Gustave

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Dimanche 31 mars 1889

Si je reste plus longtemps, les flots fracasseront mon embarcation contre les rochers ! Qu’est-ce que je fais là ? Je pense aux six mois qui m’attendent dans ce phare dressé face à moi… Je baisse la tête pour éviter la bôme et m’en vais vers l’édifice avant qu’une vague plus ambitieuse que les autres ne m’emporte. Mon rafiot amarré, j’ouvre la porte, entre et mets tout mon poids pour la refermer. Me voilà gardien du phare de Cordouan.

Du rez-de-chaussée, j’entends déjà le mécanisme de rotation de la lanterne à travers les oculus. J’emprunte l’escalier et traverse toute la hauteur du bâtiment. Seuls la salle des contrepoids et ses hypnotiques mouvements de poids retiennent mon attention un instant. Puis j’arrive enfin à l’objet de ma convoitise : la lanterne. Elle tourne, chose rare en journée, mais aujourd’hui il est impossible de différencier l’horizon marin de l’horizon terrestre. Je me prends à rêver face à cette surface vierge et vitrée. Je sors mon pinceau et le tube de peinture rangés dans ma sacoche et me mets à l’œuvre : voilà la seule raison pour laquelle j’ai accepté de m’enfermer ici.

Je n’ai pas vu l’heure passer. Je prends du recul pour voir ce que je viens d’accomplir : mon imagination a créé un environnement directement sur les parois de la lanterne. Une ville complète m’entoure, la tempête en toile de fond. J’ai construit des immeubles, un viaduc, une tour s’élève au loin. Je souris. J’entreprends de tout effacer. J’en profite pour jeter un œil vers l’extérieur… Bon sang ! Dans un sursaut qui me retourne l’estomac, je prends conscience que mes dessins ont totalement obstrué la lumière du phare et ont mené un bateau droit dans ma direction ! La collision va lui être fatale, tout comme elle pourrait l’être pour mon bâtiment qui m’emporterait dans l’eau avec lui… Mes mains tremblantes trouvent la rambarde et j’entame la descente des trois cent onze marches. Les salles défilent. J’accède à un tunnel qui m’entraîne dans les entrailles du colosse de pierre. Une porte de bois massif vieille comme le monde me fait face, ancrée dans la roche. Je tente de l’ouvrir, en vain. Je me colle dos à elle et attends le moment fatal. Dans un effroyable bruit de bois fracassé, les murs vibrent, le plafond suinte d’une poussière blanche. C’est la fin, me dis-je. Je me tourne vers la porte, mon instinct de survie décuple mes forces et les gonds tournent sur eux-mêmes. Je me glisse dans l’entrebâillement et tire la poignée vers moi.

L’adrénaline retombe déjà, mais la peur me tétanise. Fichus dessins… Je prends le temps de respirer et d’analyser la situation. Je connais cet endroit… Des soupiraux donnent sur un extérieur plein de verdure. Comment est-ce possible ? Non, je suis pourtant dans les profondeurs d’un phare, sous le niveau de la mer ! Non… je sais où je suis : rue Turgot, à Dijon, la maison dans laquelle j’ai grandi auprès de ma grand-mère… Qu’est-ce que je dis ?! C’est impossible ! Je crois devenir fou. Je me dirige vers le fond de la pièce et trouve une autre porte qui devrait mener au rez-de-chaussée. Au moment de tourner la poignée, j’entends une voix que je reconnais immédiatement. Celle de ma grand-mère. Quelques secondes plus tard lui répond celle d’un jeune homme. Bon sang… C’est moi… Je me trouve à quelques mètres de moi ! Une nouvelle peur s’empare de mon esprit. Dans ma tête se mêlent les idées pour comprendre ce qui se déroule autour de moi. Les larmes aux yeux, je reviens sur mes pas et retourne au phare…

Dos à la porte massive, je me demande ce que tout cela signifie. N’était-ce qu’un rêve ? Mais le temps m’est précieux. Ainsi, je me demande plutôt si une interaction avec le passé peut avoir une conséquence sur mon présent. La pierre au-dessus de ma tête menaçant de tomber me donne l’impulsion nécessaire pour retourner chez ma grand-mère. Je pose un nouveau regard autour de moi. Mes souvenirs d’enfance sont réalité, face à moi. Je me dirige vers la porte qui mène au reste de la bâtisse. La voix de mon père éclate dans l'entrée. Je me souviens de cette journée. Celle où mon père avait refusé que je m’oriente vers les études qui me tenaient à cœur, l’architecture. Je trouve de quoi écrire et improvise une lettre à l’attention du gamin que j’étais. Et si un simple mot m’encourageant à vivre mes rêves pouvait avoir une conséquence sur le reste de ma vie ? Je m’aventure dans la maison, grimpe au premier étage et trouve ma chambre. Je laisse mon courrier en évidence sur le lit et… j’entends des bruits de pas, dans les escaliers. Le temps s’arrête, mille pensées. Je me dirige vers la fenêtre, l’ouvre et saute sur l’avancée qui surplombe le perron. Les tuiles glissent, je tombe, la pelouse amortit ma chute. Je contourne la maison, trouve le soupirail le plus à l’abri, brise sa vitre d’un coup de pied et me glisse dans l’ouverture. En un clin d’œil, je suis dans la cave et je quitte le passé. Retour au phare…

Retour au phare ?! Le mot n’aura donc servi à rien ? Si je suis ici, c’est bien que ma vie suit son cours de l’autre côté de cette porte, jusqu’au moment où mon père brisera mes rêves… Pour la troisième fois, je passe la porte de bois. Je me tourne vers le passé et je me fais face… Je regarde mon jeune moi, là, ses yeux dans les miens. Il a dû me voir entrer dans la cave au moment où je tentais de fuir et m’a suivi.

— Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ?

— Gustave, je n’ai pas beaucoup de temps, nous sommes… parents éloignés. Je suis venu t’apporter un conseil qui va te faire passer une vie bien meilleure que celle qui t’attend. Je sais que tu aimes dessiner. Dessiner des villes surtout, et des bâtiments…

— Pardon ?

— Lance-toi dans ce que tu aimes ! Ton père, cet après-midi, va tenter de t’en dissuader. Laisse-le parler, mais écoute bien ce que je vais te dire…

La conversation dure une bonne demi-heure, jusqu’à ce que mon père m’appelle. Je laisse alors le jeune Gustave le rejoindre et entamer avec lui la conversation qui orientera le reste de ma vie. Un sourire aux lèvres, je me tourne vers la vieille porte avec une boule d’appréhension. Le jeune Gustave va-t-il suivre les conseils de son père ou ceux d’un parfait inconnu ? Vais-je retrouver le phare ou découvrir un tout autre destin ?

Je prends mon courage et la poignée à deux mains. La porte s’ouvre. Un instant, je crois être revenu dans le bâtiment situé en pleine mer. Mes yeux s’habituent à l’obscurité. Je découvre une cave totalement inconnue. Je vois l’escalier qui mène à l’étage supérieur. Je pousse la porte. Un homme me tire vers l’intérieur d’une maison.

— Je vous cherche depuis dix minutes ! Allez, en avant !

La porte d’entrée s’ouvre sur une incroyable foule. Des dizaines de journalistes actionnent leurs flashs. Derrière eux se dresse une gigantesque tour de métal. L’homme qui m’accompagne se penche vers moi.

— Monsieur Eiffel... Si vous ne voulez pas avoir l'air d'un imbécile demain, dans les journaux du monde entier, je vous conseillerais de fermer votre bouche et de sourire aux photographes !

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Bernadette Lefebvre · il y a
Incroyable récit un rêve éveillé
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Jérémy Riou · il y a
Merci beaucoup Bernadette !! :)
N'hésitez pas à jeter un oeil à mes autres histoires, notamment "Chambre 409" qui est actuellement en compétition :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/chambre-409

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Bernadette Lefebvre · il y a
Ha ça sent le suspense !
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Marion Azaïs · il y a
Bonjour,
J'ai beaucoup aimé votre nouvelle et j'aimerai l'utiliser (d'ici quelques mois !) sur mon site internet pro... Pourrions-nous en parler en privé ?
Bien cordialement,

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Martine Bossoutrot · il y a
quel final super!
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Jérémy Riou · il y a
Merci beaucoup Martine !
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Yann Suerte · il y a
Très beau récit...Bravo. Et si vos pas vous y mènent, je vous laisse ouverte la porte de mon « Atelier , en finale d'automne. Yann
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Clément Dousset · il y a
très beau jeu de temps, d'espaces, de souvenirs, de destins virtuels avec une chute très en hauteur !
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Jérémy Riou · il y a
Merci beaucoup Clément ! Très heureux que ayez apprécié cette histoire ! :)
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Clément Dousset · il y a
De rien, Jérémy. Le fantastique est un genre auquel je suis plutôt sensible comme on peut le voir ici : http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-chapeau-noir
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Guilhaine Chambon · il y a
Merci pour ce texte . Belle écriture.
Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale et si le cœur vous en dit de visiter ma page. Bonne journée

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Geny Montel · il y a
Ouf ! Gustave Eiffel a eu chaud !
Ces allers retours dans le temps qui bouleversent le destin de ce gardien de phare pour aboutir à la destinée de ses rêves sont merveilleusement bien menés !
L'écriture est rythmée et très agréable !
(Petit aparté : comment participer à la Compet' Mise en ligne ?)

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Jérémy Riou · il y a
Merci beaucoup Geny !! :D
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Coralie · il y a
Bonjour Geny Montel ! Il ne s'agit pas d'un prix - c'est un problème d'affichage, qui devrait être bientôt résolu. Ce texte a fait l'objet d'une commande pour diffusion dans les Distributeurs d'histoires courtes. Le vote donc, n'a pas d'utilité, si ce n'est pour soutenir l'auteur :)
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Geny Montel · il y a
Merci beaucoup Coralie pour cette précision. J'ai en effet relevé ça et là ce "mise en ligne"... Bonne soirée à vous !

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