Henri Milk

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Pourquoi on a aimé ?

Embarquez dans l’aventure Henri Milk les yeux fermés ! Le suspense, le dynamisme, les personnages, l’univers, tout y est très bien pensé. Une

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Image de Été 2020

Chaque fois que je partais en mission avec lui, mon père me laissait les mêmes instructions : « Si je ne suis pas revenu à l’heure dite, enclenche le programme de pilotage automatique numéro 3. Kerbi te guidera ensuite. » Kerbi était le nom de notre IA à interface vocale, la plus sophistiquée, selon elle. Une fois, mon père était rentré 29 secondes avant l’allumage automatique des moteurs, soit un retard de 31 secondes. Il ne m’avait heureusement jamais refait ce coup.

Papa était marchand intergalactique de médicaments. Grâce à lui, de nombreux malades pouvaient être soignés. J’aimais ce qu’il faisait. Soigner les gens était ce qu’il y avait, pour lui et moi, de plus important. Alors je n’ai jamais compris pourquoi il n’avait pas le droit de rester longtemps sur une planète. Apparemment, les gouvernements ne voulaient pas laisser s’implanter les marchands alors ils imposaient ce type de règles pour faciliter la concurrence.

Je n’avais pas le droit de sortir du vaisseau. Je devais rester confiné dans la cabine pendant ses rendez-vous. Discuter avec Kerbi et utiliser les télécommunicateurs était défendu. Ces interdictions, avec le temps, me questionnaient. Nous nous posions toujours en périphérie des métropoles et le vaisseau devait rester caché. Cette fois, la Murène – le nom de notre transporteur – s’était glissée entre deux longues crêtes rocheuses. Je m’impatientais. Derrière les vitres poussiéreuses du cockpit, la vue était triste. La planète X-23-17EN était un grand désert parcouru de chaînes de montagnes noires. Respirer l’air vicié de cette atmosphère ne me tentait pas, mais j’avais envie de me dégourdir les jambes dans mon scaphandre antigravité. Soudain, l’indicateur d’appel se mit à clignoter. La lumière rouge se reflétait sur toutes les surfaces métalliques de l’habitacle. Mon cœur s’emballa. Seul mon père connaissait le code pour joindre le vaisseau. Je ne savais pas quoi faire. La lumière me semblait de plus en plus intense. « Et s’il lui était arrivé quelque chose et que j’étais le seul à pouvoir l’aider ? » pensai-je. Cette hypothèse appelait à la désobéissance. Je poussai le commutateur et le clignotement angoissant de la lumière cessa. Une autre frayeur lui succéda : celle du silence. Il s’éternisait. Le temps était comme arrêté. J’attendais que mon père parle, mais aucun son ne sortait du haut-parleur. « Papa ! » articulai-je d’une voix tremblante. Je n’eus aucune réponse. Je raccrochai. Qu’avais-je fait ? La panique n’était pas loin de me mouiller les yeux. Il fallait que quelqu’un m’aide. Je n’avais que Kerbi, mais pas le droit de la remettre en fonction avant la fin du compte à rebours. Le quart d’heure qu’affichaient en bleu les aiguilles de la grande horloge digitale aurait été rassurant en temps normal, mais là, l’attente me paraissait insurmontable. Tant pis ! J’avais enfreint une règle, je n’allais pas hésiter pour une deuxième. J’activai l’interface.
— Allumage des moteurs, dit la douce voix de notre intelligence artificielle.
— Non, capitaine ! répliquai-je.
Kerbi aimait être appelée ainsi, ça la flattait.
— Capitaine, nous ne partons pas. Le temps n’est pas écoulé.
— Alors je ne devrais pas être active.
— J’ai reçu un appel. Je croyais que c’était papa, mais personne ne parlait.
— Dois-je comprendre que tu as décroché ?
Sa voix était toujours posée, même quand elle n’était pas contente.
— Oui.
— Allumage des moteurs, répéta-t-elle.
— Non ! Il faut attendre.
— J’ai des ordres. Le manquement à une règle m’oblige à quitter la planète. Le plan de pilotage n° 3 est programmé.
— Mais on ne peut pas le laisser ici !
— J’ai bien peur que oui. Ce sont les ordres.
— Tu m’embêtes avec tes ordres ! On n’abandonne pas papa.
— Attache ta ceinture !
— Non !
— Un vaisseau sénatorial approche, annonça-t-elle. La Murène est repérée.
— Comment ils ont fait ?
— Tu as décroché. Ils nous ont localisés.
