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Héros malgré lui

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SEF Myé

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Je n’aurais jamais pensé faire la une d’un journal même si en l’occasion il s’agit d’un journal régional. C’est quand même pas rien surtout que je ne suis pas sûr de mériter un tel honneur. L’article parle de moi comme d’un héros. C’est d’ailleurs un fait accompli : je suis un héros. Plus personne dans mon entourage ne me regarde comme avant. Hier, ma femme m’a donné un baiser comme je n’en ai pas connu depuis des années. Un vrai baiser d’amoureuse. Elle, qui est d’ordinaire si peu empressée pour les contacts physiques, pour ne pas dire frigide, c’est tout de même incroyable de sa part. Plus grand miracle encore : mes deux enfants écoutent ce que je dis. Lors de notre dernière rencontre, j’ai pu parler cinq bonnes minutes sans qu’ils ne lèvent les yeux au ciel ou ne me contredisent. Pour tout dire, je ne reconnais pas ma famille.
Cette fille, je l’ai sauvée. Sans moi, elle allait se faire violer par ce type. C’est un fait presque sûr. Que j’ai voulu empêcher qu’elle soit violée, ça c’est une autre affaire. Je sais, c’est difficile à comprendre. C’est pour ça, je ne vais pas chercher à expliquer pourquoi. Ce n’est pas à mon avantage de toute façon. Il vaut mieux que je reste un héros.

