Hérédité

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Je connais depuis longtemps le plaisir de lire. J'ai eu envie de partager le plaisir d'écrire  [+]

Neuf mois se sont écoulés, neuf mois de bonheur, de magie et de doutes. Neuf mois jour pour jour. Quelle ponctualité !
Tu es là et tu me fixes de tes yeux noirs et brillants. Tu me fixes en tournant vers moi ton visage caramel et ta tignasse de jais.
Tu es beau, encore plus beau que j’aurai pu l’espérer, une beauté inattendue et renversante...

Ton père est ravi. Un garçon, c’est un beau cadeau pour un premier enfant.
Nous avons eu la surprise à ta naissance.

Une belle surprise, en effet...

Toujours très occupé par sa société, mon merveilleux mari prévenant et responsable a dû s’absenter quelques heures. Des dossiers importants.
Ils sont tous tellement importants ses dossiers, il ne faudrait pas les négliger un petit bout de semaine...
Il reviendra ce soir partager un moment en famille et tu pourras peut-être déjà reconnaître son visage : un visage clair entourant deux grand yeux bleus. Il te parlera en néerlandais, sa langue maternelle. J’espère que tu le parleras mieux que moi, j’ai un piètre niveau...

Les amis et la famille défilent dans ma coquette chambre de la maternité. Tous s’extasient en te découvrant. J’accueille les félicitations et les vœux avec plaisir mais, surtout, j’attends ma grand-mère.

Mamie Rose a 91 ans. Frêle et maligne, elle a toujours été proche de moi. Ses yeux mutins m’ont souvent incitée à confesser doutes et bêtises pour mieux me réconforter. Aujourd’hui, encore une fois, j’ai besoin d’elle, besoin de ses conseils avisés.

Quand, enfin, j’entends les petits pas légers et vifs dans le couloir, je me redresse, heureuse. Un moment passé avec Mamie Rose est toujours exceptionnel.

— Bonjour, ma chérie ! Comment vas-tu ? Je peux voir la merveille ? chantonne-t-elle en entrant dans la pièce.

Je pousse doucement le petit landau transparent vers mon aïeule, en souriant.
Elle se penche sur le berceau et, pour la première fois de ma vie, je vois le visage de Mamie Rose marqué par la fatigue et les années. Son sourire s’est effacé et elle regarde mon Eliot, incrédule. Elle semble choquée et tétanisée.

— Mamie ? Quelque chose ne va pas ?

— Donne moi un peu d’eau, s’il te plaît, ma chérie.

Ma grand-mère semble accablée, son visage est devenu très pâle et l’on voit de fines veines bleues entourer ses grands yeux clairs. Ses doigts tremblent plus qu’à l’accoutumée. Je m’inquiète.

— Il y a un problème avec Eliot ? Tu crois qu’il est malade ?

— Malade, non, je ne crois pas. Mais, ma chérie, ce petit garçon est si différent de toi, si brun, si mat... Il me rappelle tant quelqu’un... Quelqu’un que je pensais avoir enfoui au fond de mon cœur. Je suis troublée... si troublée. Je pense qu’il faut que je te raconte une partie de ma vie.

Une partie de sa vie ? Moi qui attendais tant sa venue pour pouvoir parler, me confier, je suis presque un peu déçue... Je me ressaisis rapidement, Mamie Rose n’est jamais décevante, ce qu’elle a à me raconter doit être important.
Le regard bleu azur de ma grand-mère, ce si beau regard dont j’ai eu la chance d’hériter, s’assombrit et sa voix se voile légèrement. Je sens ma grand-mère submergée par l’émotion.