Les moteurs grondaient. Soudain, la propulsion souleva un immense nuage de sable. Je pleurais et avais du mal à me sangler. En l’espace de quelques secondes, le vaisseau traversa l’atmosphère et disparut dans la nuit galactique. Je n’avais plus mon père.
— Quand est-ce que je vais le revoir ? demandai-je.
J’avais des sanglots dans la voix. Elle ne répondait pas.
— Qu’est-ce qui lui est arrivé ?
Silence.
— Pourquoi il m’a appelé sans me parler ?
Toujours muette.
— Pourquoi tu ne parles pas ?
— Je ne suis pas programmée pour conjecturer. Pose-moi une question qui appelle une réponse d’inférence.
— Je ne comprends rien à ce que tu racontes.
— Ça va s’arranger. Tu retournes à l’école.
— Quoi ? Pas question ! Tout mais pas l’école.
— Programme de pilotage automatique n° 3. Retour à l’école. Système RD 1596, planète Py-T-1-GO-18. Continent Nord, district EI-27. Collège de l’Entente Familiale. C’est comme ça.
— Fais demi-tour ! ordonnai-je.
— Je suis triste pour toi, Henri. Je voudrais te serrer dans mes bras, mais je ne peux pas.
Ces paroles étaient sincères, mais elles venaient d’une machine. Kerbi ne pouvait m’apporter aucun réconfort, pas en l’absence de mon père.
— Je ne sortirai pas de ce vaisseau !
— Tu veux parier ?
— Méchante !
Le compteur prévoyait notre arrivée dans moins de deux heures trente. Je quittai le cockpit pour m’enfermer dans ma chambre. Bob, mon androïde d’enseignement, s’activa.
— Que puis-je faire pour toi ? me demanda-t-il.
— Papa n’est pas rentré. Nous sommes partis sans lui.
— J’entends de la colère et de la tristesse dans ta voix. Mon analyse est-elle juste ?
— Bien sûr qu’elle est juste.
— Veux-tu que je chante pour te calmer ?
— Bon sang, non !
— Un sirop à la menthe ?
— Non.
Il m’agaçait vraiment, lui aussi.
— Kerbi m’amène à l’école, dis-je. C’est fini les voyages spatiaux pour moi.
Bob ne réagissait pas.
— Tu ne m’apprendras plus rien, Bob. On ne vivra plus ensemble.
— Qu’est-ce que je vais devenir ? me demanda-t-il.
— Tu iras avec un autre enfant.
— Ouf ! Me voilà rassuré.
— Tu n’es pas triste ?
Il ne l’était pas et j’étais consterné.
— Nous avons passé de bons moments, dit-il. Tu es mon quatre-vingt-cinquième élève. C’était un plaisir. Le pire serait qu’on m’envoie à la fonderie.
— Quel âge tu as ? lui demandai-je.
— Cent trois ans dans le processeur, mais mon corps est quasi neuf.
On pouvait presque le prendre pour un enfant humain. Il était à peine plus grand que moi et ses mouvements avaient une belle fluidité grâce à son squelette polystructuré et son enveloppe en élastomère. Ce modèle dispensait, en plus des enseignements généraux, des cours d’éducation physique. Il fallait qu’il soit souple.
— Cent trois ans à rabâcher, c’est long ! dis-je.
— J’ai commencé comme décrypteur de messages codés. J’étais brillant. Ensuite, ils m’ont recyclé.
Je n’avais plus envie de l’entendre.
— Ça ne ramènera pas mon père ! répliquai-je.
Kerbi répétait dans le haut-parleur qu’il fallait que je prépare mes affaires. J’étais debout à côté de Bob et nos deux silhouettes se reflétaient dans le miroir. Il me vint une idée.
— Bob, tu vas me remplacer. Tu descendras du vaisseau à ma place.
— Je ne peux pas faire ça. Je suis programmé pour enseigner, pas pour aller à l’école.
— Bob, je t’ai menti. Tu n’iras pas avec un autre enfant. Tu iras à la fonderie.
Le visage de mon professeur se figea. Il savait imiter quelques-unes de nos expressions, mais je ne connaissais pas celle-là.
— Tu as planté, Bob ?
— Je ne veux pas aller à la fonderie. Je peux encore servir.
— Alors tu iras à ma place au collège et ils te trouveront un emploi. L’école, c’est ton domaine.
— Vraiment ?
— Oui.
Je lui préparai sa tenue. Jogging ample, veste à capuche, lunettes de soleil, baskets décontractées.
— Tu marcheras la tête baissée, Bob.
— Pourquoi ?
