Hallebardes

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Je suis une femme très ordinaire, plutôt contemplative du microcosme qui m'entoure. A l'heure de l'immédiateté, j'aime à partager mes récits imaginaires - ou presque ! - avec les gens pressés  [+]

Image de Automne 2016
Elsa n’est pas aventureuse.
C’est ce qu’elle lance à Jules, son compagnon, qui vient de lui annoncer l’arrangement conclu avec leur voisin pour acheter son camping-car.
Oui, elle avoue être inquiète de cette acquisition. Ce n’est pas l’aspect financier qui est la source de son tracas.
Non.
C’est son incompétence à se projeter dans cet engin pataud, d’un blanc douteux et paré de décalcomanies qui semblent tout droit sortir de l’enveloppe d’un Malabar géant.
Sans compter que son gabarit l’empêche de passer inaperçu devant la maison où Elsa fait l’effort, par ses plantations et ses agencements, d’agrémenter et de donner du style à sa façade.
Et puis, Elsa n’est pas sûre d’apprécier de dormir sous l’orage, se sentant bien peu protégée par un toit de feuilles de polyester et d’aluminium, aussi isolantes soient-elles.
Elsa n’est pas aventureuse. Elle souffre d’une peur irraisonnée de la foudre. Sa phobie, si elle est seule, la pousse, dès que le tonnerre gronde, à s’enfermer dans les toilettes, seule pièce aveugle de la maison, en enfonçant ses index dans les oreilles.
Elsa sait bien que cette trouille phénoménale est irrationnelle. Combien de fois a-t-elle pris sur elle ? Combien de fois a-t-elle tenté de masquer les symptômes de cette peur panique pour ne pas la communiquer à ses propres enfants alors qu’ils étaient tout petits ?
Mais là, stop ! Elle ne veut pas sentir ses mains moites, elle ne veut pas sursauter au son et à la vue des zébras de l’orage, elle ne veut pas sentir ses mâchoires se crisper et son cœur s’emballer comme si sa dernière heure était arrivée.
Non, elle ne veut pas sentir la crainte monter en elle, en scrutant derrière les vitres et hublots du camping-car, un horizon chargé de cumulus menaçants. Elle ne veut pas attendre tétanisée, l’ouïe aiguisée, les premiers grondements annonciateurs d’un stress intense.
Certes, Elsa reconnaît l’incongruité de sa terrible appréhension mais il est trop tard pour en faire l’analyse et chercher à trouver l’explication au plus profond du ça, du moi et du surmoi. Elsa est condamnée à vivre avec et préfère l’évitement.
Jules est un peu décontenancé par cette avalanche de points négatifs et ces considérations psychologiques. Il est vrai pourtant qu’il connaît les appréhensions de sa femme.
Mais il pensait que cet achat, loin d’être compulsif, avait obtenu l’assentiment d’Elsa.
Jules voulant la rassurer, lui fait remarquer qu’un véhicule est le meilleur parafoudre qu’il soit. Il se risque à plaisanter de la situation pensant qu’Elsa ne souffrait plus du syndrome de ses ancêtres les gaulois !
Elsa n’apprécie la répartie et elle tient tête.
Mais non, ce n’est pas une cage de Faraday improvisée ! Mi caravane, mi véhicule, n’étant pas entièrement tôlé, il est aussi peu sûr qu’un mât au beau milieu d’un hectare de champ désert. Oui, monsieur ! Elle l’a lu sur Internet.
Ah ! Parce qu’elle surfe sur les forums maintenant ! On aura tout vu !
Fin de la discussion.
Elsa et Jules en restent là pour aujourd’hui, peu enclins à se chamailler. « Mais tout de même... ! » se dit Jules, dans son for intérieur.
Le temps passe. La pugnacité de Jules et la contrition d’Elsa qui n’aime pas le contrarier, ont raison de l’atermoiement de l’achat du camping-car.

