Grand-Père

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En compétition

Voyageur au long cours... Les origines multiples de Nicolas Johnson, l'amènent à visiter ses racines  [+]

Image de Printemps 2021

Il tombait des cordes. Un déluge semblable à celui évoqué dans cette bible, ce testament aux pages de papier si fin avec lequel Dan Madplume aimait se rouler des cigarettes divines de Nawak'osis. Malgré son grand âge il conduisait toujours, une Buick noire, un modèle Roadmaster deux portes de 1949. La pluie ruisselait sur les ailes avant fuselées, fendues chacune par quatre ouïes d’aération argentées. Elle crépitait en rafale, frappait le capot galbé sous lequel ronronnait un V8 en ligne. À la proue rutilait une spectaculaire calandre, chromée, édentée, semblable au sourire de John Two-Guns qui accompagnait Dan ce jour-là.
— Oui, aimait-il prétendre, c’est la plus belle des mécaniques dans le comté de Glacier, et de rajouter, et même j’suis sûr jusqu’à Heart-Butte, dans celui voisin de Pondera.


C’est que les véhicules que l’on croisait à l’époque dans ce coin de l’état du Montana étaient encore, pour la plupart, d’humbles pick-up Ford ou Dodge et des utilitaires des champs, souvent crottés par le labour. Ils tractaient parfois une remorque, chargée d’une truie, d’une vache, ou bien pleine de betteraves à sucre ou de pommes de terre. Non, rien de comparable avec cette ambassadrice de la civilisation éduquée et des villes clinquantes aux sommets desquelles, suspendu des centaines de mètres au-dessus du vide, chevauchant le métal, Madplume avait contribué à l’érection des totems urbains du progrès. Ces constructions géantes de verre et d’acier dont les éjaculations électriques masquaient aujourd’hui les étoiles. Tenir son volant lui procurait un vertige semblable à celui éprouvé là-haut, la sensation d’être un homme estimable, d’autant que, en bonne complice, son amnésie de patriarche s’était chargée d’effacer de sa mémoire les souvenirs qui auraient pu contredire cette appréciation. Des aléas, certes regrettables, pour d’aucuns enfouis sous de simples pelletées de terre, mais, respectueusement tassés par les pas de chorégraphies rituelles... ce souci de la tradition. Quand des bribes remontaient à la surface, Dan Madplume les chassait à la façon des mouches, d’un revers de la main, avant de concéder, un brin arrogant : « Bah, oui, c’est vrai, peut être que j’ai été un peu rebelle et brigand. Que voulez-vous, je suis né sauvage à ce qu’on dit et de toute façon le respect n’a jamais été destiné aux Indiens, alors »... Alors, il espérait cependant qu’à l’heure de sa mort, sa défaillance mémorielle jouerait en sa faveur, qu’il pourrait dire sans trop mentir, juste avant de passer de l’autre côté : C’est que, voyez-vous, je ne me rappelle plus trop ce qui s’est passé, tout cela m’échappe, l’âge vous savez... et ainsi de rejoindre le bon côté de la rédemption, comme l’on reçoit l’as d’un flush royal, quitte à le sortir de sa manche.


L’apprentissage du maniement des prières invocatoires des blancs, savoir dégainer à propos les « notre père » tout comme le revolver ou le couteau lui avaient permis de traverser le guet-apens des années et le carrefour de la jonction des siècles. Entreprenant, il avait su s’adapter à la destinée manifeste des nations conquérantes. Une mystification céleste, prétendument civilisatrice. Une doctrine à l’origine des invasions et des humiliations autochtones, qui occultaient des livres d’histoire les génocides et la tyrannie et dissimulait sa perversion jusque dans le caleçon de certains de ses représentants religieux. C’est qu’il avait fallu s’adapter, sans quoi... sans quoi vous finissiez exterminés dans votre tipi sur les berges de la Marias, innocemment criblés de plombs en plein sommeil, à la façon de ses grands-parents, ou bien celle de son père, le corps secoué par les tremblements incontrôlables de la soumission à l’alcool et aux remords ou bien encore comme Blue, son fils unique... Oui, Dan avait su louvoyer dans la tourmente, le bon sens, l’instinct et la chance y avaient contribué...