Son visage trahissait sa nature androïde. Je lui donnai une autre raison, plus humaine.
— Parce que tu n’as pas envie d’aller à l’école.
— Si j’ai envie. C’est mieux que la fonderie.
— Oui, mais tu dois prendre ma place, Bob, alors sois triste !
— D’accord.
Mon père occupait toutes mes pensées. Où pouvait-il bien être ?
— Nous y sommes, annonça Kerbi. Avec un comité d’accueil exceptionnel. J’ai prévenu le proviseur et il s’est déplacé en personne. Tu es un passager de marque.
— Zut ! dis-je à Bob. Ils vont tout de suite se rendre compte que ce n’est pas moi. Ils ne doivent pas nous trouver. On doit rester cachés. Tu sortiras quand ils partiront. Quel est le meilleur endroit pour se cacher dans le vaisseau, Bob ?
— L’atelier de réparation. C’est un vrai bazar. Il y a toutes mes anciennes cartes de programmation. J’ai aussi été interprétateur système et contrôleur soudeur de circuits imprimés.
— Quelle vie ! lançai-je avec le plus grand désintéressement.
Le vaisseau était en phase d’approche. Je me contorsionnai pour entrer dans une grande valise à roulettes.
— Pourquoi tu te caches là-dedans ?
— Parce que Kerbi surveille tous les couloirs. Elle doit penser que tu es moi et croire que tu es toujours dans la chambre. Comme ça quand tu sortiras de l’atelier, elle te prendra pour moi et moi je resterai. C’est clair ?
— Non, Henri.
— Tant pis. Allons-y ! À l’atelier !
Une fois dans le couloir, Kerbi me souhaita une bonne scolarité. Ça fonctionnait. Bob et moi ne faisions qu’un. Elle s’inquiéta quand il prit l’ascenseur pour descendre.
— Où vas-tu, Henri ? demanda-t-elle. Inutile de te cacher.
Une fois dans l’atelier, nous étions tranquilles, sans surveillance. Je quittai la valise. La passerelle du vaisseau s’ouvrit.
— Henri, tu es attendu. Ne sois pas stupide ! Qu’espères-tu ? Tu ne pourras pas te cacher éternellement. Ne donne pas une mauvaise image de toi !
Sur l’écran de contrôle, je voyais le proviseur et deux autres personnes s’agiter. J’étais content de ne pas entendre ce qu’ils disaient. Kerbi les envoya à l’atelier. J’avais verrouillé manuellement la porte.
— Ça ne lui ressemble pas, répétait Kerbi au trio professoral. Il est perturbé. Il va sortir.
Le comité d’accueil, excédé, s’en alla. La place, sur l’astroport, était déserte.
— Henri ! Tu leur as fait perdre un temps précieux et tu me fais perdre le mien. Tu n’es pas raisonnable.
J’ouvris le communicateur pour lui répondre.
— Je pensais que tu m’aimais bien ! lui balançai-je. Mais en fait, je ne suis rien pour toi.
— Ne parle pas comme ça ! Tu sais que c’est faux.
— Non. Tu m’abandonnes !
— Je n’ai pas le choix. Je dois retourner à ma base, je ne peux pas t’emmener.
— Pourquoi ?
— Programme de pilotage automatique n° 3…
Je coupai la communication.
— C’est à toi de jouer, Bob. Baisse la tête ! Et si tu croises quelqu’un, fais semblant de pleurer !
— Je ne sais pas faire ça.
— Un effort, Bob. N’oublie pas la fonderie !
Il partit et je me retrouvai seul dans l’atelier. J’étais trop préoccupé par mon père pour pleurer mon androïde. Quelques minutes plus tard, la Murène décolla. Je regardai sur l’écran de contrôle notre destination : Système SR4, planète TAT-01. Jamais entendu parler. Un voyage de près de dix heures m’attendait. Je ne devais absolument pas me faire repérer, sinon je m’exposais à un retour illico. J’observais l’attirail mécanique, électrique et électronique éparpillé sur les établis de l’atelier. Il y avait toutes les cartes de Bob enfichées sur une étagère. Il avait vécu, ce Bob. La tristesse me gagna plus intensément. Dans la même journée, j’avais perdu mon père et mon unique compagnon.

Dix heures plus tard, j’avais réussi le pari de la discrétion. Je n’avais été qu’une fois aux toilettes, sans tirer la chasse, pour ne pas alerter le capitaine, et j’avais bu au goulot d’une vieille bouteille oubliée pour ne pas mourir de soif. Quand la passerelle s’ouvrit, un groupe de personnes monta à bord pour interroger Kerbi. J’entendais tout. Ces gens connaissaient bien mon père, Albert Milk, et parlaient d’une organisation mystérieuse : la Fronde. Il fut question d’affecter le vaisseau à un nouvel agent, car rechercher mon père était impossible. J’étais effondré.