Il est donc là, devant la maison, prêt à partir.
Elsa a décidé, toute réflexion faite, de se prendre au jeu. Elle s’approprie l’engin en faisant l’inventaire des assiettes, des couverts, des tasses et gobelets qui lui rappellent la dînette plastique de son enfance. Elle se hisse sur le matelas, où accrocher un drap housse est un véritable exercice physique, tout comme l’aménagement des petits placards, qu’il faut prendre d’assaut avec force extensions du dos et des bras. Quant à la douche, elle feint de l’expérimenter en faisant semblant de se savonner sous un jet imaginaire. Oui, ça pourra aller ! Elle accroche torchons et serviettes, s’enquiert du fonctionnement du frigo et de la cuisinette. Elle n’est pas fan des rideaux de dentelles et doubles rideaux, kitchs à souhait. Mais sagement, elle n’en fait pas grief à Jules, tout au plus, elle en plaisante, se promettant intérieurement de les supprimer très vite. Elle sourit en regardant Jules lire attentivement la notice des vidanges en tout genre. Puis il manipule la boussole indiquant un nord approximatif pour essayer de manœuvrer une parabole. C’est le relais d’une télé capricieuse qui se refuse d’afficher une quelconque chaîne. Franchement, se dit Elsa, regarder la télé n’est pas une priorité quand on fait du camping !
Mais là encore, elle garde ses réflexions pour elle. Elle ne veut pas atténuer le plaisir de Jules, trop content de l’avoir convaincue.
Elsa n’est pas aventureuse. Elle le lui répète encore. Mais, de bon cœur, elle veut bien faire l’essai... d’une promenade.
« Pas trop loin, suggère-t-elle, au cas où... Si surgissait un problème, on pourrait revenir. »
D’autant plus qu’en cette fin d’automne, avec sa douceur inhabituelle d’arrière-saison, tout est possible, de l’orage aux réveils frileux, en passant par de fortes pluies.
Les voilà sur le départ.
Jules remet le compteur kilométrique à zéro, teste les feux. Elsa pour l’occasion est son assistante : « Ça marche, ça marche pas, à droite oui, à gauche oui, le frein oui ». L’épreuve du passage du portail se déroule avec succès. Au pas, Jules prend garde à ne pas accrocher les rétroviseurs qui donnent au véhicule un air d’hippopotame. Une fois le portail dépassé, Jules entreprend de tourner sur sa gauche tout en essayant de démontrer à Elsa l’importance du porte-à-faux. Elsa opine de la tête, vraiment peu intéressée par les calculs de trajectoires que Jules échafaude. Il biche au volant de son 130 CV – mais oui, c’est un minimum, pour avoir de la reprise, et avec six vitesses en plus ! La conduite est agréable. Il réfléchit aux impédimentas. Il fait un savant comptage sur les besoins en eaux propres, sur la programmation de la vidange des eaux grises et celle des eaux noires.
Elsa n’écoute que d’une oreille, abondée dans la lecture d’une carte routière au risque d’en avoir la nausée.
Elsa n’est pas aventureuse.
Ça va ! Jules commence à le savoir !
Elsa se tait. Elle fait contre mauvaise fortune bon cœur.
— Et si l’on allait à Rochefort ? propose-t-elle.
— Pourquoi pas ? répond Jules conciliant.
On envoie promener cartes et GPS ; Rochefort n’est qu’à... 110 kilomètres.
Tout se passe bien, même si Elsa se sent plonger vers l’avant sur son siège passager très en hauteur. Cela lui rappelle son strapontin dans l’amphi de la fac.
Autres temps... soupirs.
L’habitude s’installe, le relâchement aussi.
Jules s’en contente. Elsa est silencieuse, ce qui veut dire qu’elle met de côté ses appréhensions. C’est fou comme les tensions peuvent la rendre bavarde. Rien à voir avec une sidération ou une tétanisation que provoque généralement la peur. Elsa est unique, convient Jules.
Ils arrivent à Rochefort après avoir croisé des adeptes du véhicule de loisir.
Outre le fait qu’on les reconnaît de loin à bord de leurs camping-cars – profilés, à capucines, intégraux, Jules en connaît toute la gamme –, ils aiment à manifester leur appartenance à une communauté.
Et c’est ainsi qu’à chaque croisement, une main se détache du volant pour saluer l’homologue dans un geste digne de la reine d’Angleterre.
La politesse fait le reste. Jules suivi d’Elsa qui s’en amuse, agite à son tour la main.
Leur arrivée à Rochefort se fait sous une pluie battante dans une ville déserte en ce début de soirée. Arc-boutés sous leur parapluie, luttant contre le vent, ils ont vite renoncé à une visite touristique. L’escapade gastronomique programmée est remise à plus tard.
Dégoulinants et sans commentaires, ils ont réintégré leur nid.