L’âge lui avait permis d’échapper au devoir du guerrier lors de la Première Guerre mondiale. La guerre, il l’avait mené autrement, à sa manière, Blue, lui, n’avait pas su résister aux sirènes de la deuxième.
— Bon sang, Blue, pourquoi veux-tu te battre pour ces enfoirés qui nous ont dévasté, volé et trahi ? lui avait-il demandé.
— Parce que papa, même mis à terre, moins que rien, massacrés, il faut montrer à ces Napikwans que c’est toujours nous qui sommes les plus valeureux et avons les plus grosses.


Dan ressassait souvent les raisons d’honneur et d’orgueil qui avaient poussé les siens, souvent si jeunes, à s’engager pour les guerres étrangères. Que ce soit la première, vingt années à peine après le carnage de Wounded Knee, alors qu’il ne restait déjà plus qu’une poignée de ce qui avait été une multitude. Des milliers à se vautrer dans la boue sanglante des tranchées... plus nombreux encore à débarquer sur des plages lointaines, sans droit de vote pour la plupart... Cette schizophrénie, ce talent pour l’exploit, cette quête d’histoires, la tradition du récit valeureux, la perpétuation de la douleur. Leurs corps avalés par la terre où la mer, pour un drapeau levé à Iwo Jima sur une colline vérolée de cratères d’obus, pour le prestige de l’atome et du capital.
Ici, aux États-Unis d’Amérique, d’occasionnels panneaux de bord de route, souvent troués par les balles ou frappés de chevrotine, évoquaient l’histoire des ancêtres, des âmes anciennes ; les lieux d’épiques combats, de grandes victoires ou de tristes massacres, tout dépendait. Il y avait à l’occasion une station-service à proximité, une boutique de souvenirs ou un restaurant pour routiers. De temps en temps, l’icône d’un indien emplumé ou un tipi en plâtre peint étaient posés sur le toit pour attirer les familles de curieux, les nostalgiques, les tumbleweed accompagnés par leurs chiens de prairie, les esprits d’un peuple à jamais transformé.


Blue revint de la guerre avec des médailles sur la poitrine et un testicule en moins. Cela ne l’empêcha pas, après sa première fille Apani, d’être de nouveau père. Ironiquement, ce fut des jumeaux. Tragiquement, sa femme Yellow-moon mourut à l’accouchement. La douleur de sa perte s’ajouta aux émiettements psychologiques de ses combats dans le Pacifique, malgré la protection des siens et leur médecine de l’âme. La solitude des bruits dans sa tête, ses plaies intérieures et les souvenirs le rongèrent. La nuit, les coyotes et les chiens répondaient à ses hurlements de frayeur, jusqu’à ce que la maladie finisse par l’emporter. Il hérita alors de la glorieuse et tragique charge de ses trois petits enfants. L’institution des prêtres du Diocèse de Great-Falls et Billings, dans un souci d’intégration œcuménique, tenta d’accaparer les jumeaux devenus orphelins. Les gamins s’échappèrent courageusement, quelques mois plus tard, mais, hélas, après les outrages ; Raw et Ash, cette responsabilité de la douleur... La rage qu’il leur en resta. Dan sut les venger à sa façon.


