Ginette Peynier

il y a
9 min
20
lectures
5

J'écris pour m'amuser, flâner, rêver, voyager. Merci à Toutes et à Tous de votre visite  [+]

Une heure, peut-être deux, Elle ne sait plus, elle ne sait pas, qu’elle est là, assise. Ses enfants sont venus la voir, enfin, il lui semble qu’ils sont venus mais cela aussi, elle ne sait plus. Le temps ici, n’a plus de sens, ni de raison.
Le jardin est beau, il étale ses bouquets et ses massifs odorants jusque sous sa fenêtre. Un large rayon de soleil l’embrase de sa couleur orangée mêlée de pourpre.
Dans le couloir, le bruit chancelant des plateaux repas, lui rappelle qu’il est bientôt dix huit heures et qu’il va falloir souper. Mais elle n’a pas faim, elle est simplement lasse, désabusée. Par ailleurs, Jeannette et les petits lui ont apporté des biscuits et des chocolats qu’elle a mangés de bon cœur, malgré les recommandations de son cardiologue. « Alors souper, à quoi bon? » se dit-elle. Elle observe les magazines laissés par sa belle-fille sur son lit. L’un d’eux a une couverture sur laquelle est représenté un couple regardant vers l’horizon. Leurs yeux sont emplis de joie et de sérénité, cette même sérénité qui l’habitait lorsque Raymond, son époux, était encore auprès d’elle, lorsqu’encore très autonome elle s’occupait de ses rosiers et faisait son marché. Après l’enterrement, Jeannette n’a pas voulu la laisser seule dans la grande maison vide, et l’a hébergée chez elle toute une année. Mais leurs modes de vie si différents, ont eu raison de leur cohabitation et la mort dans l’âme, Jeannette l’a laissée revenir dans la grande maison vide où elle a appris à vivre sans sa moitié.
Par habitude mais aussi pour donner le change, elle ouvrait chaque matin tous les volets puis peu à peu, l’âge faisant, elle n’ouvrait plus que ceux des pièces où elle vivait. Tous les dimanches Jeannette passait la voir, et Hervé l’appelait tous les deux jours. Très entourée, très aimée, elle n’a pas vu le temps passer, elle ne l’a pas vu l’abîmer. Puis un matin, une chute bête, fracture du col du fémur, hospitalisation, et maison de repos. Fini la grande maison vide, fini le marché, les conversations avec les voisines, les après-midi télévision. Oh ! Ce n’est pas qu’ici elle ne soit pas bien, mais ce n’est pas sa petite ville tranquille avec sa supérette, ses bancs face à la montagne et ses chats le long de ses gouttières.
Jeannette et Hervé ont opté pour qu’elle soit près d’eux afin de mieux s’occuper d’elle. Mais en réalité, la vraie raison elle la connaît. Elle sait qu’elle est ici parce qu’il leur a fallu à tous deux, trouver le moyen d’intégrer « la fracture du col du fémur » dans leurs emplois du temps très chargés et très compliqués. Elle ne leur en veut pas, ils font ce qu’ils peuvent, ils ont leur vie, leurs soucis, leurs amis et des enfants à élever.
Elle se souvient du temps où, employée de la poste, elle devait amener Jeannette et Hervé à l’école et courir ouvrir l’agence tandis que Raymond, sur la route depuis cinq heures, collectait le lait des fermes environnantes pour ensuite l’emmener à la laiterie locale. Elle rentrait déjeuner en même temps que les enfants puis sur le coup des treize heures trente, repartait aussitôt pour l’agence qu’elle tenait jusqu’à dix-sept heures, moment où elle pouvait enfin un peu respirer avant le goûter et les devoirs. En ce temps là, elle avait trente huit ou quarante ans, Raymond et elle parlaient de camping au bord de l’océan, des petits à envoyer chez les grands-parents pour les grandes vacances, de crédit à terminer mais pas de fracture de col du fémur et de maison de repos. En ce temps là, c’était elle qui prenait soin de ses parents et leur rendait visite autant qu’elle le pouvait.