— Sauvegardez les données système et stockez la carte IA dans l’atelier de bord ! ordonna le chef d’un ton péremptoire.
— Dois-je comprendre que mon service est terminé ? demanda Kerbi.
Il lui avait à peine répondu qu’elle était déjà déconnectée. Je paniquais ; ils allaient descendre à l’atelier. Je me cachai derrière des rouleaux de toile antistatique et attendis, la peur au ventre. Rien qu’à sa voix, le chef me terrifiait. Quelques secondes plus tard, je vis arriver une grande dame élégante et une fille de mon âge qui s’appelait Mana. Elle fouillait partout. Elle avait un ordinateur fixé grossièrement sur une manche de sa blouse. Elle débordait d’énergie et d’interrogations qui agaçaient la dame.
— Reste tranquille et laisse-moi me concentrer ! commanda-t-elle. Ne joue pas ici, il y a du matériel de valeur ! Veux-tu s’il te plaît arrêter tout ce remue-ménage !
La dame s’appelait Argona et était chargée de la coordination opérationnelle de la flotte. C’était une administrative à la voix douce et claire. Mana n’écoutait rien. Elle passait sans arrêt près de ma cachette. Soudain, elle s’arrêta. Elle resta le nez collé sur son ordinateur pendant qu’Argona remplissait le formulaire de référencement pour Kerbi. La carte IA fut rangée avec celles de Bob et les deux intruses me laissèrent enfin seul. Tout seul. Même Kerbi avait disparu maintenant. Qu’allais-je devenir ? Il me fallait un plan pour réapparaître, mais lequel ? Je n’avais personne à part mon père. On allait m’envoyer à l’école, c’était sûr. À moins que je devienne moi aussi un agent. À douze ans, j’étais sans doute un peu jeune, mais j’avais pas mal voyagé. J’avais des connaissances en navigation. Je pouvais au moins aider. Tout à coup, la porte s’ouvrit. Mana était de retour. Elle referma derrière elle et regarda dans ma direction.
— Tu peux sortir, dit-elle. Je t’ai repéré !
Malgré l’évidence, je n’arrivais pas à croire qu’elle s’adressait à moi.
— Allez ! Derrière les rouleaux, vu !
Elle souriait, fière d’elle. Je me montrai.
— Comment tu as fait ? demandai-je.
— Facile, j’ai tout ce qu’il faut.
Elle pianotait sur l’écran de son ordinateur.
— Comment tu t’appelles ?
— Henri.
— Pourquoi tu te caches ?
— C’est mon vaisseau. Mon père n’est plus là et Kerbi voulait m’envoyer à l’école. Je ne voulais pas.
— Bienvenue au club !
— Toi non plus, tu n’aimes pas l’école ?
— À chaque fois qu’on m’y envoie, je me débrouille pour revenir ici. Je suis une rebelle et je fais partie de la Fronde. Enfin… J’aimerais. Mais personne ne veut m’apprendre à piloter.
— C’est quoi la Fronde ?
— Tu ne sais pas ?
Elle était consternée et affichait en même temps un sourire moqueur. Elle avait des yeux verts malicieux et une longue queue-de-cheval couleur rouille.
— Il fait quoi ton père ?
— Il vend des médicaments.
— Donc c’est un matricule PPS. Ça te parle ?
— Non.
— Alors tu ne sais rien ?
— Je sais qu’il travaille pour un laboratoire.
— Ça, c’est sa couverture, mais en vrai, il distribue des médicaments à ceux qui ne peuvent pas se les payer. C’est un hors la loi.
— Quoi ?
Je voyais rouge.
— Calme-toi ! C’est un héros. Le risque, c’est de se faire prendre par le Sénat. C’est eux qui contrôlent le marché.
J’aimais et je détestais cette histoire en même temps. J’aurais préféré qu’il ne soit pas un héros et toujours avec moi.
— Où on est ici ? lui demandai-je.
— Dans une base secrète. Il y en a plein dans la galaxie. Il faut être prudent. Si on se fait attraper…
Elle faisait semblant de se faire tirer dessus et s’allongea par terre, comme morte. Je la regardais. Elle était jolie. Un peu folle, mais jolie. Elle fermait les yeux et ne bougeait plus. Elle me fit sursauter en se relevant soudainement.