La pluie redoublait de plus belle quand Madplume et Two-Guns quittèrent le campement moderne, des baraques préfabriquées, déjà fatiguées, et des bouts de mémoire de tente. La miséricorde du quartier de Mocassin Flat près de Browning. Ash et Raw à l’affût bondirent sur le chemin de terre. On pouvait lire la frustration sur leurs visages, ils fulminaient de ne pas être du voyage.
— Emmène-nous grand-père, emmène-nous donc.
— Nous allons contrôler le niveau de la Cut Bank pour éviter les inondations. Nous ne serons pas longs, leur lança-t-il par la vitre entrouverte. Il leur dissimulait la raison bien moins noble qui motivait leur escapade. Une bouteille de Ten High.
Les deux grandes tiges de corps adolescents bondissaient comme des sauterelles par dessus les flaques, leurs cheveux emmêlés d’orage. Ils accompagnèrent la voiture sur une centaine de mètres, insistant : grand-père, grand-père, ils frappaient du plat de leurs mains sur le toit qui se mit à résonner, semblable au tambour de la cérémonie Okan. Madplume, en homme avisé, aurait dû prêter un peu plus d’attention à ce signe. La Buick rejoignit la route luisante, tourna, accéléra, disparue au détour, laissant les gamins là, dépités et trempés.


Dan slaloma entre les débords fangeux et les lambeaux inondés du goudron, quelques kilomètres de gerbes, de splash et de plouf à travers la plaine rincée, avant de rejoindre un promontoire de la rive sud, juste au-dessus, à quelques mètres à peine du spectacle de la Cut Bank Creek en crue. Face à eux, de l’autre côté du bouillonnement, l’immensité grasse et verte ondulait sous le vent et ses vallonnements flottaient sensuellement entre la terre et le ciel. Des chevaux s’étaient regroupés à l’abri d’un bosquet de peuplier, leurs croupes protectrices tournées ostensiblement face aux risées obliques et cinglantes. Des vaches lustrées pâturaient, insouciantes. Le silo d’une ferme propulsa un éclair qui irradia silencieusement la nuée grise avant de déchirer la moiteur d’un craquement sec. Le temps d’une respiration et le grondement suivit, roula, s’éparpilla... l’écho fantôme, la mémoire du martèlement des grands troupeaux de bisons disparus.
À l’ouest, dans la brume, on devinait la carrure imposante du rocher sacré de Chief-Mountain ; le réconfort quand, après une longue absence, apparaissaient les 1525 mètres de granit, la sentinelle avec, à l’arrière-plan, la colonne vertébrale des Rocheuses et ses arêtes blanchies. Les yeux pleins de cette perfection, Dan bourra sa pipe de tabac Prince Albert. Il l’alluma en trois appels d’air. L’odeur et son voile de fumée beige se répandirent dans l’habitacle, se mélangeant à celle du cuir rouge de la sellerie, aux effluves du whiskey et aux parfums de leurs carcasses apprêtées d’Old Spice. C’est vrai que Two-guns et lui étaient coquets. Ils aimaient se tenir devant l’objectif des touristes égarés lors des pow-wow. Profils aquilins et fiers, cheveux nattés, chemises Westerners brodées, lacets de cou peuplés de griffes d’ours ouvragées et denims impeccables par-dessus des bottes Wilson toujours cirées... Mieux valait être décemment vêtu, on accordait bien plus de considération à un mort correctement habillé, surtout s’il s’agissait d’un indien.


Cette année-là, la neige des Rocheuses s’était mise à fondre dès avril sous l’effet du chinook, en mai, elle était revenue en de soudaines chutes records qui s’étaient ajoutées au débit des fontes et en juin la pluie y avait rajouté sa part de folie. Il fallait voir la puissance liquide accouchée par le flanc des montagnes, dévaler, se ruer dans la prairie. Omahksoyisksiksina, l’esprit du serpent à cornes s’en donnait à cœur joie. Son corps musculeux au pelage de boue écumait, ondulait, giclait, avec tellement d’enthousiasme, d’une rive à l’autre. Il charriait des carcasses d’arbres aux formes monstrueuses, terrassées, les racines dressées de l’un d’entre eux passa, la main d’un géant à l’agonie tendue vers le ciel. Tous deux observaient le spectacle du surplomb, confortablement installés dans le cuir, sirotant la bouteille de Ten High dont le « America’s native spirit » marqué sur l’étiquette les faisait tellement rire.
Le rugissement de l’eau et celui des bourrasques sur la carrosserie couvraient presque le son de la radio où le speaker de KSEN venait d’annoncer « The End of the World », un titre de Skeeter Davis, une scie, nostalgique et sucrée comme du sirop pour pancakes. Dan monta le volume au maximum et ils entonnèrent les paroles en cœur, avec leurs voix de casseroles alcoolisées :
« Why does my heart go on beating