Quelques heures plus tard, Elsa se retourne sur sa couche.
Elle n’arrive pas à dormir.
Elle est attentive à la pluie qui tambourine sur le toit et le lanterneau. Des petites rafales font tanguer le véhicule. Elle aperçoit de la baie, dont elle a relevé le store, les toits de la Corderie Royale qui se découpent sur le lavis d’encre de Chine d’un ciel nuageux, mal éclairés par une lignée de lampadaires falots.
Elle suit du doigt leurs silhouettes. Une rafale plus forte la surprend. Elle baisse promptement le store. Elsa n’est pas aventureuse.
Peu à peu la fatigue la submerge. Elle cède à l’endormissement.
Il est interrompu par les bourrasques et le tintamarre d’une pluie quasi diluvienne. Puis elle replonge, saoulée par le bruit incessant des grosses gouttes qui s’écrasent sur le toit. Au floc, floc, succèdent des tocs, tocs, tocs menaçants. Telle une peau de tambour, le lanterneau renvoie une sonorité assourdissante.
Il pleut des hallebardes. Cette expression hante Elsa et se répète, entêtante, en boucle dans son demi-sommeil. Des hallebardes, des hallebardes... Elsa distingue des crochets et leurs fers resserrés tombant en oblique sur le sol. Elle entend fuser les lances, venues de nulle part. Hallebardes, hallebardes... Le son se fait plus fort. Il sort Elsa de sa somnolence pour mieux la replonger dans son rêve obsédant. Hallebardes, hallebardes, toc, toc-toc-toc, hallebardes, hallebardes, hallebardes, Renaissance, Italie...

Au petit matin Elsa émerge de son sommeil agité.
La pluie a cessé.
De sa baie, elle aperçoit l’orangé des toits débarrassés de leur grisaille nocturne.
Elsa se dit qu’il faut faire confiance à une nature si belle. Elle voudrait de ne plus être captive des écrans déversant à volonté des cartes météos où est prônée une vigilance accrue en vertu du principe de précaution. Quel outil de déresponsabilisation d’une société malade de surinformation !
Elle se sent certes citoyenne d’un monde en mutation dont la dégradation doit involuer.
Mais elle ne voudrait pas confondre ses déchaînements apocalyptiques et mortifères avec les légers caprices d’une nature changeante et si vivante.
Elsa repense à la sagesse terrienne de son grand-père. Il avait pour habitude le soir, au fond de son jardin, de contempler le ciel crépusculaire. Le coucher de soleil se déclinait parfois dans des camaïeux de roses et de violets qui laissaient augurer une prochaine pluie.
Un point, c’est tout.
Ce n’était pas cette pluie dévastatrice, génératrice de torrents de boues, source d’inondations conséquences de la sur-urbanisation ou des dérèglements climatiques dont des populations ont à souffrir et dont les médias se repaissent.
Pluie était plutôt synonyme d’eau rafraîchissante, d’arrosage du jardin, de remplissage de citerne, de bottes à caoutchouc à enfiler, de sortie des escargots à ramasser, de celle des vers de terre à collecter pour la pêche.
Il est temps de faire preuve de discernement... !
Un comble que ce camping-car pris pour un faux ami, en ait été le révélateur !
L’image des hallebardes revient en tête d’Elsa.
Elles ne lui font pas peur. Elles représentent la force de l’eau, l’alpha et l’oméga de vie.
Hallebardes, hallebardes, hallebardes, Renaissance, Italie...

Sept heures.
Jules s’étire.
Il se retourne vers Elsa qui arbore un petit sourire en coin.
Il se risque : « Bien dormi... malgré la pluie ? »
Elsa répond : « Ça te dirait une excursion à Florence ? »
Ce qui laisse Jules sans voix.
Elsa reprend : « Si tu veux, on peut commencer par les châteaux de la Loire ? »
Serait-elle devenue aventureuse ?

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