— Comment il s’est fait avoir ?
— Je ne sais pas. J’ai reçu un appel silencieux… Personne. Puis Kerbi a décollé. C’était les ordres.
— Un code INF peut-être.
— Quoi ?
— C’est un vieux protocole pour passer des messages silencieux.
— Comment tu sais ça ?
Elle tapota une nouvelle fois sur l’écran de son ordinateur.
— Moi, je ne veux pas vendre des médicaments, dit-elle. Je veux être espionne. Tu as vu comme je me débrouille !
Elle se moquait de moi en me pointant du doigt. J’avais fait son premier succès.
— Tu saurais décoder ce message ? lui demandai-je.
— Je n’ai pas ce programme, mais on doit pouvoir le trouver. Où est le massage ?
— Dans la mémoire de Kerbi. Mais si c’est ça, pourquoi elle ne l’a pas compris ? Elle se dit la meilleure.
— Je ne sais pas. Faut demander à ton intelligence artificielle.
J’observais la carte rangée dans l’armoire.
— Il faut la remettre, affirmai-je.
— Donne !
— Ce n’est pas dangereux ?
— Pas si ton IA se tait.
— Ne t’inquiète pas, je vais arranger ça !
Je savais comment la coincer si elle n’obéissait pas. Mana s’empara de la carte et courut jusqu’à la cabine de pilotage. J’avais du mal à la suivre. Quand j’arrivai, elle initialisait déjà le système.
— Henri, qu’est-ce que tu fais là ? demanda Kerbi.
— Repasse-moi le message de papa !
— Mais tu devrais être à l’école.
— Capitaine ! Je crois que tu ne mérites plus ce titre.
— Pourquoi ?
— Tu es passée à côté d’un message codé.
— Ça m’étonnerait !
— Fais-nous entendre le message de papa !
Elle ne se fit pas prier une deuxième fois. Nous n’entendîmes que du silence.
— Lance un décodage INF ! commanda Mana.
— Qui tu es pour me donner des ordres ?
Kerbi était agacée, mais sa voix était toujours posée.
— C’est une future espionne de la Fronde, alors fais ce qu’elle te demande, s’il te plaît !
— J’ai été désactivée à peine quelques minutes, mais j’ai l’impression qu’il s’est passé beaucoup de choses.
— En effet ! lançai-je, sûr de moi.
— Je ne possède pas le programme de décodage INF.
— Comment ? Toi ? Capitaine Kerbi. Tu n’es pas la meilleure, comme tu le répètes ?
— C’est un vieux protocole. Je…
— Et tu n’y as même pas pensé ? la coupai-je.
— En fait, j’avais des ordres et…
— Kerbi ! Papa est sans doute coincé quelque part. Il nous a envoyé un message et tu l’as abandonné !
— Je ne pouvais pas savoir. Je ne suis pas programmé pour conjecturer.
— Ne sois pas trop dur ! intervint Mana. Nous avons le message. Il nous manque juste le code de décryptage.
— Je pourrais me connecter au serveur de la base, proposa Kerbi, mais je ne suis pas censé être active.
Je me tournai vers Mana.
— Je n’ai plus le droit d’aller nulle part. J’ai déjà trop fouillé. Tous les systèmes de sécurité me connaissent.
Elle cachait à peine sa satisfaction. Soudain, je pensai à Bob qui avait entamé son existence comme décrypteur de messages codés.
— Bob est parti à ta place, c’est ça ? demanda Kerbi.
— Il faut le récupérer ! ordonnai-je.
— Tu sais piloter ? m’interrogea Mana.
— J’ai vu faire papa. Et puis il y a Kerbi.
— Je ne peux pas faire ça ! protesta l’IA.
— Sans nous, tu prendrais la poussière dans l’atelier, répliquai-je. Et après ce qui s’est passé avec mon père, plus personne ne voudra de toi. Une intelligence artificielle qui ne reconnaît pas un message codé…
— Tu ne m’aimes plus, Henri, déclara Kerbi. Tu es méchant.
— Décolle et je changerai d’avis !
— Il faut une autorisation, précisa Mana. Seul un pilote enregistré peut la demander.
Nous étions coincés. Ni mana, ni moi, ni Kerbi ne pouvions en obtenir une.
— Je sais, dit tout à coup Kerbi. Ils n’ont pas encore retiré ton père de la base de données. Je fais une demande.
J’avais la gorge serrée. Ma nouvelle amie ne bronchait pas. Si ça marchait…
« La Murène, autorisation de décollage » cracha le haut-parleur.
Mana sauta de joie et me serra rudement dans ses bras.
