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Gouttes à gouttes

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Margot Swania

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L'impact des gouttes sur le métal froid de la taule du toit de ma caravane retentit frottement en son sein ainsi qu'en moi-même. Il pleut. Mais pas seulement dehors, pour la première fois, les infimes gouttes de pluie ont réussi à s'infiltrer par je ne sais quel trou de mon plafond que je me hâterais de réparer une fois que je l'aurais trouvé, et viennent s’immiscer dans la douceur de mon cocon douillet. Je n'aime pas partager, elles n'ont rien à faire ici. C'est d'ailleurs pourquoi je me suis installé ici, reclus de tout, et de tous contacts avec l'extérieur qui m’excédaient. Je vis un bonheur, un bonheur de solitude, que je n'ai en rien envie de partager avec les autres, pour la simple et bonne raison qu'ils ne m'en apportent pas. Aux environs d'une forêt, peuplée d'animaux qui subviennent largement à mes faims et d'un petit ruisseau qui n'est pas près de cesser de s'écouler, je ne manque de rien et je peux ainsi m'occuper de mes besoins sans avoir recours à quelques humains et personne dont la compagnie me lasse et m’ennuie atrocement. J'ai également plusieurs connaissances en médecine et en usage de plantes si besoin est, sans quoi je ne pourrais vivre ici. Je suis assez fier de l'espace que je me suis approprié, de l'intelligence dont j'ai fait preuve pour me trouver cette place parfaite. J'y dors, j'y mange, j'y vis ; tout se déroule aux alentours et à l'intérieur de ma roulotte, celle-ci est petite mais suffisante pour me permettre de vivre sereinement et agréablement, elle est munie d'un lit, quelques placards, une table, deux chaises, dont je change alternativement pour ne pas en privilégier plus l'une que l'autre, une petite chaudière et un fauteuil. J'ai également quelques livres pour pouvoir maintenir mon lot de connaissances et mon cher fusil, bien plus doux que n'importe lequel des Hommes, il m'aide à me nourrir et je lui fournis un toit, nous sommes donc quittes et, ne pouvant vivre l'un sans l'autre, inséparables, il n'est jamais bien loin de moi, à quelques centimètres tout au plus. Une tasse brûlante entre les mains, je compte les minutes avant que la pluie désire enfin cesser. Elle n'est pas encore prête, c'est évident, mais j'espère tout de même que le sol ne sera pas trop humide demain lorsque je devrais partir en quête de gibier et autres fruits sauvages. Je vide ma tasse jusqu'à la dernière goutte et, résolu puisque la pluie ne s’arrête pas, je m'empare de mon livre et mon fusil, bien évidemment, et m'installe sur le fauteuil, laissant la tasse sur la table de la cuisine. Un mince filet d'eau continue de s'écouler au dessus d'elle. Mais, curieusement, il finit par cesser, d'un seul coup, sans crier gare alors qu'il pleut encore grandement au dehors. Le trop fort apport d'eau a certainement du boucher le trou par lequel elles étaient entrées. Bah, cela m'arrange bien, c'en était assez, elles avaient déjà trop violée mon intimité. Je continue ma lecture sans autres encombrements. Au moment d'aller me coucher, la pluie avait déjà cessé de répandre son flot autour de chez moi et c'est serein que je rentrais dans l'épaisse couche de mes draps, en cette fin d'hiver, le froid était encore bien présent. La tête sur l'oreiller, je m'autorise à fermer les yeux. Sitôt fait, un bruit parvient à mes oreilles, le bruit d'une goutte qui tombe. Je les rouvre et me tourne vers l'endroit d'où elle provient. Une seconde tombe et cette fois-ci, c'est ma tasse qui est visée. Je regarde, dans l'attente dans voir tomber d'autres mais rien ne les suivit. Sans doute le trop plein des gouttes de tout à l'heure qui a fini de se déverser dans ma tasse. Je me retourne alors et enfoui mes yeux dans la contemplation de la couche noire du ciel au dehors, si foncée qu'il m'est difficile d'en apercevoir grand chose. J'ai peut-être rêvé mais il m'a semblé apercevoir un mince filet de lumière, furtif, qui, à peine débuté s'est déjà effacé. Certainement le vol nocturne d'une chouette dont les ailes auront reflétées un éclat de lune dans leur battement. Je ferme les yeux et m'endors presque aussitôt. Je suis réveillé par l'impact violent de plusieurs gouttes contre ma fenêtre. Je regarde loin, rien. Le vent a dû ramener quelques gouttes qui restaient sur les branches d'un arbre. Après de nombreuses minutes, ne parvenant pas à me rendormir, je me lève et saisit mon livre que j'entrouvre à la page où je m'étais arrêté, m'adossant sur le confortable dossier rembourré de mon fauteuil. Une goutte tombe alors sur mes cheveux. Bizarre, il me semblait pourtant que le trou n'était pas là, mais bon, il doit certainement y en avoir d'autres, trop minces pour