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1940. Yacov court dans le froid avec sa petite veste et sa main serrée à la poignée de son étui à violon. Les mots de sa maman dans la tête. « Ne t’arrête pas cours. ». Au loin, il entend encore les cris et les aboiements des chiens. Les branches le frappent et le blessent. Dans un parterre de fougères, son pied se tord dans une racine cachée et il trébuche. Son violon tombe dans la cavité d’un chêne centenaire. Il hésite un instant mais la voix de sa maman lui crie dans sa tête:
« Continue mon fils, laisse le violon ».
2018. Loin des grands axes routiers, les caravanes Yeniches filent sur les routes de Pologne. Les femmes sont aux champs à battre le blé tandis que les hommes poussent l’attelage de traits polonais à la robe rouan.
Dans le ciel bleu outremer, un milan Royal plâne dans les courants.
Bientôt, le campement s’installera dans une des clairières de la forêt Bialowieza ou les loups et les derniers bisons d’Europe se disputent le territoire.
Selon la tradition Yeniche, Vénus a soufflé sur la forêt. Les âmes pures seront protégées et fusionneront. Sans la fusion entre amour et la psyché point de véritable amour. Diégo et Lola comptent sur l’esprit de Vénus pour les unir. Ils sont amoureux, mais leurs parents en ont décidé autrement.
C’est une beauté Lola avec ses cheveux ébène à peine cachée par un foulard et ses deux grands yeux bleus. Sa beauté et sa sensualité viennent de sa grand-mère Romny. Elle aussi, elle donnait le tournis aux hommes de la communauté et aux gadgés.
Quand Lola enfile sa robe rouge et commence à danser, c’est un hymne à l’amour, un appel à la sensualité.
Diégo avec sa mèche noir toujours de travers et ses yeux de braise ne laisse pas insensible. Sa peau mate et ses muscles, développés par le travail des vanneries rendent rêveuses les jeunes et les moins jeunes.
Toute la journée les files de caravanes sont arrivées. Elles se sont installées dans les différentes clairières. Les cris, les embrassades et la musique ont réveillé la forêt. Les odeurs de cuisine attirent la faune. Un bison et quelques cerfs s’approchent des campements. Mulots, belettes ou oiseaux cherchent les miettes qui feront leurs repas.
Le monde invisible sort de sa torpeur car ses ondes de bonheur leur permettront de franchir la porte.
Chaque année, elles sont plusieurs milliers à franchir la dernière étape grâce à cette célébration annuelle, le grand escalier apparaît pendant une seconde. Une seconde, c’est juste pour des millions d’âmes. D’ailleurs l’année dernière, elles sont montées trop vîtes et trop nombreuses. Les accidents furent nombreux et les chutes violentes provoquèrent de nombreuses contusions. Les lumières passèrent au bleu, au jaune avant de redevenir or.
Diégo et Lola se sont éloignés des campements. Ils se promènent sous les chênes centenaires ou s’accrochent du gui sur les branches serpentant sur de la mousse verte et odorante. Ils tiennent par la main, se frôle. Sous le chêne, ils foulent les fougères. L’espace d’un instant, Diégo effleure les lèvres de Lola mais ils n’iront pas plus loin. Le poids des traditions ancestrales, ils n’ont pas le droit sans l’accord respectif de leurs parents. Encore quelques minutes et ils devront rejoindre les autres à la cérémonie qui les unira ou les séparera à jamais.
Le monde invisible conspire. Une nuée de papillons suit le couple avec une seule mission. Il faut que Lola et Diégo trouvent le violon. Le violon doit jouer pour ouvrir en grand la porte au bout de l’escalier.
Si l’amour Diégo et Lola fusionne, ils seront liés pour l’éternité et la porte s’ouvrira encore et encore. Cependant si elles veulent toutes passer, la mélopée du violon doit jaillir des cordes usagées pour réunir un autre couple séparé.
Le violon dans son étui est tout proche du talon de Diégo. Enfin, il le touche. Diégo et Lola se baissent et commencent à creuser avec leurs mains autour de cette forme bizarre. Ils rient et ils se jettent quelques poignées de terre. Ils découvrent un étui à violon usé par le temps. Des cris résonnent. El papa vient d’arriver. Ils temps de se rassembler. Diégo caresse la joue de Lola, effleure ses lèvres et ils retournent chacun rejoindre leurs familles.
Le patriarche vient en roulote pour perdurer la tradition d’au-delà des territoires. Il n’y a pas de frontières pour les peuples sans terre. Les cris de joie envahissent les clairières EL PAPA est arrivé, il est temps de se préparer à la grande clairière.
C’est l’heure, les différents campements se rejoignent.
El Papa est âgé à quatre-vingt-douze ans, une longue vie entre haine et amour selon les pays. Il est dans ses pensées, le patriarche.