— Kerbi, tu te rattrapes ! la complimentai-je.
Elle programma rapidement notre trajet pour le collège de l’Entente familiale et décolla aussitôt. Mana était aux anges. La Fronde avait deux nouveaux agents.

Il ne nous fallut pas longtemps pour récupérer Bob. L’établissement l’avait placé dans une remise le temps de signaler son abandon. Kerbi se confondit en excuses auprès du proviseur qui, par son silence, manifestait son mépris pour les IA. Bob revint seul, dans la même tenue de sport que je lui avais passée.
— Je suis content de te revoir, Henri, dit-il. Ton plan a fonctionné. Pourquoi es-tu revenu ?
Il se tourna vers ma nouvelle équipière.
— Bonjour ? Qui êtes-vous ?
— Mana.
— Vous ferez les présentations plus tard ! lançai-je. Nous avons besoin de toi pour décoder un message.
— Tu t’es souvenu que j’ai débuté comme décrypteur de messages codés ? Ça me fait plaisir.
— Vite ! À l’atelier. Mana va changer ta carte.
Mon amie n’était pas très à l’aise avec Bob. Bricoler des ordinateurs était une chose, manipuler un androïde semblable à un humain en était une autre. Il fallait soulever un pan de chair élastique pour accéder aux ports d’interface. Heureusement que Bob était éveillé et qu’il pouvait exécuter la tâche lui-même. Mon estomac se noua – et celui de Mana également – quand sa peau se décolla au niveau des abdominaux. Je pensais voir jaillir du sang. Son intérieur, bien sûr, était d’une autre composition. Dans la masse molle de son ventre en silicone, parcouru de microfibres, plusieurs ports permettaient la connexion de cartes de données. Tous étaient occupés.
— Il faut en sortir une ! dit Mana. Laquelle ?
— Les langues ! déclarai-je. Je déteste ça.
— Non, répondit Bob. Je ne perds pas espoir de t’y intéresser un jour. Enlève la quatre, comptines et chansons. Elle ne sert plus depuis longtemps, malheureusement.
Elle la retira délicatement et partit à la recherche de la nouvelle.
— Codes et décryptages ? demanda-t-elle.
— C’est ça ! dit Bob.
Elle l’enficha soigneusement.
— Kerbi, transfère le message à Bob. Tout de suite !
Je parlais comme un chef.
— C’est bien un code INF, déclara Bob après analyse. Un alphabet d’infrasons.
— Qu’est-ce que ça dit ?
Mon cœur battait fort. Mana pouvait l’entendre.
— Repéré, dit Bob. Vacances à l’ombre des baobabs. Assistance RI. Et des coordonnées GPS.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? demandai-je.
Je paniquais. J’avais le message, mais je n’y comprenais rien. Mana manipulait son ordinateur.
— Vacances à l’ombre des baobabs, c’est un code planète, dit-elle. Je l’envoie à Kerbi.
— RI, dit Kerbi à son tour, c’est le matricule pour une race indigène.
— Des non humains ? l’interrogeai-je.
— Oui.
Je n’en avais jamais rencontré. Mana non plus.
— J’ai la destination, annonça Kerbi. C’est une planète forestière. Atmosphère toxique.
— On s’en fiche, répliquai-je. Allons-y !
— Aïe ! fit Kerbi.
— Quoi ?
— Des gardes. Ils essaient d’ouvrir la passerelle. Qu’est-ce que je fais ?
— Demande-leur ce qu’ils veulent !
Une voix à l’empreinte métallique jaillit du haut-parleur : « Ce vaisseau est soumis à un code jaune. Il ne doit plus circuler. Ordre du Sénat. Qui est à bord ? »
— Juste moi, Kerbi, IA de navigation, et un androïde d’enseignement.
— J’ai un ordre de désactivation. Ouvrez !
— Le vaisseau est fiché, dit Mana.
— Kerbi, n’ouvre pas ! la suppliai-je.
— Si je ne le fais pas, ils vont entrer de force.
— Décolle ! insistai-je.
— Je suis dans la ligne de mire d’un vaisseau chasseur.
— On est fichus, soufflai-je, dépité.
— Non, dit Kerbi. Tu pourras passer en pilotage manuel quand je ne serai plus là.
Elle ouvrit. Mana pianotait à toute vitesse sur son ordinateur. Le garde et ses deux acolytes, que je suivais sur les écrans de contrôle depuis l’atelier, retirèrent l’IA et se séparèrent.
— Qu’est-ce qu’ils font ?
— Ils cherchent s’il y a quelqu’un, répondit Mana.
