"Guano Space Act"

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J’aime la vie et j’aime les gens. Une carrière en cuisine, une autre en soins... Et ce désir, viscéral, d’écrire les mots/maux de ces personnes rencontrées, de cette vie loufoque qui se  [+]

“ CHAQUE FOIS QU'UN CITOYEN DES ÉTATS-UNIS DÉCOUVRE UN GISEMENT DE MATÉRIAUX PRÉCIEUX OU RARES, UTILE À L’ÉCONOMIE ET AU DÉVELOPPEMENT DES ETATS-UNIS D’AMÉRIQUE, SUR UN ASTRE OU UN CORPS CÉLESTE, HORS DE LA JURIDICTION LÉGALE D'UN AUTRE GOUVERNEMENT, ET NON OCCUPÉ PAR LES CITOYENS D'UN AUTRE GOUVERNEMENT, ET EN PREND LA POSSESSION PAISIBLE, ET OCCUPE DE MÊME, UN TEL ASTRE OU CORPS CÉLESTE PEUT, À LA DISCRÉTION DU PRÉSIDENT, ÊTRE CONSIDÉRÉE COMME APPARTENANT AUX ÉTATS-UNIS.”
US Code, Title 48 bis, Chapter 8 bis.


L’affiche cartonnée avait belle allure sur la photo que Ben tenait entre ses gros doigts tachetés de roux. Ses yeux pétillaient de fierté à l’évocation de ce souvenir.

“ Tu vois gamin, c’était un acte autant artistique que politique. Nous étions cinq copains, imberbes et bouillonnants d'énergie, et c’est ce qui est sorti de nos cerveaux de puceaux ! “

L’homme à côté de lui, plus jeune, le regardait d’un œil, l’autre étant fermé douloureusement par la réverbération de l’éclat du soleil sur la surface de l’eau, face à eux. Il décela dans ces propos une pointe d’amertume.

“ Vous le regrettez? “

Ben eu un hoquet que le jeune journaliste prit pour un rôt plein de sarcasme.

“ Tu me demandes s’il n’aurait pas mieux valu qu’on trempe nos nouilles au lieu de pondre ça ? “

Il lui désigna le cliché qu’il agitait dans l’air, celui-là même que le journaliste lui avait tendu quelques minutes plus tôt. Il reprit la photographie en pinçant les deux coins inférieurs de ses ongles cassés, et fouilla le passé dans sa tête échevelée.

“ A l’époque, nous sortions à peine de la crise du Coronavirus, une sacrée saloperie !

On nous avait enfermé pendant des mois, alors, forcément, nous avions eu le temps de cogiter. Toute cette force créatrice a explosé en une multitude de projets, mais celui-là était de loin le plus original. Les élections présidentielles battaient leur pleins, on était les spectateurs de coups bas et de promesses intenables, comme à l’époque de la Rome antique je suppose. “

Le vieux Ben avait la gorge sèche et il but une gorgée de sa canette de bière, et continua son récit.

“ C’est Sam qui a créé le visuel, moi c’était l’idée, et tous ensemble, on a modelé le projet. Nous sommes partis du “ Guano Islands Act “, une loi qui autorisait, au dix-neuvième siècle, n’importe quel citoyen Américain à s’approprier une île au nom des États-Unis, pourvu qu’elle contienne une épaisseur suffisante de chiure d’oiseaux, le guano !

L’agriculture de l’époque s’en servait comme engrais, une véritable potion magique, et du coup, ce fut un business très lucratif.

Il suffisait d’avoir une coque suffisamment étanche pour traverser l’océan et plusieurs bouteilles de ratafia pour lutter contre la soif des grandes étendues, et pour affronter les tempêtes et les cannibales. Ensuite, on plantait le drapeau étoilé, et les banques s’occupaient du reste.

Comme je te l’ai dit, on était jeune et baigné d’idéaux flamboyants, et nous pensions faire notre part du devoir en dénonçant l’impérialisme cupide.

Notre projet était chouette, il ne restait plus qu’à diffuser notre création.

On a placardé une centaine d’affiches-papiers sur les murs de la ville. On sortait le soir à la tombée de la nuit parce que, bien sûr, c’était illégal.

Et puis, on a inondé les réseaux sociaux de l’époque avec l'affichage numérique. Je peux bien te dire, maintenant, que plusieurs sites ont été piratés, Sam était un crack ! “

Ben se para d’un rire sonore d’autosatisfaction, et le journaliste rit aussi. Puis le vieux secoua sa grosse tête affligée.

“ Comment aurait-on pu prévoir la tournure qu’allait prendre les événements ?

Les premiers jours ont été relativement calmes, on n’avait pas beaucoup de retour. En fait, on n’en avait aucun, et on a commencé à se morfondre sur notre avenir artistique.
Et au bout de la deuxième semaine, un journal local, certainement à court de sujets, à fait un article sur la mystérieuse Loi, collée un peu partout sur les murs de la ville.
Est-ce que c’était un bon article ? Sacré nom de Dieu que non ! Le type avait dû vomir son litre de bière et le ravaler avant d’écrire son papier !

