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Geler.
Geler debout.
Ici, dans ce cloaque...

Glacé.

Ne plus sentir mes pieds.
Depuis des jours. Jours ? Heures ? Semaines ? Minutes ?
Qui sait ?
Le temps fluctue ici...
Tout se mêle.

Patauger dans la boue, à avoir froid, à pourchasser les rats, à surveiller la vermine. Grouillante. Vermine, là, toujours là. Rampante. Plus mordante encore que le vent, le froid, la pluie...

Glacée.

Mort de Marcel, il y a deux jours je crois, gangrène, jambe noire. Pas d’amputation, pas possible, plus de médecin, mort lui aussi.
Jambe noire, pourrie.
Sale mort, dégueulasse.
Mes Pieds, mes pauvres pieds. Bleus, les pieds, les mains, les doigts. Les engelures, bleues tirant sur le violet.
Mes pieds...

Glacés.

Ne plus ressentir.
Rien.
Sauf douleur, froid et peur.
Ne plus rien attendre.
Rien.

Même pas de voir passer le temps, irrémédiable lenteur des secondes qui s'écoulent.
Ne plus vouloir quoi que ce soit. Ne plus pouvoir non plus.
Rien.
Sauf dormir.
Une telle fatigue, mon dieu, est-ce possible ?
Pire qu’une bête.

Glacée.

Mort de Jules, en début de semaine. Je crois. Le jeune Jules, à peine dix-huit ans, toute une vie devant lui. Bon gars Jules. Tout juste une semaine au front.

Pulvérisé...

Sortir, s’extirper, courir la peur au ventre. Mourir souvent. Toujours ? Presque.

Jules.

Dix, douze mètres. Trop à droite. Trop visible. Une balle dans l’estomac, j'ai vu le sang. Les tripes aussi. Gicler. Trois mètres encore, Jules aveuglé, Jules perdu. Finalement les barbelés. Saloperie de barbelés. Jules s'y enroule. Ses chairs s'y lacèrent, s'y percent, s'y entremêlent. Tripes et fer. Jules, pendouillant, déjà comme mort, laissé sur place.

Jules.

Pauvre gars, deux jours à gueuler, à agoniser, sa petite gueule de gosse dans les barbelés. Lentement déchiqueté, personne pour l’achever. Interdit de gaspiller des balles, ordre du lieutenant, ce salop. Gaspiller des hommes c’est permis. Mourir comme ça. Inhumain. Deux jours à crever.

Jules.

À dix mètres de la tranchée, son cadavre, même pas putréfié, le froid conserve. Personne pour le bouger, Jules. Toujours là. Personne même pour le regarder. Juste l’odeur de la mort, puissante.
Partout.
Agoniser dans les barbelés.
Sale mort, dégueulasse.

Glacée.

Oui, geler debout, là, maintenant. Geler vivant sans s’en rendre compte. Oui, c'est possible, probable même.
Vivre avec le froid, dans le froid, manger avec le froid, dans le froid, dormir avec le froid, dans le froid.
Finalement mourir par le froid, avec le froid, dans le froid.
Au fond de la tranchée, congelé.
Là, autour, partout.
Froid, douleur, folie.
Mes pauvres pieds.

Glacés.

Mort de ma compagnie, il y a trois mois déjà. Ou quatre mois ?
Ou plus ?

Octave, Alphonse, Jules, un autre Jules, le «vieux» Jules, trente ans, deux enfants, et Marc, mon pote Marc, et les autres, tous. Tous. Morts. Tous.

Sauf le lieutenant, le salop et moi, le blessé.
Pourquoi moi ?
Sortis de la tranchée, ensemble, tous.
Sauf le lieutenant, le salop, resté dans la tranchée à crier. Des ordres stupides. « Avancez, avancez, avancez ». Ordres absurdes.
Dix mètres, rien.
Vingt mètres, rien.
Vingt cinq, la mitraille, violente.
Fauchés par la mitraille, tous. Un carnage. Tous. Morts. Sauf Louis l’illettré miraculé, moi, le blessé chanceux et le lieutenant, le salop, l’ordure assassine.

Puis...

... une balle dans le crâne de Louis l'illettré pour recul devant l’ennemi.

Louis, le survivant, abattu par le lieutenant, le planqué, resté dans la tranchée à donner ses ordres meurtriers.

Le salop.

Sale mort, dégueulasse.
Finalement deux vivants, la compagnie massacrée.
Moi, blessé, deux mois à l’arrière, et le lieutenant, l’aristo, décoré, le lieutenant assassin.
La saloperie récompensée.
Sale guerre, dégueulasse.

Glaçante.

Retour à l’arrière.
Deux mois pour guérir.
Vivre non, juste guérir, pour y retourner, au front, sans espoir.
Alors donc retour au front.
Pire. comme avant mais le froid en plus.
Et le lieutenant.

Le salop.

Toujours là.
Faire attention dorénavant. Ne pas l’avoir dans le dos. Faire semblant de rien et rester sur ses gardes. Ignorer le lieutenant, mais le surveiller.
Toujours là, le salop.
Ignorer son geste, ignoble, inadmissible.
Mais couvert. Couvert par la hiérarchie, par l’armée, par le gouvernement, par sa caste...

Le salop.

Ne jamais pardonner, jamais, jamais, jamais. Son geste infâme. Jamais.
Et me méfier, surtout, il sait.
Un homme pourri, un fils de, dangereux et protégé.
Un homme...

