Good night, sweet ladies

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Deux jours qu’ils avaient quitté la pointe d’Elseneur et qu’ils voguaient vers la Norvège. Ils laissaient derrière eux la côte danoise et ses engelures de janvier. Le temps était au beau fixe mais comme disait le capitaine, ça ne risquait pas de durer. La mer s’agitait et le marin aguerri savait que lorsque les courbes du flot venaient à ressembler à celles d’une femme trop sûre d’elle, la tempête suivait de près. Comme une réponse à sa pensée, William voyait s’assembler des nuages grisâtres. Un grain plutôt violent. Il était de quart cette nuit-là et cela promettait d’être passionnant.
Déjà la houle s’intensifiait, les nuages amoncelés se faisaient menaçants. Au loin, le tonnerre se faisait entendre. Le jeune second s’arracha à la contemplation de la mer grondant sous la coque solide de la caravelle. La mer grondant comme une femme. C’était cela, un amour violent, troublant et chaud, avec l’eau grondante, grondante et salée, oui comme une femme. William n’était pas marié ; pas le temps de l’être quand on court l’océan les trois quarts de l’année. Certains de ses camarades ne vivaient que pour les permissions à terre, où une compagne chaude et aimante les attendait dans un autre lit que celui de l’océan. Quant à William, la mer lui suffisait. Il n’aimait que les sirènes qu’on disait au creux de la houle quand le vent souffle, que sa caravelle à la coque craquante et rassurante. Il n’aimait que la mer et dès qu’il pouvait, emprisonnait dans ses narines sa sauvage odeur de sel pour l’enclore profondément dans son âme, fils et mari de l’océan.

Un éclair déchira le ciel, zébrure délicieuse dans le ciel couvert. La tempête éclata. La mer se délita. Et le bateau, coquille de noix, devint le jouet de dieux étrangers.
William adorait ces moments où la mer se refusait à lui. C’était une danse sauvage et effrénée, une perpétuelle nuit d’hyménée où les partenaires se pressent l’un vers l’autre pour se séparer d’un même mouvement ininterrompu. C’était un jeu tendre et cruel au terme duquel la mer, à chaque fois depuis dix ans qu’il naviguait, lui faisait un présent ; comme si elle abandonnait une petite part d’elle-même pour le marin qui avait tenu droit au bastingage, qui avait soutenu la charge comme un soldat.

Cette nuit-là ne fut pas une nuit comme les autres. Lorsque le calme revint, pas un souffle de vent ne semblait troubler l’onde soudain assagie. C’est alors qu’il la vit.

La jeune femme flottait, portée maladroitement par la marée qui déployait autour d’elle sa robe virginale, maladive et blême. Dans ses cheveux emmêlés restaient coincés les vestiges d’un bouquet, lui faisant une triste couronne de fleurs noyées, pâles, fanées, qui flottaient tristement dans l’eau calme. Pâle, si pâle ! Belle comme la neige du pays natal, celle des grands monts de Norvège, quand le vent dévale leurs flancs pour se perdre sur l’océan. Son visage souriait tristement et sa main abandonnée avait encore un chardon noué autour d’un doigt, alliance détrempée de fiançailles avortées. Les feuilles de sauge dans ses cheveux étaient une dernière parure hyménale pour un mariage avec l’océan.

Son cœur se serra, lui laissant dans la bouche un goût doux et amer comme l’écume.
La mort n’avait pas eu de prise sur sa beauté, comme si les ténèbres avaient refusé d’accueillir la blanche noyée.

Calmement, sans savoir ce qu’il faisait, William se glissa dans l’eau froide et mordante pour se rapprocher de l’apparition exsangue. Sur son visage, les gouttelettes d’océan perlaient comme de tristes larmes salées.

Délicatement, il lui entoura la taille de ses bras et la rapprocha de lui. Il pressa le petit corps fragile contre sa poitrine, effeuillant une pâquerette piquée sur son oreille. Pâle et fragile, pauvre enfant morte, morte damnée noyée.
Une mélodie venue de temps ignorés résonna alors dans sa mémoire, comme un chant funèbre pleurant la mort de la malheureuse, la pauvre folle damnée et noyée :

« Elle est morte, elle a passé douces dames
Elle est morte, elle a passé
Blanc son suaire comme neige des montagnes

Piquée de fleurs odorantes
A tombeau elle n’est pas allée
Pleurée d’averses aimantes

Good night, ladies,
Good night, sweet ladies,
Good night, good night... »

Puis, refusant pour la première fois le cadeau de l’océan, il la repoussa doucement et sa robe alourdie par le flot écumant la ramena au fond de l’eau.

La blanche Ophélia retourne à la mer.

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