Il rumine un peu ce soir, il doit trouver son successeur, ces jours sont comptés.
Les mamans de Diégo et de Lola sont venues lui parler de l’amour impossible de leurs enfants. El Papa pense aussi aux gadgis qui devraient s’intéresser à leur histoire et leur culture au lieu de les insulter, les opprimer.
Dans l’Egypte antique nous avons servi Amon Ra. De l’Inde où nous avons étés chassés par la caste des Aryens.
Les voleurs de poules pourraient leur apprendre le secret de la naissance de la vie sur terre. L’équilibre exact d’énergies féminines et masculines pour créer l’amour universel. Il soupire, il est fatigué.
La communauté est assemblée en cercle. Sur les dix pierres posées en rond invisible sont installés les patriarches des pays. La onzième est laissée libre pour Vénus. La douzième est pour EL papa. Au milieu du rond le feu crépite et jaillissent des étincelles, le bois craque et se consume. La cérémonie peut commencer
Le grand patriarche cherche des yeux ses deux amoureux. Lola avec sa mère et Diégo avec son clan. Quand El, papa, croise le regard de Diégo, il soupire et son corps se fige. Il lève sa main et d’un signe demande à Diégo de s’avancer. Un murmure s’élève de la clairière, c’est la première fois que l’on change l’organisation de la cérémonie
-Diégo, ou as-tu trouvé ce violon ?
- au pied d’un chêne sous des fougères..
- ouvre l’étui, dis moi si c’est un Stradivarius
Diégo s’exécute. Il ouvre l’étui, ôte la toile de lin et hoche la tête...
- Joue Diégo, joue. Diego prit l’archet, régla les cordes. Malgré l’usure du temps, les notes s’envolent dans la clairière. L’escalier apparait et un frisson parcourra les âmes en attente.
EL papa pleure, Une grande flamme jaillit du feu de la clairière, mais seul El papa vit l’apparition.
- Mon fils, tu as parcouru des milliers de km pour me retrouver. Je t’attendais derrière la porte de l’escalier. Aujourd’hui, je suis venue te chercher car les deux conditions sont réunies un amour pur et le violon. Les deux sont réunis ce soir.
El papa regarde la foule, il fait signe à Lola de rejoindre Diégo au centre. De sa main, il demande le silence.
- Diégo, Lola malgré nos traditions, je demande avant mon départ votre union à vos parents.
- Joue Diégo et toi danse belle Lola, il est temps pour moi de monter l’escalier avec ma mère. El Papa s’affaissa, les anciens de précipitent.
Le patriarche n’est plus
Pendant la fusion de la danse et de la musique, El papa main dans la main avec sa maman montent les marches du grand escalier suivi des âmes perdues de la forêt.
Aucun amour n’est plus pur que celui d’une mère.
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A. Nardop · il y a
Joli conte.
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Corinei · il y a
MERCI NARDOP
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RAC · il y a
La musique n'a pas de couleurs, ni de frontières !
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coquelicot · il y a
très beau texte sur les gitans et leurs traditions. Émouvant et plein de poésie
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Lange Rostre · il y a
Votre texte m'a rappelé des souvenirs. Quand j'habitais en Espagne, il nous arrivait d'être autour d'un feu de camps avec '' los Gitanos'' et leurs guitares... C'était dans mon petit village du sud ouest.
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Corinei · il y a
Ils ont un coté magique
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Lélie de Lancey · il y a
J'ai passé un excellent moment à vous lire. Merci !
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Corinei · il y a
Merci Lelie. Je suis en train d'écrire la suite de Mom
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Lélie de Lancey · il y a
Alors je me languis de la lire. Je viens en effet d'aller lire la première partie... Et j'ai adoré !
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Atoutva · il y a
Légende et respect des traditions pour trouver le vrai amour. Un bon texte.
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Corinei · il y a
Merci Atoutva
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Paul Thery · il y a
Un texte foisonnant, riche de légendes et d'enchantement, qui ne laisse pas indifférent !
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Corinei · il y a
MERCI Paul
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Benjamin Amblard · il y a
Toujours un plaisir de vous lire :).

Cordialement.

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Lilytop · il y a
C'est vous qui écrivez votre texte en Stradivarius !
Belle écriture !

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Corinei · il y a
Merci lily
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