Aujourd’hui elle est vieille et son heure est passée. Très fatiguée, très gênée, elle tente de se lever et péniblement, douloureusement, elle s’agrippe aux couvertures et se hisse le long des coussins. Assise en travers du lit, elle met ses mains bien à plat et fortement tend ses bras plissés et fatigués. La voilà enfin sur son séant, malgré la couche épaisse qui lui cisaille l’aine. Elle reprend son souffle, se crispe un peu sous la douleur mais tient bon. La glace qui lui fait face, lui renvoie sa silhouette frêle et éprouvée. Ses cheveux blancs ont un doux reflet mauve, ils sont bouclés et malgré les tourments, bien coiffés. Jeune, elle arborait une jolie chevelure blonde, épaisse, ramassée en un chignon élégant et soutenu. Puis l’âge les a clairsemés, les gestes plus lents, plus difficiles, ont rendu le chignon inaccessible et elle a fini par se résoudre à les couper. Jeannette et Hervé lui affirment que ça lui va très bien mais au fond, elle sait qu’ils sont trop modernes pour comprendre la subtilité d’un chignon et l’importance qu’une femme de son âge peut y accorder.
L’infirmière et ses plateaux-repas s’arrêtent devant sa porte, elle frappe et sans attendre la réponse, entre les mains chargées. Elle lui sourit, la gronde un peu, lui dit que ce n’est pas raisonnable de se débrouiller seule, qu’elle et ses collègues sont là, l’aide à s’asseoir plus confortablement, tapote un coussin qu’elle glisse dans son dos et rapproche la table pour qu’elle puisse manger. Rapidement, l’infirmière baisse légèrement le store, lui sert un vert d’eau puis prend congé.
A nouveau seule, en tête à tête avec son plateau, Ginette Peynier se sent vide. Du bout de sa fourchette, elle trie sans envie les haricots verts accompagnés d’une sorte de purée. Les haricots sont froids et la purée n’est pas salée, seule la biscotte trouve grâce à ses yeux.
Pourquoi l’infirmière a-t-elle baissé le store ? Elle aurait bien aimé regarder le soleil mourir sur le parc et le grand cèdre. Les infirmières ne sont pas méchantes, elles font bien le travail, mais quelques fois, elles l’agacent un peu avec leurs manies de lui parler comme à une petite fille et de penser pour elle. Ginette Peynier est une femme mûre, accomplie, qui a perdu sa mobilité, mais pas sa raison. Elle éloigne le plateau qui maintenant l’écoeure, ferme les yeux et devine sa maison à cette heure-ci. Elle voit ses rosiers, ses beaux rosiers, jaunes, blancs, rouges, grimper le long des escaliers qui mènent à la véranda. Elle sent leur parfum et une petite larme, toute petite, brûle sa pupille délavée. Raymond lui manque, Torelle lui manque.
L’infirmière aux plateaux-repas revient, la sermonne encore une fois parce qu’elle n’a rien mangé, lui répète pour la énième fois que ce n’est pas bien, qu’il faut qu’elle prenne des forces si elle veut rentrer chez elle. Ginette Peynier l’écoute sans un mot, avec juste un petit regard narquois, parce qu’elle sait qu’elle ne rentrera pas chez elle. Une fois elle a entendu jeannette et Hervé discuter de l’avenir, de son avenir, et il n’était pas question de Torelle. Elle sait que tous deux cherchent une maison de retraite pas très loin d’ici. Elle le lit dans leurs yeux à chaque fois qu’ils lui rendent visite. Elle le sent dans leurs gestes, dans leurs attitudes malhabiles, confuses, dans leurs baisers empreints d’embarras. Elle voudrait leur dire qu’elle comprend, elle voudrait être une vieille dame sage comme toutes celles qui sont ici et qui n’attendent plus rien, mais elle n’y parvient pas.
On va venir lui faire les soins pour la nuit lui mentionne l’infirmière. Frappée d’incontinence, on va lui ôter cette vilaine couche pour lui en mettre une autre plus épaisse encore, on va l’étendre sur son lit, lui dire de ne pas hésiter à sonner, puis la lumière s’éteindra et les heures seront longues. Cette couche, cet état de dépendance, d’assistance permanente l’indispose, la blessent profondément. Elle se sent lourde et diminuée, ce n’est plus son corps mais une chose dont elle aimerait se détacher.