Why do these eyes of mine cry

Don’t they know it’s the end of the world

It ended when you said goodbye. »


— John, John, fit Dan, nous ne sommes plus que deux vieux bouts de parchemin imbibés qui faisons les malins en tournant la chanson en dérision... mais, bon sang, j’aimerais encore pouvoir tenir la main d’une femme tout en regardant la pluie tomber...
— Moi aussi, moi aussi, fit Two-Guns en hochant la tête. C’est qu’elles nous ont toutes devancé là-haut, rajouta-t-il tristement.
Puis il n’y eut plus que le bruit de la pluie et celui de leurs lèvres sur le goulot et le clapotis du liquide à l’intérieur de la bouteille qui passait d’une main à l’autre.
Rompant le silence, Madplume s’exclama : « Bon sang, l’alcool vient de déterrer un truc dans ma tête comme un chien avec son os ». Il se redressa sur son siège dans lequel il s’avachissait progressivement, se tourna vers Two-Guns, le fixa droit dans les yeux.
— Tu sais, poursuivit-il, il y a cette histoire que mon père me racontait et que je crois ne jamais t’avoir dite, pas plus qu’aux enfants d’ailleurs, du moins, il me semble. Si c’est pas le cas, tant pis, t’auras qu’à poliment faire comme si c’était la première fois... Après tout c’est mon anniversaire aujourd’hui et ce n’est pas par hasard si ça me revient... C’est que j’ai un pressentiment. Toi tu es plus jeune de seize ans, alors, en principe... peut-être même qu’il te prendra l’envie de la raconter à ton tour. Tu diras, je tiens ça de mon vieil ami Dan Madplume, c’était mon ami, un gredin de bon gars...
Two-guns le regarda en souriant, inclina un peu la tête sur le côté afin de considérer quelle part de sérieux il y avait dans son propos.
— Ouais, ben, alors dépêche-toi, Dan Madplume, commence vite cette putain d’histoire, on ne sait jamais, lui dit-il en riant.
Madplume lampa une nouvelle gorgée, passa ses mains à plat sur le dessus de son crâne, caressa la blancheur de ses cheveux, ses doigts suivirent le fil de ses tresses jusqu’aux pointes avant qu’il ne se lance de la même façon que le faisait son père, d’abord une longue inspiration et puis les mots.
— C’est l’histoire de ce Owl Child et de ce voyou de visage pâle de Malcolm Clarke, comme mon paternel disait, avec un évident mépris dans sa voix. C’était l’époque du grand changement et en me la racontant, il souhaitait m’instruire du bon chemin à suivre et me préparer aux conséquences tragiques à venir, celles des guerres perdues contre les Napikwans. Il me disait, voilà comment les petites peines conduisent à de plus grandes. Tu sais mon fils, trop souvent on s’obstine face à ce que l’on devrait accepter sans autre apprentissage que celui de la résignation et du fatalisme, quand bien même douloureux et insupportable. C’est certainement pour cette raison que le whisky a été inventé par les blancs et aussi pourquoi nous, nous tenons si mal l’alcool. Oui, affirmait-il, nous aurions pu nous éviter bien des souffrances en agissant de la sorte. Ça s’est passé durant l’été 1867 et Owl-Child avait décidé de visiter sa cousine Cutting-Off-Head, épouse de ce Malcolm Clarke aussi surnommé Four Bears, à cause des quatre grizzlis qu’il avait tué à lui tout seul en une matinée... Aucun des nôtres n’avait jamais porté un nom pareil, quatre ours, c’est sûr, ça créait de la jalousie. D’autant plus que cet homme aimait nos squaws, avec lesquelles il avait eu une meute d’enfants, curieusement tous nés avec les yeux bleus, une variation de bleu, jusqu’à l’azur d’hiver. Nos femmes enviaient la progéniture de cet homme et il faut bien dire que ça mettait une nouvelle fois les nôtres mal à l’aise. Oui, ce gars était le chef d’une vraie tribu de métisses. D’abord avec Cutting Off Head qui lui en avait donné cinq et puis ce sang mêlé de Good Singing qui, malgré son jeune âge, lui en avait donné cinq de plus. D’un autre côté, ses deux épouses avaient su lui attirer le respect de certains des nôtres ou plutôt la paix des parentés, et même détesté, il était toléré, d’autant que nous échangions avec lui nos peaux. C’est qu’ils n’étaient pas encore trop nombreux aux alentours, en dehors de Fort Mc Kenzie ou de Fort Benton. Bref, oui, d’aucuns l’aimaient pour ce qu’il possédait, d’autres pour ce qu’il était, un bel enfoiré et un arnaqueur, un bagarreur avec suffisamment de vaillance et de chance pour être toujours en possession de ses cheveux à cinquante ans et d’un ranch en plein sur notre territoire, un exploit.