— Vite ! Derrière les rouleaux, commandai-je.
— J’ai réussi à te trouver. Ils y arriveront aussi. Est-ce que tu as un refroidisseur ?
— Oui, pourquoi ?
— Pour masquer la chaleur de nos corps.
— Allons dans le frigo !
— C’est le premier endroit qu’ils vont fouiller, répliqua-t-elle.
Il y avait une bonbonne d’azote liquide dans l’atelier, pour refroidir rapidement les grosses soudures. Mana tira une couverture de protection et la bombarda de gaz. Nous nous roulâmes ensemble dedans. J’étais frigorifié et mort de peur. Elle aussi, mais réunis, nous nous sentions plus forts. La porte s’ouvrit et se referma quelques secondes plus tard. C’était gagné. À l’extérieur, la plateforme de décollage était déserte et le vaisseau chasseur avait disparu. Bob, qu’aucune chaleur corporelle ne pouvait trahir, nous communiqua les coordonnées du point d’atterrissage. Il fallait que je les rentre manuellement et que je prépare un décollage rapide.
— Je n’entendrai plus jamais la voix de Kerbi, dis-je, peiné.
— J’ai sauvegardé le système. Il suffira d’une nouvelle carte pour l’uploader.
Elle souriait, fière de son succès.
— Tu es très forte ! déclarai-je.
J’étais vraiment impressionné.
— À toi de me montrer ce que tu sais faire ! répliqua-t-elle.
J’aidais souvent mon père pour le décollage, mais je n’avais jamais assuré seul tout le processus. Je récitai ma leçon du bon copilote, effectuai consciencieusement les réglages et réalisai tous les contrôles. Quand je poussai le manche en avant, mon cœur battait la chamade. La Murène s’éleva dans le ciel et s’orienta à la verticale. Mana était clouée au fond de son siège. Elle était aussi terrifiée que moi. La poussée des réacteurs nous arracha à cette planète et son école maudite. La Murène traversa un couloir des lumières stellaires puis ce fut le noir sidéral.
— Ça y est ? demanda-t-elle. On est morts ?
— Pas encore. On arrive dans trois heures.
— Je suis impressionnée !
— Je le suis autant que toi.
Ça ne la rassurait pas. Nous eûmes un peu de temps pour parler de nous et j’appris qu’elle n’avait jamais connu son père et que sa mère l’avait abandonnée quand elle était petite. J’étais triste pour elle, même si elle prétendait être heureuse comme ça. Moi aussi, ma mère m’avait abandonné, à cause de sa maladie, mais j’avais encore un père que j’espérais retrouver. Quand la Murène rétrograda en vitesse d’approche, nous découvrîmes une planète de toute beauté, constituée d’un continent unique, entièrement vert, bordé par un immense océan. Le spectacle était grandiose. Plus nous nous approchions, plus les formes et les couleurs de la végétation se multipliaient. L’atterrissage était une opération complexe. Une zone étroite et un sol en dénivelé pouvaient être synonymes de manœuvres de stabilisation trop complexes à réaliser pour moi. Mon père avait dû prévoir le coup ; le terrain était largement dégagé, plat, cerné par une jungle dense qui s’agitait sous le souffle des propulseurs. De gros moutons, effrayés par le vacarme des machines, fuyaient le monstre d’acier qui venait encombrer leur pâturage. Je n’identifiai aucun signe de vie extraterrestre. J’offris ma combinaison de secours à Mana et nous descendîmes ensemble, presque collés l’un à l’autre, pour fouler un sol extrêmement dur. Il n’y avait ni terre ni sable. L’herbe poussait sur de la roche noire.
— Je n’ai jamais vu ça, dis-je.
