d’opérette de milicien. C’est bien lui, Jack.
Jack ! Mon ami… Mon compagnon de route. Mon amour secret. C’est bien lui…
Hier encore je croyais au bonheur. À l’existence des âmes-sœurs réunies pour faire le bien. À la joie d’être à deux… amoureux… Un pour tous, tous pour un…
Du petit parapet moulé à la lucarne d’où je me tiens, je vacille et je m’effondre.

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