— Ce blanc possédait indéniablement une bonne médecine et une bonne grosse paire... réagit Two-Guns.
— Tu parles !
— Continue mon ami, je chevauche à tes côtés, j’écoute ton père parler par ta bouche. Continue, mais passe-moi donc un peu de carburant.
— Donc, Owl Child, accompagné d’une dizaine de braves avec femmes et enfants, installa son campement sur les terres de ce Clarke. En bon négociant et dans un souci de concorde, l’homme accueillait volontiers les proches et parents de ses épouses. Seulement voilà, peu de temps après leur arrivée, des chevaux vinrent à disparaître. Volés, sans que l’on ne sache par qui. Les portes des corrals avaient été ouvertes et les canassons s’étaient tirés. Curieusement, Clarke réussit à rapidement ramener les siens : je savais où les trouver, mes chevaux connaissaient la pâture, avait-il dit. Owl Child, lui, dut laisser femmes et enfants sur place et partir avec ses hommes à leur recherche sur des montures prêtées. Il était revenu quelques jours plus tard, bredouille et dépité.
— Ça, j’imagine qu’il devait l’avoir mauvaise.
— Tu crois pas si bien dire. Tu le sais aussi bien que moi, John, en ce temps-là, mieux valait perdre ses dents que ses chevaux.
— Ouais, ben moi j’ai toujours mon cheval. Les yeux de Two-Guns s’étaient plissés pour n’être plus que deux fentes avec des rides tout autour et un petit éclat brillant au milieu. Donc, tu disais que cet enfoiré prospérait, que ses femmes pondaient des enfants tous bien portants et que le ciel l’accompagnait de sa bienveillance, alors oui, c’est certain sa médecine était la plus puissante.
— Ouais Two-guns. Ce Clarke aurait pu lui offrir des chevaux, un geste, une compensation du sort... Mais il ne le fit pas. C’est vrai que ce Owl Child avait la réputation d’être un querelleur à l’affût d’occasions... Peut-être même que Clarke avait pensé qu’il s’était lui-même volé, pour bénéficier stratégiquement de son possible et charitable dédommagement.
— Ça Dan, ça aurait été une sacrée ruse pas vrai ? Et il se mit à rire à l’intérieur. Son petit corps tout sec et maigre secoué de tressautements, si bien qu’en tendant l’oreille, on pouvait entendre ses os s’entrechoquer, et le frottement de ses bronches, le bruit d’un sac de jute rempli de cailloux que l’on traîne à terre.
— Tu penses bien que Owl Child lui en garda rancune. Au petit matin, il leva discrètement le camp et alla lui-même se servir en chevaux dans le corral du ranch et prit en plus une paire de mules en rétribution des dommages.
Two-Guns riait franchement cette fois-ci, l’alcool aidant, animé de hoquets, sa bouche aux reflets d’or avec ses trous, grande ouverte, et ses éclats rauques procuraient de la joie à Madplume, le plaisir de le voir comme ça. Il posa sa main large et fripée comme l’écorce d’un cèdre sur l’épaule de l’homme et la serra amicalement plusieurs fois, il aurait pu la broyer rien qu’avec deux doigts.
— Écoute bien, rajouta-t-il, deux jours plus tard, les blancs furieux déboulaient au campement, ouais ce Clarke en compagnie de l’un de ses fils, Horace qu’il s’appelait. Ces deux-là étaient fermement décidés à obtenir la restitution de leurs biens. Lorsque ce Horace vit Owl Child juché sur l’une de ses montures favorites, il devint comme fou. Fou au point de lui fouetter le visage avec ses rênes pendant que son père le traitait de vieille femme. Tous deux ne durent leur survie que grâce à l’intervention des anciens et l’on en resta plus ou moins là... Owl Child rendit une partie des chevaux prétendant que l’autre partie lui avait été volé par les Crows... et moi, Dan Madplume, neuf mois après cet évènement je trouvais le chemin de ce monde, jour pour jour avec aujourd’hui 8 juin 1964, quatre-vingt-seize putains d’années.
— Bon anniversaire mon vivivieil ami, éructa Two-Guns, sa voix devenue passablement pâteuse.
Dan Madplume reprit une gorgée.
— Celle-là, c’est celle du dénouement, souffla-t-il.
— Vas-y Dddan, je suis tout ouïe.
— La suite se déroula une fin d’après-midi de l’été 1869. Clarke finissait une partie de backgammon sur la véranda de son Ranch quand Owl Child se pointa avec cinq autres braves. L’air de rien, tout le monde se salua, jusqu’à l’accolade, de la même façon que l’on se retrouve après une longue absence en famille et que l’on fait semblant d’oublier ce qui s’est passé avant... Ils taillèrent le bout de gras, exprimèrent les regrets pour la disparition de Good Singing, morte en couche et qui avait laissé un sixième enfant, une fille aux yeux bleus. Ils partagèrent une pipe et soupèrent ensemble en grande fraternité. Lors d’une nouvelle pipe à la fin du repas, Owl Child fit savoir qu’il était venu ramener des chevaux qui avaient été volés à Clarke par les Crows quelques semaines auparavant, et qu’il comptait sur lui pour les peaux de la saison. L’homme, qui était resté sur ses gardes, réagit alors avec grand enthousiasme et lui offrit son meilleur whiskey. Devant autant de bonnes nouvelles comment aurait-il pu se douter... Jusqu’à ce que Owl Child propose à son fils Horace d’aller identifier et compter les chevaux ramenés par ses hommes à l’extérieur... Le jeune homme hésita un instant, se demanda prudemment s’il devait sortir armé, tout ça pouvait attendre le lendemain matin... Mais, l’alcool aidant, son père le raisonna sèchement, tout en continuant sa conversation. Soudain, des coups de feu claquèrent et la panique s’empara de tous. Une dizaine de cavaliers, sortis de nulle part, se joignirent à la mise à sac du Ranch. Malcolm Clarke mourut, le tomawak fiché dans sa poitrine ne lui en laissa pas le choix. Parce qu’ils avaient tous du sang Piegans, sa famille fut épargnée et, bien que blessé, Horace se remit avec l’intention ferme de se venger. Owl Child justifia la mort de l’homme par l’humiliation subie auparavant et prétendit que des femmes avaient été violées au ranch pendant qu’il recherchait ses chevaux volés lors de son séjour... et que cela expliquait le mystère des yeux bleus de certains de nos enfants.
— Nom de dddieu ! brailla Two-Guns. Nooom de dddieu, il le répéta quatre ou cinq fois avant d’ajouter, l’air désolé, pardon, vas-y, continue Dan...
— C’est un de ces éclaireurs métis qui, quelques mois plus tard, à l’aurore glaciale et dans une neige épaisse, conduisit les soldats pour leur raid de punition. Au moment de passer à l’attaque, il réalisa qu’il s’agissait du camp du chef pacifiste de Heavy Runner et non pas celui de la bande à Owl Child. Le colonel qui conduisait le détachement déclara : cela ne fait aucune différence, ce sont tous des Indiens et nous allons les tuer, tous. Restez calmes et visez juste. N’épargnez personne. Le drame eut lieu sur les berges de la Marias, le 23 janvier 1870. Mes grands-parents paternels étaient parmi les deux cent dix-sept qui moururent ce jour-là...
Tu vois John, mon père terminait de la même façon qu’il débutait, avec une grande inspiration suivie d’un léger sifflement, celui de l’air maintenant sans mots qui s’échappait d’entre ses lèvres. Le son d’une flèche qui file vers son but. Pour tout te dire, à l’intonation de sa voix, et bien que jamais il ne me l’avoua, j’imaginais son rôle dans le meurtre de ce Clarke. Je savais qu’il avait été l’un des jeunes braves de ce Owl-Child et qu’il portait sa part de responsabilité dans la mort de ses propres parents. À chaque fois qu’il m’a raconté ce récit, j’ai feint, pour le satisfaire, de méditer le sens du récit, mais mon esprit bouillonnait comme l’étuve d’un steam-boat, plein d’une vapeur que j’allais passer une bonne partie de ma vie terrestre à fulminer. Ce n’est pourtant que bien après la mort de ma mère et de mon père, un de ces jours où, saoul, je me regardais dans le miroir, que j’acceptais enfin l’évidence et réalisais le vrai sens de cette histoire.
— Nom ddde didieu Madplume ! Réitéra Two-Guns, toutes ces années et je n’ai jajamais osé te le dedemander !
Juste le martèlement de la pluie sur la tôle, le bruit du vent et la légère vibration de la carrosserie sous les rafales les plus violentes. Dan absorba une nouvelle gorgée pour faire disparaître les larmes qui lui étaient montées aux yeux et tendit la fin de la bouteille à Two-Guns. Celui-ci interrompit son geste, resta le bras suspendu, la bouche entrouverte avant de s’exclamer : ah bbben memerde ! Sa voix était devenue chevrotante, je crois que j’aurais pas le temps de raconter cette ppuputain d’histoire à qui que ce soit d’autre !! Il retira sèchement la bouteille de la main de Madplume et la vida prestement, d’un seul coup de coude, jusqu’à la dernière goutte, avant d’ajouter : Le réservoir amont vient de lâcher Dan, il vient de lâcher, c’est sûr, bon sang, la rivière est énorme, elle a faim et elle va nous bouffer !

