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Jacky

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HENRI

Depuis que sa femme l’avait quitté, Henri Mancini consacrait sa vie à ses chiens. Il en avait eu plusieurs. Le dernier, un grand chien loup de 8 ans, s’appelait Bastien. Ils partageaient leurs nuits dans le grand lit que Geneviève avait déserté voilà 25 ans.
Le matin et le soir ils sortaient tous les deux faire le tour du quartier. Henri s’armait d’ un des grands bâtons de marche remisés dans le garage. Chaque canne lui rappelait une année des vacances passées en Savoie dans sa jeunesse. Il avait choisi chaque branche avec soin, l’avait caressée avec amour et sculptée avec patience. Le canif dont il s’était servi, était le cadeau de ses 15 ans, offert par son père.

Silencieux, l’homme et le chien avançaient côte à côte, connaissant le chemin par coeur. Ils se comprenaient comme deux amis solitaires.
Henri aimait son chien et moins les hommes. Il n’avait jamais su communiquer avec eux. Son silence opaque gelait les relations naissantes, brouillait les émotions. A la fin ce mutisme avait eu raison de l’amour. Sa vie en portait les stigmates. Il s’était éloigné de ses parents, sa femme et sa fille l’avaient quitté. La première pour Marseille, la seconde pour Paris.

A 50 ans il s’était retrouvé seul, étourdi mais soulagé. La routine des trajets jusqu’à l’hôpital de la timone, l’habitude des gestes minutieux effectués au dessus des éprouvettes dans le laboratoire pharmaceutique des pathologies tumorales du système nerveux, l’avaient maintenu dans l’illusion d’une vie normale. A 60 ans, il avait pris sa retraite et s’était enfermé dans sa maison aux pièces trop grandes pour lui seul, peu à peu abandonnées au désordre et à la crasse.

La cuisine surtout était répugnante. Comme il se nourrissait de viande et de pommes de terre frites, l’odeur d’huile rance vous prenait à la gorge. Elle avait gagné progressivement toute la maison et imprégné les murs.
Dans le garage s’accumulaient les bouteilles en verre et les sacs papier ou plastique dont il semblait faire collection. On en trouvait de toutes les tailles, de toutes les couleurs. Leur nombre constituait une sorte de richesse qui le rassurait, sans doute. Parfois même, quand il avait la flemme de remplir le gros container noir près du portail de l’entrée, il y entassait les sacs poubelle dans le coin du fond.
Aux beaux jours, dans la cour cimentée, il s’amusait à lancer de gros morceaux de viande crue à son chien. Celui-ci ouvrait grand la gueule et avalait d’un coup les bouchées monstrueuses qui gonflaient son cou. L’après midi les trouvait endormis, chacun digérant les excès alimentaires.

Aujourd’hui, ce 24 novembre, il avait dû changer ses habitudes à cause de la pluie qui tombait depuis le matin. Après sa sieste dans la chambre au lit défait, il avait senti son mal le reprendre. Il était triste, profondément.

Il se rappela les journées de vacances en Savoie, les trois semaines qu’il passait à Gruffy, dans la pension de famille où ses parents réservaient tous les ans, au début des années 50. Ils quittaient Toulon dans la dauphine jaune, le matin de très bonne heure. Il faisait nuit en partant, il fermait un peu les yeux. Mais très vite il était curieux de tout voir, de tout sentir. La pureté du ciel bleu et les parfums du matin étaient une promesse de bonheur. Le monde lui appartenait.
Dès 11H, ils cherchaient un coin de pique nique, à l’abri du soleil, sous les arbres. Alors ils sortaient le pain et le jambon et s’asseyaient sur la grande couverture étalée dans l’herbe. Jamais il ne s’était autant régalé!. L’après midi déjà la campagne changeait, Valence, Grenoble, Chambéry. On voyait des vaches dans les prés et le soir venu, l’herbe sentait la pluie et la lumière était plus fraiche. Henri était heureux. Quand ils passaient sur le pont de l’abime,au dessus du Charan, il savait qu’ils étaient arrivés. Son coeur se gonflait à la perspective de cette éternité devant lui, trois semaines de promenades et de bâtons de marche à sculpter.