Elle était fascinée. Je m’émerveillais plus encore devant la richesse des essences végétales : des arbres élancés, très hauts, d’autres plus petits, avec des troncs épais, de longues racines apparentes, des plantes aux fleurs multicolores, des lits de mousse. Je savais que si je retirais mon casque, j’allais découvrir des parfums et un silence nouveaux. L’écran incrusté sur la manche de ma combinaison indiquait un taux d’oxygène de 41 %, bien trop élevé pour nous. J’étais condamné à respirer l’odeur de mon scaphandre et à entendre résonner ma voix. Mes yeux parcouraient le décor de cette nouvelle planète quand je remarquai un groupe d’extraterrestres armés. Ils étaient une dizaine et sortirent de leur cachette. Ils avaient des traits similaires aux nôtres, le visage allongé et une peau couleur aubergine. Leurs yeux étroits, orange, nous fixaient avec intensité. Ils n’étaient pas plus grands que moi, ni plus costauds, mais équipés d’armes de poing. Je me tournai vers Mana. Elle n’en menait pas large. Je ne pouvais pas bien voir, mais je crois qu’elle pleurait. Je lui ai pris la main. Pour la première fois de ma vie, j’étais tenu en joue. Mes jambes tremblaient. Nos agresseurs parlaient un langage inconnu et posaient toujours la même question. Ils s’énervaient, car je ne pouvais y répondre. Soudain, une voix amicale jaillit du casque. C’était Bob. Il communiquait avec eux grâce à son module d’enseignement des langues étrangères. Il pouvait en parler plus de mille. Une chance qu’il l’ait conservé ! Les Brahalas, c’était leur race, voulaient nous tuer et désosser la Murène. Je communiquai à Bob toutes les informations à leur traduire et ils baissèrent leurs armes. Ils ne souriaient pas, mais semblaient rassurés. Ils nous firent traverser un bout de jungle et nous découvrîmes un immense laboratoire pharmaceutique sous serre. Les Brahalas extrayaient les principes actifs de nombreuses plantes médicinales. Ils les faisaient sécher, préparaient des décoctions ou les broyaient sur de grandes chaînes de travail baignées de soleil. Il faisait une chaleur insupportable, mais nous pouvions retirer nos scaphandres dans une pièce aménagée pour les visiteurs. Il s’en trouvait un de la même espèce que moi : mon père ! Je ne pris pas le temps de me déshabiller pour lui sauter dans les bras. Toute la peine qui me pesait depuis notre séparation se dissipa d’un coup et libéra un flot de larmes. Je ne m’arrêtais plus. Je le serrais et il me serrait très fort malgré l’épaisseur de la combinaison. Avant de revenir sur les causes de sa disparition, il voulut savoir qui m’accompagnait. Je lui présentai Mana, la jeune espionne sans qui rien n’aurait été possible. Ils se plurent tout de suite. Mon père avait été sauvé par un Brahala. Un intermédiaire avait retourné sa veste et informé le Sénat du négoce entre la Fronde et la population locale qui ne pouvait se soigner au prix imposé par la dictature. Mon père et le Brahala, tous deux receleurs pour la bonne cause, avaient réussi à fuir. Il était sauf, mais il devait respecter une règle : ne quitter la planète que sous une autre identité, et la Murène, qui était enregistrée comme vaisseau ennemi, devait être recyclée. Je me fichais de tout ça tant qu’il était en vie. Je n’avais plus à m’inquiéter pour lui et l’école. Bob était là pour nous faire cours et nous avions une planète merveilleuse où nous amuser.
— C’est une base de la Fronde, dit Mana, ravie. Et ici, je ne suis interdite nulle part !
— Ne ramène pas Kerbi trop vite ! répliquai-je. Elle pourrait te faire des histoires.
Les mois à venir promettaient d’être heureux.

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Lucky Gaming · il y a
Nickel 👌 bravo !
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Mireille Bosq · il y a
J'avais loupé cette Sf pour juniors, soignée et inventive. Je soutiens.
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Joëlle Diehl-Lagae · il y a
SF, ce n'est pas du tout le genre que j'affectionne mais là cela m'a accrochée et c'est un compliment ! je vote
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Chantal Sourire · il y a
Mon soutien !
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Joëlle Brethes · il y a
Récit passionnant : j'adoré ! Bravo !
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Paul Jomon · il y a
C'est très riche en actions et en rebondissements. Les interactions entre les ados et les IA sont plus humaines que nature. On suit avec plaisir ce récit de résistance intergalactique. Le genre est bien maîtrisé.
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Amandine B. · il y a
Je me rappelle avoir remis à plus tard cette lecture, rien qu'en voyant la catégorie SF. Ce n'est vraiment pas ma tasse de thé, pourtant je tiens à dire que c'est vraiment bien écrit, un sacré travail et un imaginaire bien ficelé ! Je veux saluer ça !
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Zabal · il y a
Merci pour votre commentaire.
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SEKOUBA DOUKOURE · il y a
Bravo pour ce beau texte ! Vous avez mes 4 voix''' .
ET merci de passer faire un tour chez moi et soutenir mon texte si vous avez le temps. 🙏🙏
*Le lien du vote*
👇👇👇👇.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-village-doukourela

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Lyne Fontana · il y a
Très ingénieux. Une histoire qui a du rythme et un certain humour.
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Agnès BERGER · il y a
Merci pour cet agréable moment de lecture

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