Madplume vit le reflet d’effroi dans les yeux de son ami qui s’écarquillaient comme jamais, il tourna sa tête à l’opposé, juste à temps pour découvrir la vague gigantesque. Elle mordit la terre du promontoire, la mâcha dans un fracas dantesque, les aspira dans sa gueule bouillonnante. Emportée par le courant, pendant une fraction d’éternité, la Buick se maintint fièrement à la surface. Dan eut le temps d’une ou deux bouffées supplémentaires sur sa pipe. Il garda une main sur le volant avec l’illusion qu’il la conduisait, qu’il en maîtrisait toujours le destin. Two-Guns marmonnait à ses côtés, les mains posées à plat sur ses cuisses, son visage à présent étrangement calme. Ils voguaient tous deux en direction de la Marias et puis ce serait le Missouri avant de rejoindre le Mississippi et de glisser jusqu’au golfe du Mexique... La radio jouait faiblement dans le vacarme comme si de rien n’était. Par la fenêtre, il vit le désespoir d’un cheval qui surnageait, emporté par la fureur. L’animal tentait péniblement de maintenir sa tête hors de l’eau, ses naseaux frémissants, ses yeux exorbités, injectés de peur avec cette expression qui semblait dire : C’est foutu, pas vrai ?
Quand une situation était sur le point de dégénérer, alors en quête urgente d’inspiration et malgré la flopée de prières qui lui venaient à la bouche, Madplume savait abandonner les recours diplomatiques, les subterfuges et les compromissions des croyances blanches, pour s’en remettre instinctivement à Naapi, prêt à en accepter l’intimation, l’héritage de ce sens commun, l’origine lointaine entre l’homme et son mystère...