Son père remplirait son nouveau carnet de sa petite écriture fine et studieuse. Il noterait tout, les dépenses au centime près, la température du matin lue sur le thermomètre accroché sur le mur extérieur de l’hôtel, la météo du jour, la durée et la longueur des promenades quotidiennes, le nom des villages traversés, les menus de chaque jour... Il le gardait précieusement dans sa poche arrière gauche. La droite était déformée par son peigne en plastique beige dont il usait régulièrement pour recoiffer ses cheveux fins et encore noirs.
Après le dîner pris à 20H précises dans la grande salle du restaurant, quand les parfums du foin coupé se mêlaient à la fraicheur du soir, il s’asseyait sur un des bancs installés devant l’hôtel. Les clients bavardaient gentiment entre eux et certains le complimentaient sur son adresse à sculpter les branches de noisetiers. Il était fier alors.
Il découvrait ses parents en société, souriants et diserts, différents.

Chez eux, on n’invitait pas, on sortait peu. La vie étriquée évitait les dépenses. On dînait à 19H dans la petite cuisine qui plongeait sur la voie ferrée. On mangeait la soupe dans un silence que seul le train interrompait, régulièrement. On évitait le regard de l’autre. On s’embrassait du bout des lèvres.
Seul dans sa chambre, Henri rêvait, le front contre la vitre. Tous ces trains qui passaient devant chez lui, qui transportaient des voyageurs à la découverte du monde, indifférents à sa petite vie. Il se voyait à l’intérieur, lui aussi. Il s’imaginait alors dans un compartiment à la lumière chaude et pleine d’espoir, en partance pour ailleurs. Plus tard il partirait.



Son chien gémit, les pattes appuyées contre le mur de la chambre, le museau collé à la fenêtre. Henri se leva enfin, étourdi par le passé ressurgi. Il faisait chaud dans la pièce et sa tête était lourde. Il regarda dehors, la pluie avait cessé. Il décida de sortir. L’air frais lui ferait du bien. Il descendit les escaliers, Bastien sur les talons.
Doucement Coco, on y va, on y va. On va se promener avec papa.
Coco aboyait, remuant la queue. Voilà mon seul ami, pensa Henri.
Il se couvrit de sa vieille casquette noire, s’entoura le cou d’une écharpe à carreaux et enfila le pardessus gris de son père. Bastien le précédait, impatient, la vessie pleine. Le ciment de la cour était fendillé et l’eau stagnait dans les trous.


Il ouvrit le cadenas qui fermait le portail en tôle grise et se retrouva sur le chemin de la Planque. Beaucoup des maisons des années 60 n’avaient pas changé de propriétaires. La plupart étaient habitées par des gens âgés qui n’avaient plus l’énergie ni l’envie d’entretenir l’extérieur. Certaines semblaient même à l’abandon. Pourtant, dans la maison voisine, il entendit des enfants qui hurlaient. Il se dépêcha d’avancer pour retrouver le calme. Sous les arbres qui bordaient l’allée, la terre embaumait. La pluie tombée depuis le matin exacerbait les parfums. Il se surprit à fouiller les herbes avec son bâton, à la recherche de champignons qu’il ne pouvait trouver fin novembre. Encore un souvenir des vacances savoyardes. Il tourna à droite, sur le chemin de St Michel. Le chien le précédait, heureux. Parfois il s’arrêtait, furetait au pied des arbres mais ne trouvait que des canettes vides ou des morceaux de plastique déchirés. Au bout du chemin, il aperçut les cyprès du cimetière des Passons. Le parking était désert, Bastien serait tranquille. Il poussa la double porte en bois qu’il referma aussitôt, non sans avoir jeté un oeil à droite et à gauche, dans l’espoir de n’apercevoir personne. Son mal de tête était parti et il se promena dans les allées, au milieu des tombes garnies des chrysanthèmes fanés de la Toussaint.

Son père était mort 2 ans après sa mère, en 2000. Il était retourné à Toulon pour vendre l’appartement. Il avait garé sa Clio dans l’avenue Philippe Lebon, qui menait à la voie de chemin de fer. C’était l’hiver et le Mistral qui soufflait au pied du Faron avait dégagé le ciel qui étincelait d’un bleu froid. Les sacs plastique s’accrochaient aux branches nues des arbres qui bordaient le mur de la gare de marchandises, de l’autre côté des immeubles. Dans la rue Desaix, le magasin Auto Pièces en bas de chez lui avait fermé, le rideau de fer était baissé et certains carreaux cassés. En face de son immeuble, les barrières du passage à niveau laissaient place à une vilaine passerelle peinte en bleu outre mer. Chaque jour de la semaine, à son retour d’Alger, il avait traversé la voie de chemin de fer pour aller à l’école des Trois Quartiers. Il se rappela alors avec émotion et gratitude mademoiselle Bech, son institutrice de 7ème. La petite maison du garde barrière avait disparu, ses deux filles aussi. Il revit les longues soirées d’été, les chaises sur le trottoir et le sourire de Bernadette. Les chansons de Brassens tenaient lieu de longs discours.