*

Marine, il y a bien longtemps que je la désire. Depuis le premier jour où je l’ai vue. Elle est venue un jour à la boulangerie tôt le matin. Puis, cela a été une habitude. C’est moi qui sers à cette heure car ma femme s’occupe des gosses. Cela a été comme un coup de foudre mais à sens unique. Marine, elle ne m’a jamais vraiment regardé. J’avais beau lui sourire, rien. Les petites attentions, le petit croissant offert, n’ont pas eu plus de succès. Faut dire qu’elle a bien vingt ans de moins que moi et qu’elle plutôt mignonne. Enfin, c’est pas miss monde non plus mais elle m’a toujours fascinée avec son maquillage discret et ses petites robes succinctes.
Petit à petit, je suis devenu accroc. J’attendais sa venue avec une sorte d’angoisse. La voir était la principale joie de mes journées. Puis, lorsqu’elle partait, je retombais dans un profond abattement. Si elle ne venait pas, alors c’était l’enfer, je ne vivais plus.
C’est justement le lendemain d’un jour où elle n’était pas venue acheter son pain que j’ai commencé à l’espionner. J’ai délaissé mon fournil et je l’ai suivie. C’est là que j’ai découvert qu’elle habitait pas très loin de chez moi. De ma fenêtre, je pouvais voir son immeuble.
Le soir même, je me suis mis à la baie-vitrée du salon. J’ai tout de suite vu que son appartement était dans le noir. Je l’avais repéré le matin car il faisait encore sombre. De toute la soirée, je n’ai fait que des allers-retours à la fenêtre pour voir à quelle heure elle avait l’habitude de rentrer chez elle. Ce n’était pas évident car il fallait que je sois discret pour ne pas alerter ma femme. Elle avait beau ne plus goûter mes caresses, elle n’en était pas moins jalouse.
Les soirs suivants, j’ai découvert que Marine rentrait à pieds assez tard le soir à une heure assez régulière. Je la regardais marcher dans la rue déserte chaque jour après le film. J’ai tout de suite trouvé qu’elle n’était pas prudente de circuler ainsi toute seule dans la nuit. Avec tous les détraqués qui traînent dans les villes. Je savais bien de quoi je parlais puisque j’en étais un de détraqué.
Attention, l’idée de l’agresser ne m’est pas venue tout de suite. Au début, j’étais seulement contrarié parce qu’elle me disait à peine bonjour et jamais ne m’adressait le moindre sourire. J’avais beau faire le joli-cœur, elle restait toujours sur la défensive. Je pensais même qu’elle me méprisait. Non, c’est seulement au printemps que l’envie a commencé à me prendre. Forcément, avec le retour du soleil, ses tenues se sont fait plus légères. Le problème était que plus elle m’en montrait plus elle se faisait distante. Alors, cela a vraiment fini par m’énerver.
Un soir, je suis descendu de chez moi pour voir d’où elle arrivait. Je m’étais trouvé un chien. L’excuse d’aller le faire pisser c’était idéal. Oui, je suis un tordu, je sais, mais on n’a rien sans rien. Je n’ai pas trouvé d’autre solution pour tromper la vigilance de ma femme. Et puis, j’en prenais soin de ce chien, je me suis vite pris d’affection pour lui. Faut pas me voir tout en noir.
Enfin, l’important est que j’ai vu que Marine traversait chaque soir le petit parc où j’amenais mon chien. C’était comme un signe, comme si le destin me facilitait les choses. Personne ne passait par là et j’ai vite repéré un bosquet où je pourrais l’entraîner. J’étais décidé à la violer, plus rien ne me ferait reculer. Il fallait toutefois que j’attende l’hiver afin que le noir soit complet et qu’elle ne me reconnaisse pas.
L’attente a été très difficile. Je ne pensais à rien d’autre de toutes mes journées. Une véritable torture. Je ne cessais de regarder le calendrier pour vérifier les heures de coucher du soleil. Une véritable obsession. j’en étais comme dévoré de l’intérieur.
Puis, vint le jour où je me suis décidé. Le chien, je lui avais fait faire ses besoins avant. Ma femme était déjà endormie, c’est que les journées sont longues à la boulangerie. Tout était au mieux. Le matin, très tôt, j’avais lancé une pierre contre l’unique réverbère qui illuminait paresseusement le parc. J’avais tout prévu.
Disons que j’avais prévu tout ce que je pouvais prévoir. Que Marine ne passerait pas par le parc ce soir-là, c’était impossible à deviner. C’est pourtant ce qui s’est passé. Au début, je ne pouvais pas y croire puis j’ai du me rendre à l’évidence. Alors, j’ai décidé d’aller voir au centre de fitness où se rendait Marine chaque soir. J’ai regardé par les baies vitrées. Elle n’était pas là.
Alors là, je peux vous dire que j’étais vraiment désespéré. Je ne savais plus quoi faire. Bizarrement, j’étais même inquiet pour Marine, j’avais peur qu’il ne lui soit arrivé quelque chose. Alors, j’ai couru jusque chez elle. Je n’ai jamais couru aussi vite. C’est dingue. C’était comme si j’étais dopé.
Elle n’était pas à la maison. Les stores n’étaient pas descendus, aucune lumière n’était visible. J’ai décidé de l’attendre. De toute façon, je n’aurais pas pu dormir sans la voir. J’étais trop angoissé. Heureusement, elle n’a pas tardé à arriver. Le problème était qu’elle n’était pas seule. Un gars l’accompagnait dans sa voiture. Une belle Audi il avait cet enfoiré. J’étais dégoûté. Je comprenais maintenant pourquoi elle ne voulait pas me regarder Marine. Un boulanger, c’était trop minable pour elle. Elle aimait le luxe. J’étais encore plus en colère contre elle. Je voulais la punir.
Pour l’instant, je préférais me planquer derrière l’abri de bus. Je ne voulais pas qu’elle me surprenne et puis le gars avait l’air sacrément costaud. Ce devait être le prof de fitness. En tout cas, il n’a pas traîné pour l’embrasser Marine. Ce qui m’a bien plus par contre c’est qu’elle ne s’est pas laissé faire. Elle a voulu sortir de la bagnole mais l’autre ne l’en a empêchée. Il avait l’air hors de lui. Il gueulait. La voiture est repartie dans un crissement de pneus. J’ai bien vu le visage de Marine. Elle était complètement affolée. Ses yeux cherchaient de l’aide mais il n’y avait personne dehors à cette heure. Personne sauf moi.
Je ne sais pas pourquoi je me suis mis au milieu de la route. Enfin si, cela ma bouleversait trop que l’autre brute embarque Marine. C’est moi qui aurait du l’avoir. Ce n’était pas juste. Je ne pouvais pas laisser faire ça.
Il n’a pas pu m’éviter. Il m’a même chopé en plein. J’ai fait un sacré vol plané. Et une douleur ! Je ne peux même pas la décrire. Enfin, mon geste n’a pas été inutile puisque la voiture a fini contre un banc de ciment. J’ai su plus tard que Marine avait ainsi pu s’échapper. Le gars n’a pas demandé son reste. On l’arrêté quelques jours plus tard. Lui, par contre, il va prendre cher. On ne va pas le traiter en héros comme moi.