Quoi qu’il en soit, trois semaines plus tard, l’affaire passait au niveau national.

Un reportage de CNS enquêtait sur la véracité de la Loi, et sur l’engouement qu’elle suscitait dans de nombreuses entreprises.
Contre toute attente, notre canular s’invitait dans des débats législatifs, philosophiques, économiques, théologiques et je ne sais quoi d’autres...

Voilà comment notre “ Guano Space Act “ fut élevé au titre de grand remède contre la morosité et la crise économique qui secouait alors l’Amérique. Quelle connerie !
On n’avait même pas changé le mot “ Guano “ dans l’intitulé de la Loi, comme quoi, c’était bien une idée de merde, mais tout le monde semblait emballé. Les perspectives d’avenir devenaient florissantes, et beaucoup se voyait déjà en tenue de “ Starfleet Command “, et pour les plus secoués de la théière, en “ Starship Troopers Revenge “, avec le flingue qui allait avec. “

Ben repris sa respiration et une autre gorgée de bière. Il regarda d’un œil sévère la canette du jeune, et celui-ci but aussi le jus amère et tiède.

“ Faut que tu comprennes qu’à l’époque, c’était la course à la présidence. Et le locataire de la Maison Blanche n’était pas vraiment sûr d’être réélu. Il traînait des casseroles depuis le début de son mandat et sur sa gestion de la crise du Coronavirus. Mais ce qui était formidable chez ce gars, c’est qu’il avait la mentalité d’un enfant de dix ans. Et à dix ans, l’aventure et le jeu sont plus attractifs qu’une campagne présidentielle.

Alors, comme l’espéraient ses partisans, et comme le redoutaient ses adversaires, il s’est passionné pour cette fausse Loi, et à fait en sorte qu’elle devienne réelle et qu’elle soit promulguée, et ce, malgré le Droit International de l’Espace qui empêche, en principe, l’appropriation privé ou étatique de l’espace “ extra-atmosphérique “. Mais ça, inutile de te dire qu’il aurait été capable de sortir ses testicules et jouer avec en faisant de larges moulinets devant l’Assemblée de l’ONU plutôt que de renoncer !

Il pouvait dès lors, brandir l’Acte final comme une Panacée Universelle et devenir le conquérant de l’espace, héraut de la Destiné Manifeste intergalactique...

Il aura fallu dix ans à peine pour voir décoller à tout va les fusées de grandes sociétés, d’associations diverses, et même de congrégations religieuses, toutes voulant s’approprier une part de cette immensité stellaire. Certains, aux capacités plus modestes, se contenteraient d’un morceau de cailloux en orbite autour d’un autre caillou quelconque, quand d’autres, se taillait des royaumes Lunaire.

Bientôt, de nouvelles étoiles apparaissaient la nuit, aux noms des grandes compagnies minières.

Bien sûr, un temps, les autres grands pays du monde ont protesté, avant de se lancer à leur tour dans la course, avec plus de ferveur encore. C’était une aubaine pour tout le monde. Le président américain avait brisé l’interdit, le tabou, et il était vénéré pour ça. “

Il y eut un silence, puis le jeune journaliste commenta.

“ Tout ça donc, à partir d’un canular... “

“ Ouaip ! Soixante années bâties sur une farce. C’est plutôt bien réussi, non ? “

Le jeunot acquiesça. De l’autre côté de la Baie, un haut-parleur égrena un décompte. Puis, un épais nuage de fumée blanche roula comme un chou-fleur, aussitôt suivit d’un puissant grondement qui fit vibrer jusqu’aux entrailles des deux spectateurs. Une fusée en forme de suppositoire s’éleva rapidement du pas de tir et disparut bien haut derrière le bleu azur du ciel.

“ Voilà mon gars, toute l’histoire. “

Ben se releva avec difficulté du rebord en terre qui surplombait la mer plate de somnolence. Sa cannette était vide et il avait une envie pressante d’uriner.

“ Une dernière question. Vous ne m’avez pas dit réellement si vous regrettiez votre “ projet artistique et politique “ et tout ce qui en a découlé... “

Ben soupira et pencha la tête pensivement vers le sol. Son front ridé était constellé de gouttes de sueur. Puis il se redressa et regarda droit dans les yeux le jeune journaliste qui l’interrogeait.

“ Au début...oui, j’ai regretté, énormément...”

“ Et ensuite ? “

“ Ensuite...j’ai pris des actions dans des sociétés minières spatiales ! “

Ben laissa éclater un gros rire gras, la bouche grande ouverte, et asséna une rude tape sur l’épaule du gamin.

Il fouilla ses poches à la recherche des clés de son rutilant 4*4 et tendit sa grosse paluche vers le journaliste, qui lui remit une enveloppe.

“ 1500 dollars, comme convenu. “

Ils se saluèrent, et chacun partit à ses occupations, sur le chemin ondulant de chaleur.
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