— Tu sais, mon cœur, je suis tombée enceinte de ta maman en 1942. C’était la guerre et j’avais à peine vingt ans à l’époque. Ton grand père Maurice avait dû partir au front. En tant que médecin, il était privilégié et avait, de temps à autre, l’occasion de revenir me voir quelques jours au cours de l’année. Il avait du matériel médical à récupérer. Ses grandes compétences lui avaient permis de gagner la confiance de ses supérieurs et il avait ainsi obtenu l’autorisation de faire un petit, tout petit détour pour venir me rendre visite et donner des nouvelles aux autres femmes du quartier. Ton grand-père avait convaincu sa hiérarchie que les hommes guérissaient plus vite s’ils avaient du courrier de leur famille, et qu’ils pourraient alors, également, retourner plus prestement dans les rangs. J’aimais mon mari de tout mon cœur. Son absence me pesait terriblement. A cette époque, la peur et la solitude s’infiltraient en chaque femme. Nous étions seules, ballotées entre espoir et découragement selon les jours. Les privations alimentaires étaient moins difficiles à supporter, parfois, que le manque d’amour et d’attention.

Ma grand-mère s’interrompt un instant, boit un peu d’eau puis reprend de sa voix douce :
— Il y avait, à quelques rues de chez nous, une petite épicerie. L’homme qui la tenait n’avait pu être appelé au combat. Une de ses jambes était raide, indifférente au moindre mouvement depuis sa naissance. Sa situation le mettait mal à l’aise vis-à-vis des autres hommes et il était souvent critiqué, rejeté. Outre sa jambe, sa peau basanée et son regard très sombre avait également contribué à sa mise à l’écart. Il était appelé « l’étranger ».
Cet homme était parfois mon seul interlocuteur durant la semaine. J’étais seule, vraiment seule. Je me suis petit à petit rapprochée de lui, trop rapprochée sans doute.

Ma grand-mère a un frisson. D’un regard, je l’encourage à poursuivre.

— A la naissance de ta maman, j’avais peur, très peur que mon enfant ressemble plus à cet homme qu’à ton grand père. Les nausées ont, en effet, commencé bien après la dernière visite de ton grand-père.
La toute dernière visite, en effet, puisque, quelques semaines plus tard, les bombes sont tombées sur l’infirmerie et ont enseveli mon mari.
Moi, j’ai enfoui mon secret tout au fond de ma mémoire et ta maman a, comme tu le sais, toujours été mon portrait craché. Je n’ai, de ce fait, jamais eu à parler de tout ça à quiconque... jusqu’à aujourd’hui.
C’était mon secret, le petit secret précieux et inavoué de Mamie Rose, ajoute t-elle avec un sourire timide.

— Pourquoi tu me racontes cela aujourd’hui Mamie ? dis-je dans un souffle.

Mon cœur bat la chamade, je ne sens plus mes jambes. Ma grand-mère est elle si perspicace ?

— Ton bébé, ma puce, ton bébé. Tu vois bien comme il est différent de toi. Différent de ton hollandais de mari surtout. Ses yeux sombres, ce regard profond, sa peau dorée, mon cœur... Lorsque j’ai vu ton bébé tout à l’heure, il m’a semblé voir l’homme dont je viens de te parler... Ta mère m’avait permis de conserver mon secret mais je crains que ce petit bonhomme ne soit un partisan de la vérité.

Ma grand-mère me prend dans ses bras. Je sens son corps trembler. Elle est bouleversée et moi, je suis incroyablement soulagée. Je ne peux retenir mes larmes, cette femme est merveilleuse.

— Ne t’inquiète pas, ma chérie. Je raconterai tout à ton mari. Il a dû être perturbé en voyant son fils, non ?

— Je ne sais pas, il a dû vite repartir travailler. Sa société lui prend beaucoup de temps et requiert presque toute son attention... dis-je avec une pointe d’amertume.

Je regarde ma grand-mère. Elle est belle, soulagée d’avoir pu se confier après toutes ces années. Une bouffée d’amour et de gratitude me submerge. J’aime cette femme de tout mon cœur. Elle m’aura, décidément, tout au long de mon existence, rendu la vie plus facile.

Je suis fière de lui ressembler.
Je lui ressemble tant...
Je lui ressemble même beaucoup plus qu’elle ne peut l’imaginer car, mon bébé, avec son regard pétillant et ses boucles brunes, il ressemble peut-être à l’ancien amant de Mamie Rose mais il ressemble surtout, indubitablement, à Paolo, mon professeur de salsa...

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