*
A ma femme, qui ne comprenait pas ce que je faisais dehors sans le chien, j’ai expliqué que, comme je n’arrivais pas à dormir ce soir là, je regardais par la fenêtre et que javais vu le gars agresser Marine. Elle a bien trouvé cela étrange car d’ordinaire je m’écroule de sommeil à peine dans le lit. Et puis, de notre appartement, on ne voit pas aussi loin. Mais bon, cela devait l’arranger que je sois un héros alors elle n’a pas trop approfondi.
Moi aussi, cela m’arrange bien aussi d’être un héros. J’ai encore un gros crédit à rembourser pour la boulangerie. Ce ne serait pas le moment d’aller en taule.
Tout de même, dans cette histoire, je m’en sors bien. J’ai beau relire l’article dans le journal, je n’arrive pas à me faire à l’idée que c’est de moi qu’il s’agit. Mais bon, tout le monde a l’air de le penser. Le plus dingue est que même Marine le croit. Hier, elle est venue me voir à l’hosto. Elle m’a remercié je ne sais plus combien de fois. Et des sourires et des sourires ! A n’en plus finir. Franchement, j’étais le plus heureux des hommes.
J’ai hâte d’être sur pieds et de retourner à la boulangerie. Je pourrai voir Marine à nouveau tous les matins e je suis sûr que désormais elle me sourira encore et encore.

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Hermann Sboniek · il y a
Re-Bonjour SEF Myé.
Encore une histoire bien racontée 😊 votre boulanger et son attitude sont tout à fait crédibles.
Merci 😊

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Françoise Mornas · il y a
Un héros qui aurait pu se retrouver à la place de l'accusé si ses plans avaient fonctionné ! Drôle d'histoire racontée avec un certain humour... on entre dans les raisonnements de celui qui s'apprête à commettre un acte criminel et qui par le plus grand des hasards permet à sa (future) victime d'être épargnée par un autre. Le texte fonctionne bien.
Si vous le voulez, je vous invite à passer sur ma page où un "court et noir" est en lice actuellement...

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Norsk · il y a
L'ambivalence du héros malgré lui est très bien menée ! Je vote !
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Virgo34 · il y a
Mes 5 voix pour ce récit teinté de faux réalisme et d'humour.
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Corinei · il y a
+5 le beauf dans sa splendeur
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Marie Kléber · il y a
J'adore!
C'est grotesque cette histoire - finement menée.
Mes voix!

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michel jarrié · il y a
Parfaitement entré dans la peau de ce héros...;complexe, on ressent toutes ses pulsions.
héros ? Assassin en puissance ? Ne cherchons pas la morale.

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Ginette Vijaya · il y a
Une drôle d'histoire en effet et qui se retourne comme une galette que l'on lance et qui retombe sur le côté imprévisible !
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Joëlle Brethes · il y a
Le paradis est pavé de mauvaises intentions ;) ;) ;)
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Sandrine Michel · il y a
Un texte fascinant, des personnalités bien décrites, un très bon récit
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