Blasée, sans appétence, elle examine la chambre devenue sombre. Ses yeux se posent tout d’abord sur le plafond terne, puis sur les murs sur lesquels sont accrochés quelques cadres représentant des phares en pleine mer, des maisons italiennes bordées de verdure luxuriante, et des chats jouant dans un panier. Elle balaye rapidement la fenêtre à travers laquelle elle ne peut presque plus rien voir, la nuit commençant à tout engloutir, puis progressivement ,elle revient vers elle, sur ses mains ridées, entachées par les piqûres répétitives, sur ses chevilles maigres et pâles qui se fondent à la couverture. Elle n’a même plus le courage de soupirer, tant son ennui est profond. Elle attrape sa petite radio qu' Hervé a attachée à la table de chevet avec une longue corde, afin qu’elle puisse l’écouter dès que l’envie se fait sentir. Mais ce soir, elle ne cherche pas un opéra, une pavane ou bien des notes de piano, mais des voix. Oui des voix qui parlent de la vie, des voix qui viennent du monde de dehors, des voix étrangères à la maison de repos. Elle tourne le gros bouton qui souvent lui échappe à cause de son pouce endolori par les rhumatismes. Les stations se chevauchent et forment une étrange cacophonie au milieu du silence hospitalier. Elle s’en amuse, en rit un peu du fond de sa solitude octogénaire. Enfin elle trouve une radio qui lui convient, repose le transistor, allume sa veilleuse et saisit le roman que Jeannette lui a apporté. Elle lit le résumé sur la couverture arrière. C’est l’histoire d’une jeune fille qui rêve de voir l’océan avant ses vingt ans et qui va connaître mille et une aventures.
L’océan, ils y allaient tous les étés avec les petits. Les premières années ils campaient puis la caravane a remplacé la tante. Ils ont écumé toute la côte ouest de la Bretagne jusqu’en Aquitaine. Les enfants revenaient le teint hâlé, des souvenirs plein la tête, et eux, avaient passé trois semaines loin de leur quotidien laborieux. C’était le temps des cartes postales envoyées à la famille, aux amis, le temps des maillots de bains fleuris, des corps sveltes plongés dans une eau vivifiante, des longues soirées fraiches comme un rosé du sud.
Elle commence la première page, l’ambiance et le décor sont plantés. La jeune fille s’appelle Daphné, elle a seize ans et vit en région parisienne. Après quelques pages de présentation, Ginette Peynier se retrouve sur la plage de Wissant face à des vagues énormes et dans les rêves de l’adolescente. La description des lieux, du vent, des bruits est telle, qu’elle reconnaît immédiatement ses propres souvenirs et les sensations qui l’habitaient quand ils arrivaient à saint Hilaire de Riez. Elle fait une pause, enlève ses lunettes qui la blessent, regarde autour d’elle, et tout n’est que tristesse et morosité. Aussi, très vite replonge-t-elle dans le livre et très vite s’évade-t-elle à nouveau. Elle s’échappe si bien, qu’elle n’entend pas entrer l’infirmière et ses pansements. Et quand celle-ci lui parle, elle sursaute et fait tomber son livre et ses lunettes à terre. La jeune aide soignante les ramasse, les déposent à côté du transistor, allonge le lit et commence la toilette. Ginette fixe le plafond, et se force à ne penser à rien si ce n’est à Daphné et son océan. L’aide soignante l’interroge sur l’histoire, lui parle de ses plaies, l’interroge sur sa journée, mais Ginette répond brièvement, gentiment, mais brièvement. Les soins terminés, la jeune femme arrange les couvertures, incline légèrement le lit pour la nuit, lui caresse le bras, lui adresse deux ou trois mots affectueux, puis éteint tous les feux qui la relient au monde des vivants.
Derrière la porte maintenant close, du fond de son lit, elle écoute la respiration aseptisée du bâtiment, les râlements des autres pensionnaires qui gémissent de douleur ou de sénilité et tout l’insupporte ; Sa couche, les infirmières, son corps devenu inapte. Elle voudrait allumer et reprendre l’histoire de Daphné, mais elle n’a pas la force de se redresser, son bassin la faisant atrocement souffrir. Elle cherche plutôt une position pour oublier sa chair meurtrie. Dans la pénombre de la chambre impersonnelle, elle cherche gauchement la corde de la radio et une fois trouvée, l’attire à elle et telle une aveugle, elle passe sa main le long de l’objet froid, tourne le bouton « ON », baisse un peu le son et écoute les musiques modernes et vives qui s’en échappent. Beaucoup d’entre elles sont en anglais, et même si elle ne comprend rien, elle les écoute car les mélodies sont agréables. Elle ferme les yeux et essaye de comprendre Daphné, cette jeune adolescente dont elle ne connaît que le rêve. Sûrement qu’elle doit être une jeune fille d’aujourd’hui, les écouteurs rivés sur les oreilles comme le fils du tabac presse de Torelle, bien assise dans ses certitudes, balayant sans regret les conseils des anciens et n’attendant pas grand chose de demain. Daphné est à elle seule, toutes les jeunes filles qu’elle croisait le matin en allant au marché, qui se rendaient au collège en riant fort, baskets et jeans uniformes, sans complexes, sans apriori. Torelle est loin à présent, les jeunes filles vont encore au collège mais ne la croisent plus.