Glacé.

Et la vermine.
Et les poux.
Et les rats.
Et les cafards.
Partout, dans la nourriture, dans les vêtements, dans les corps. Oui, les corps, vivants ou morts, grouillants de vermine, de poux, de rats, de cafards.
Et la boue. Au moindre dégel. Partout. Collante, humide, toujours là.

Glacée.

Subitement j’ai froid. Plus froid que le froid habituel. Pire que le pire. Plus de mains, plus de pieds, plus de corps. Rien que le froid, enveloppant, pénétrant, engourdissant.
Le froid, terrible, engourdissant oui, c’est le mot.
Monter la garde, ne pas dormir, surtout ne pas dormir. Rester éveillé. Si longtemps. Rester éveillé pour ne pas tomber la tête la première dans la gadoue.

Glacée.

Comme Yves, il y a de cela quelques heures. Quelques jours ? Je ne sais plus. Tout s'embrouille. Le temps fluctue ici. Tout se mêle.
Yves, mort.
Yves, Marcel, Jules, Octave, le médecin, Alphonse, le « vieux » Jules, et Marc, mon pote Marc, et les autres, tous, les milliers, les millions, ici, en face, tous pareils.
Tous.
Morts.
Tous.

Yves. Endormi puis mort. Debout, vivant puis... Une poignée de secondes, la tête dans la tranchée, le crâne contre une roche, craquement. Fracture.
Mort.
La gueule dans l’eau...

Glacée.

Sale mort, dégueulasse.
Conne de mort.

Comment l’éviter. Ici, là, partout. La mort. Impossible. Vivre avec la mort, omniprésente mort, terreur permanente. Entre le froid et la peur. Inutile de choisir. Match nul ici, là, partout, la mort comme seul arbitre. Condamné à mort.

Tous.

Pour être né pauvre, pour être né fils de paysan, pour avoir cru à leurs boniments, à leur nation, leur patrie.

Sale guerre, dégueulasse.

Rester éveillé, ne pas tomber.
Tout ça pourquoi ?
Pour geler.
Oui.
Geler.
Geler debout.
Ici, dans ce cloaque...

... glacé.

PRIX

Image de Hiver 2019
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Keith Simmonds · il y a
Mes voix pour cette œuvre stupéfiante et poignante ! Une invitation
à découvrir “Gouttes de pluie” qui est aussi en lice pour le Grand Prix
Hiver 2019. Merci d’avance et bon dimanche!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/gouttes-de-pluie-2

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Frédéric Chaix · il y a
Merci pour votre commentaire. n'hésitez pas à lire mes autres textes dans mon espace.
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Keith Simmonds · il y a
Merci d'avance, Frédéric, et à très bientôt !
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Littlesurf · il y a
C'est haché comme la chair des blessés, violent comme la guerre, glacé comme la peur. On ressent chaque mot jusqu'aux os. Bravo.
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Teddy Soton · il y a
Votre récit est très saisissant et bien mené, bravo Frédéric ! +5
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Samia.mbodong · il y a
Voici un texte très fort sur l’horreur de la guerre, de cette guerre, la grande guerre.
Parfois vous êtes presque dans une sorte de poésie macabre afin de décrire ces moments terrifiants, et on est emporté.
On se demandera le pourquoi de ces choses, mais vous y répondez par avance, hiérarchie militaire, caste, milieu social…
Et on se dit aujourd’hui que l’homme n’a pas vraiment changé depuis.
Vous méritez certainement mieux avec ce texte.
Merci et bravo à vous.

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Keita L'optimiste · il y a
Votre oeuvre me parait comme l'une des plus belles oeuvres de ce concours. Pour ce faire je vous rends mes voix pour motif d'encouragement. Je vous invite à découvrir la mienne sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/apparait-maintenant je compte sur vos voix merci ..
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Virginie Ronteix · il y a
Un style efficace au service d'une idée qui fait froid dans le dos. J'ai bien aimé vous lire. Bonne chance.
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Frédéric Chaix · il y a
Merci pour votre appréciation, d'autres textes à lire dans mon espace.
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Virginie Ronteix · il y a
C'est fait Frédéric !
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Jusyfa · il y a
Bonsoir Frédéric, je découvre avec plaisir, une nouvelle de qualité portée par une plume, elle aussi de qualité. Je vous souhaite bonne chance pour ce prix. Bravo,mon soutien et mon vote +5*****
Julien.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/pour-un-dernier-sourire
Si ce n'est pas encore fait, ce texte est en finale, merci de bien vouloir le soutenir.

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Image de Frédéric Chaix
Frédéric Chaix · il y a
Merci pour votre commentaire, n'hésitez pas à lire mes autre texte, certains très courts. Je m'en vis de ce pas lire le votre.
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Image de Lyriciste Nwar
Image de Borodine Thomas
Borodine Thomas · il y a
Honneur aux héros! Très beau texte. Je vous donne mes 3*** visitez moi si cela vous dit!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/un-pere-noel-etranger

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Frédéric Chaix · il y a
Merci pour votre commentaire mais il n'y a pas vraiment d'héroïsme dans mon texte, on en est même loin !! Je vais aller vous "visiter".
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Moniroje · il y a
Un bel hommage pour ces hommes tombés sur le front.
Si bien écrit que je rêve que cette fois-ci vous écriviez ce lieutenant promu léchant les bottes d'un général chamarré
sirotant son Cognac avec ses homologues, au coin d'une cheminée...

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