que l'averse de tout à l'heure en ai révélé la présence. Je tourne mes pages les unes après les autres mais le mouillé d'une goutte vint soudain en perturber ma lecture. Voilà qu'elle prend ses aises et s'agrandit en s'étalant de tout son long sur le doux filament du papier. C'est fâcheux, je n'ai pas beaucoup de livres, il ne s'agit pas qu'elle m'en abîmât un. Je m'empresse de l'essuyer avec ma manche, tentant de réduire les néfastes dommages qu'elle commet à elle toute seule à l'égard de ma culture. Une fois l'impact réduit, je reprend ma lecture interrompue par cette amère goutte de pluie. J'ai à peine commencé quelques pages qu'une nouvelle goutte me tombe dessus, mais cette fois-ci, c'est sur la main et, chose étrange, à bien y faire attention, elle n'a nullement la couleur escomptée d'une banale goutte de pluie qui, pour ainsi dire, n'en a pas, tandis que celle-ci me semble jaune, d'une jaune pareil à celui qui coule lorsque nous relâchons notre vessie. Tout cela me perturbe, comment cela se fait-il qu'une goutte d'urine me soit parvenue sur la main, et surtout, d'où vient-elle ? Allons, il n'est pas le moment de se faire peur, c'est toute cette pluie et cette soirée qui a quelque peu bouleversé mes habitudes. J'ai dû rêvé pour sa couleur, je suis simplement très fatigué, je vais d'ailleurs retourner me coucher. Une fois dans la douce chaleur de mon lit, je tourne légèrement la tête et m'apparaît alors, deux yeux, dont le blanc me paraît extrêmement lumineux. De peur et de surprise, je saute de mon lit. Mais sitôt sur pied, la créature propriétaire des ses yeux avait disparue. Encore un jeu de mon esprit, bien trop fatigué au point de me donner des hallucinations. Afin de faire revenir mon calme, je bois un grand verre d'eau qui me fait le plus grand bien. Puis, je repars me coucher, tachant bien de refermer le rideau afin d'éviter à mon cerveau de me refaire une crise à nouveau. Un bruit effroyable retentit soudain dans mes oreilles, comme si on avait tenté, désespérément de casser quelque chose. Mon pouls s'accélère, je me lève délicatement, mon souffle devient plus inégal, que se passe-t-il ? Une goutte tombe sur le sol. Je m'écarte et baisse la tête. C'est une goutte d'urine et elle provient de moi. Je respire à grand souffle et tente de me maîtriser, me tournant et me retournant la même phrase dans la tête, Ce n'est rien. Uniquement le souffle du vent, rien d'autre. Je me rassis tranquillement mais cette fois-ci sur mon fauteuil, le fusil dans ma main gauche, dont le contact froid et dur me rassure. Je me décide à garder les yeux ouverts et m'autorise à, exceptionnellement, passer une nuit blanche, les récents événements m'ayant trop traumatisé. J'aurais tout le temps de voir ce qu'il en est demain matin au petit jour, et de reprendre mes esprits jusque là. Je concentre donc toute mon attention sur un point du mur en face de moi, défaut de construction, que je n'avais encore jamais remarqué et m'efforce d'en déceler toutes les imperfections. Soudain, une violente secousse ébranle la caravane. Je tente de me persuader, une fois de plus, que c'est le vent mais une nouvelle vague vient m'en empêcher, coupant court à toutes mes théories, je me fais réellement attaquer. Le vieux ciment du mur en face de moi commence à se dissoudre et à se répandre par terre, salissant le sol fraîchement ciré et bien entretenu. Tout se passe en face, la porte est à ma droite, je peux toujours m'échapper, il suffit que j'en trouve le courage et que je sois assez rapide. J'aurais l'air fin et vulnérable avec mon pyjama mais n'oublions pas que j'ai mon fusil. Délicatement, je me déplace vers la porte et en saisit la poignée. Les violentes secousses jusqu'à présent incessantes s'arrêtent et en l'espace de deux minutes, de violents coups sont assénés contre ma porte, on désire que j'ouvre, on toque à la porte, mais ce n'est pas à moi de choisir si je tourne la clef dans ma serrure pour le laisser entrer, on me l'impose. Ma tentative d'évasion est abandonnée, de toute façon je n'aurais pas pu aller bien loin et ce ne sont pas ces stupides humains qui viendraient me porter secours, la preuve, ils me voient, ils m'attaquent. Les Hommes sont égoïstes ! Je vais l'attendre bien gentiment, je n'ai qu'à recharger mon fusil. Ce que je fais aussitôt. Après de longues minutes de silence, la porte tourne sur ses gonds et s'ouvre enfin. Je ne vois rien. La bougie que j'avais allumé s'est éteinte au moment même où la personne est entrée, par un mince souffle d'air provoqué par l'ouverture de la porte qui s'est d'ailleurs déroulée en douceur. Je distingue pourtant la silhouette, grande et puissante de la personne devant moi, sans discerner les traits de son visage. N'hésitant pas une seconde, il en va de ma vie, je lève mon fusil qui ne cesse de bouger