Il leva les yeux et regarda le ciel gris de pluie disparaître progressivement sous l’eau boueuse. Le jour était arrivé. La suite inévitable à toutes ses expériences préalables de petites morts que la vie lui avait déjà offertes. Qu’elles soient d’amour, de plaisir, de honte, de rage, de peur, le plus souvent d’ivresse... et aussi, celles réelles auxquelles il avait contribué. Jusqu’à ce qu’il devienne Vieil Homme, Grand-Père, Naapi, quel qu’en soit le nom et qu’à son tour il pénètre l’histoire, celle d’hier et de demain, qu’il la ponctue, l’interroge, en devienne les yeux, la voix, les oreilles et le nez, le narrateur de l’ailleurs, l’esprit. Demeurera le souvenir du temps de l’invisibilité où retrouver le chemin d’une fourmi dans la prairie était un jeu d’enfant... même si la vraie magie s’était étiolée, transformée par les illusionnistes ! Le choc, le bruit des bisons pourchassés chutant le long des falaises au-dessus de Lower Two Medicine River, la dernière traque le long des collines de Sweet Grass... puis la douleur de l’abdication qui fit trébucher les hommes d’ivresse et pendit leurs corps au bout des cordes. Leurs os, leurs dents sont ce qui reste des étoiles, leurs cheveux s’enracinent profondément dans la terre.