Elle devine la lumière du couloir sous sa porte, elle espère très fort qu’aucune infirmière ne viendra vérifier si elle dort ou si tout va bien. Car rien ne va plus. Elle n’est pas chez elle, elle n’est pas dans ses draps, elle ne s’appartient plus.
La maison, sa maison, que vont-ils en faire ? Se demande-t-elle soudainement. La vendre, la mettre en viager ? Et ses meubles, ses souvenirs ? Oh ! Il faut qu’elle demande à Jeannette dès qu’elle l’aura au téléphone. Ils ne vont tout de même pas bâcler la maison comme ils l’ont fait avec « le col du fémur. » A ça non, elle ne les laissera pas faire ! « Allons ma petite Ginette, tu ne vas devenir comme ta mère, que tu trouvais insupportable au même âge que le tien ? » Se dit-elle tout bas. Elle secoue la tête comme pour dire non et se promet de faire très attention, de bien se tenir. Elle demandera juste l’essentiel, et quelques boîtes pour y placer le meilleur de sa vie. De toute façon, à la maison de retraite, elle n’aura qu’un tout petit espace, qu’un morceau de mur, qu’une table de chevet et qu’une armoire, où Torelle aura bien du mal à trouver sa place. Maintenant l’essentiel est de savoir quand. Quand vont-ils la sortir d’ici, pour l’enfermer définitivement ?
« Voilà bien des idées noires, ma pauvre Ginette. Ils n’y peuvent rien et tu le sais bien, alors arrête de gémir et dors, ça vaut mieux pour tout le monde. » Elle ne parvient pas à calmer sa petite voix intérieure et ses tourments. Elle n’arrive pas à apaiser sa révolte. A quatre vingt huit ans, Ginette Peynier refuse d’abdiquer. Toujours maîtresse de ses choix, elle n’accepte pas de s’en remettre à ses enfants. Elle pense à Ninette sa petite chatte qui doit bien avoir du mal à s’adapter à sa nouvelle vie. Elle lui manque, et elle passerait bien sa main fatiguée sur son petit corps vif, doux, soyeux, sous son cou tendu et sa mignonne petite tête. Sait-elle que sa maîtresse se meurt ? Comprend-elle qu’elles ne se reverront plus ?
Le couloir est calme, silencieux, les infirmières font une pause, s’accordent un peu de répit.
Du fond de son lit d’hôpital, du fond de son corps de vieille femme, elle sent le vent de la petite mort souffler. Elle le voit dessiner autour de ses yeux, de ses lèvres, de sa raison, de bien sombres cercles. L’hiver s’approche, glisse sous sa porte, dans son cœur usé.
Soudain, il y a effervescence dans le couloir. Elle entend courir, parler fort, se croisent des aller et retour incessants, un des pensionnaires s’en va, elle le comprend. Les bras sagement allongés sur ses couvertures, elle écoute les battements de son cœur et la course effrénée qui se joue à quelques chambres de la sienne. Elle ne sent plus son bassin fracturé, meurtri, elle s’envole, rejoint Daphné et ensemble, elles vont marcher sur la plage. Les voix graves et lourdes de douleurs, deviennent le roulis des vagues, et toute la pièce se transforme en un immense bateau ivre que plus rien ne gouverne. Elle serre les dents, les poings pour repousser les sons étrangers à son délire.
Le couloir a fini son vacarme, plus personne ne court ou ne parle, une ambiance placide, a pris place. Les heures sont longues et accablantes, et sa conscience cherche encore une échappatoire.
La foi ancrée dans les veines, elle prie. Elle prie pour son salut et pour ceux qui sont partis. Elle prie pour la lumière blanche, celle qui viendra à elle au moment du grand départ. Elle prie que le chemin s’arrête tantôt.
5

Un petit mot pour l'auteur ? 1 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Peut-être est-ce le prénom indiqué sur le titre qui me fait revenir ?
J'ai perdu mes abonnés mais je me réapprovisionne.
Bonne reprise , Albane .
Je suis contente de vous relire .

Vous aimerez aussi !