sous mes mains tremblantes et je tire. Je crois que j'ai atteint ma cible, elle s'écroule au sol. Étrange pourtant, elle est toujours aussi droite et qui plus est, ce qui la soutient n'est pas le sol mais la porte, la devanture bien droite de la porte. Je ressens alors une profonde douleur au niveau du sternum, là où j'ai appuyé le manche de mon fusil. Sur le cœur. J'ai dû un peu forcer, j'ai vraiment mal. Je passe ma main pour tenter de me masser mais je sens quelque chose dessous, quelque chose de liquide. Je le passe sur mes lèvres, et une goutte parvient sur ma langue, cela porte un goût de métal. Du sang, c'est une goutte de sang. Dans la pénombre, je n'ai pas vu que ce que j'appuyais contre ma poitrine n'était pas le manche mais l'embout de mon fusil. Je me suis donc visé, assassiné. Mon ami, le fusil, complice de ma mort. Il m'a trahit, fidèle qu'il était pourtant à me soutenir. Ma dernière vision, la silhouette qui se penche vers moi et me touche le cœur mais bizarrement, avec une profonde bienveillance, je le ressens, puis elle lève la main, et prête à me donner le dernier coup, m'achève. Pour abréger mes souffrances.
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JACB · il y a
Le scénario est intéressant et la chute est inattendue...ainsi que pour votre personnage. Dommage de ne pas avoir élagué certains passages et tenu le challenge pour le NOIR !
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Margot Swania · il y a
Merci! Bien-sûr, j'aurais souhaité y parvenir mais couper est une des choses les plus dures pour moi mais j'essaye de faire des efforts, je m'y acharne, je m'y acharne...:)
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Marie Hélène Peneau · il y a
Encore bien fichu, bravo.
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Thara · il y a
Très beau récit, la trame nous séduit d'entrée, vous avez su nous faire partager ce moment privilégié...
J'aurai bien vu des paragraphes, pour couper la longueur du texte !

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Margot Swania · il y a
Merci! Et vous avez raison là est un de mes principaux problèmes, j'ai beaucoup de mal à aérer mes textes! J’essayerai tout de même de faire un effort la prochaine fois:)
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Utilisateur désactivé · il y a
Dommage qu'il ne soit pas en concours. J'aime beaucoup.
Puisque vous avez lu le mien, vous devez savoir que j'ai fait comme vous. Trop long, mais tenace, j'ai coupé, coupé et coupé encore... le plus dur fut de maintenir le suspens dans 8000 caractère au lieu de 20 000 au départ. Pari réussit avec bien du travail.

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Margot Swania · il y a
Merci! Et je vous félicite d'avoir réussi à couper pas loin de 12000 caractères car cela ne se voit pas du tout et c'est très bien fait, simplement j'ai parfois du mal à me dire qu'il faudrait couper par-ci, couper par là sans être convaincue qu'il manquera quelque chose... Je tenterai tout de même pour un prochain texte si cela se reproduit, et j'en suis quasiment certaine, de tenter malgré tout de couper un peu, d'autant plus que sur celui-ci j'aurais eu moins de travail que vous qui avez dû vous priver de plus de la moitié de votre texte, qui s'avère à la fin, très réussi! Votre exemple m'incite donc à essayer d'en faire de même:)
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Utilisateur désactivé · il y a
Super de donner l'exemple... merci pour votre gentillesse. A bientôt.
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Mélany Boivin · il y a
Effectivement, c'est un texte merveilleusement bien orchestrer qui nous entraîne dans cet univers, nous fait vivre un intense suspense et une chute surprenante, comme je les aime. Bravo ! :)
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Margot Swania · il y a
Merci!
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Margot Swania · il y a
Un texte prévu originellement pour le concours court et noir du moment mais ma plume m'ayant trahie, et m'étant laissée emporter par le fil de l'histoire, je n'ai pas vu le nombre de caractères augmentant, beaucoup trop vite pour que je m'en aperçoive réellement. Et, ayant atteint plus de son maximum et ne pouvant (voulant) plus retourner en arrière, j'ai été contrainte de le publier sur ma page, uniquement en tant que texte, basique. Ne vous étonnez donc pas si celui-ci débute par la phrase demandée pour participer au prix: "L'impact des gouttes sur le métal..." Ne pouvant pas me faire confiance, si je ne fais pas d'autres écrits pour celui-ci, je devrais attendre le prochain...;) Mais, appréciant grandement vos commentaires et remarques, je me ferais un plaisir d'entendre vos impressions et vos avis respectifs!
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