Le cours du pardon peut errer des lunes dans la plaine, serpenter entre les reliefs, s’égarer dans le désert jusqu’à presque s’assécher, s’épaissir furieusement du limon des averses de peines et d’espoirs puis, un jour, rejoindre le delta majestueux avec sa brassée d’oiseaux des marais et son dédale d’îles, se mélanger à la grandeur de l’océan, être bu par le soleil, pleuré par les nuages, revenir au tout début.

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Marie-Hélène De Sépulveda Fontès · il y a
Bonjour Nicolas, je viens de relire votre nouvelle, mais ne peut-on pas dire "légende" ? Elle me rappelle les aventures - légendes - décrites dans Dreamkeeper. Pour vous dire que j'ai beaucoup aimé.
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Nicolas Johnson · il y a
Tout ce qui est raconté là est vrai, c'est un long travail de collecte, d'échanges, d'interviews, cette nouvelle est adaptée extraite d'un roman en cours... Merci pour la référence cinématographique, le récit visuel.
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Marie-Hélène De Sépulveda Fontès · il y a
Pressée par le temps, j'ai simplement parcouru votre texte, mais je vais y revenir, car il me parle, et j'aime votre écriture. A bientôt pour cette lecture d'un thème qui me touche.
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Nicolas Johnson · il y a
Merci Marie-Hélène, à bientôt donc.
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Camille Berry · il y a
C'est superbe! Une écriture et un univers que j'aime, un style qui me rappelle mes lectures de jeunesse et certains films... Bref j'ai beaucoup aimé et je vais le relire car c'est un texte
riche... Bravo !

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Nicolas Johnson · il y a
Merci beaucoup pour le partage de votre émotion Camille... De la nécessité du voyage, quand bien même l'esprit.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une véritable épopée fantastique .
Une vie pensée comme un cycle qui se régénère des joies et peines de chaque humain ;
Une lecture comme un plongeon dans une immensité .

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Nicolas Johnson · il y a
Merci infiniment pour votre plongée Ginette, comme l'on respire.
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Felix Culpa · il y a
Une œuvre remarquable ! Vous êtes une belle découverte littéraire ! Je vote et je m'abonne à votre page. Merci pour ce bon moment de lecture, Nicolas.
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Nicolas Johnson · il y a
Merci pour votre commentaire enthousiaste, :), cher Félix.

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