Il gravit avec appréhension les 27 marches qui le menaient au premier étage. Il avait joué à les compter quand il était enfant. Il arriva devant le petit appartement où il avait vécu à l’étroit pendant 12 ans.
Il reconnut l’odeur fade dès l’entrée. Quand il ouvrit les volets en fer, quand la lumière crue pénétra dans les petites pièces, son coeur se serra.
Tout se remit en place, ses 18 ans, sa guitare, les repas du dimanche, ce dimanche.

Marie-Josée porte la robe bleue au col rond qu’elle a brodé. Elle a coiffé ses cheveux blonds en chignon qui couvre son cou. Elle l’a joliment agrémenté d’une rose en tissu. Ses traits fins, le bleu délavé de ses yeux, sa peau poudrée de blanc, tout en elle est pur et doux. Elle sourit en regardant la bague à son doigt. Elle n’en détache pas le regard. C’est la fin du repas, tout le monde a bu et Henri chante. Il chante Brassens, accompagné de sa guitare.
Ils rêvent d’un grand appartement clair et de meubles modernes.


Il va dans sa petite chambre, s’assoit sur le bord du lit, son genou touche la chaise du bureau où il a étudié avec tant d’application. Au-dessus du lit il reconnaît le crucifix en os, offert pour sa communion. Il avait 12 ans. Dans la chambre de ses parents, il ouvre l’armoire à glace. L’odeur de naphtaline est encore forte et le prend à la gorge. Il reconnaît le manteau gris de son père et les tabliers en nylon colorées que sa mère portait à la maison pour protéger ses vêtements. Elle en changeait chaque semaine et ne les enlevait que pour sortir. Les piles de draps blancs et de serviettes éponge s’alignent, parfaitement repassées. Sur l’étagère du haut, Il trouve la petite boîte en ivoire ouvragée qui avait tant excité sa curiosité quand il était petit. Elle est remplie de ses dents de lait et d’une mèche de ses cheveux. Le peignoir de son père pend encore à la porte de la chambre. Rien n’avait changé mais tout était passé.

Marie-Josée l’avait quitté un samedi soir. Pour un autre qu’elle avait connu pendant ses longues journées d’ennui quand il étudiait la biologie à l’université de Marseille. Elle avait gardé la bague.

On lui avait alors présenté Geneviève, la fille d’amis qui étaient rentrés d’Algérie. Les deux mères s’étaient mises d’accord. Il avait accepté. Geneviève aussi. Ils s’étaient fiancés et il avait fallu racheter une bague.
Quand je pense qu’on en avait déjà une! se plaignait sa mère.

La naissance de Clotilde fut la dernière parenthèse de bonheur.

Il avait tout laissé en place, sauf le manteau de son père, encore en bon état. L’agent immobilier qui vendit le bien fit appel à Emaüs. Henri ne retourna pas à Toulon après l’enterrement.


Coco? Où es-tu? Qu'est ce que tu fais? Viens voir papa, on rentre! Regarde, il va pleuvoir. Dépêche toi mon chien, vite, allez, on y va.

Il entendit quelques jeunes qui chahutaient entre les tombes. La nuit tombait. Il pensa à sa fille. Il calcula son âge et se rendit compte que sa jeunesse était passée. Il avait envie d’entendre sa voix. Il se la rappela petite, ses deux couettes en l’air quand elle sautait dans ses bras. Il sentit dans sa main la douceur de sa peau.
Le chien le frôla pour le dépasser, heureux de rentrer après la promenade fructueuse qui lui avait rapporté un vieux bâton d’esquimau. Henri se baissa pour le caresser.
Ce soir il se sentait seul, d’une solitude qui l’étreignait, rétrécissait son coeur, lui versant de l’acide dans la gorge, lui donnant des nausées.

Il appellerait Clotilde ce soir, oui. Pourvu qu’elle décroche, qu’elle veuille bien lui répondre.
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Chantane · il y a
comme j'aimerai connaitre la suite d'Henri , belle plume,
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Jacky · il y a
Merci beaucoup Chantane. C'est très gentil.
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