Gentille promenade

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C’est un charmant sous-bois, qui abrite généreusement châtaigniers, bouleaux et chênes moussus. Ça sent bon la fougère et le champignon. Nous sommes partis depuis une heure déjà. Nous marchons lentement. Les feuilles et les brindilles se fendillent sous nos pas. Je me sens détendu, tout est calme dans cette cathédrale de verdure.

Est-ce ce regard de travers ? Cet ordre que j’ai intimé avec plus de virulence que de coutume ? La bête s’est lancée sur moi.

Malgré sa corpulence, elle a gardé l’agilité d’un félin et la puissance d’un ours. Elle vole presque au-dessus des herbes folles et des jacinthes sauvages. Dans sa course effrénée, elle balaye les branches d’arbre, fait frémir les buissons. Sous ses pas lourds, les herbes plient. Un bulldozer se jette à mes trousses.

Je suis trop loin. La seule ferme aux alentours, celle de Gaston Touvier, se trouve à plus d’un kilomètre de là. Je tente d’évaluer le temps qu’il me reste. Je doute. Même en courant à pleine vitesse elle m’aura rattrapé avant ce gros chêne centenaire là-bas. Impossible d’y échapper. Il va falloir que je l’affronte et sans doute me battre au moins quelques minutes avant qu’elle ne vienne à bout de moi. Et ne se repaisse de mes chairs. Ses longues enjambées se rapprochent de moi à la vitesse de l’éclair. Chaque nouvelle foulée fait saillir ses muscles puissants. C’est la panique.

Vite, réfléchir, plus vite. Trouver un subterfuge. Me munir de n’importe quoi qui puisse faire office d’arme. Ce morceau de branche d’arbre tombée ici ou cette grosse pierre là, un peu plus loin ? Ai-je le temps ?

Agis bon sang, agis. Elle n’est plus qu’à une enjambée. Je suis fait, tétanisé par l’horreur. Dans un ultime ressort je m’empare de la première branche d’arbre qui traîne à mes pieds.

Quel dommage. Hier encore nous nous trouvions au même endroit. Tout s’était si bien passé. Il y eu bien quelques grognements par ci par là mais rien qui n’eut pu présager cette frénésie meurtrière. J’aimais tellement ces balades que nous faisions tous les deux après le déjeuner. Ces sorties en pleine nature l’apaisaient. Elle aimait renifler les herbes, les fleurs sauvages, le pied des arbres. Ce que j’aimais par dessus tout c’était lorsqu’au détour d’un bosquet, nous trouvions des mûres et des airelles. Dieu qu’elle aimait ça. Parfois, dans un élan de folie elle se mettait à courir, frénétiquement. Elle a besoin d’espace et d’exercice. Je suis vieux, je m’en rends compte. Je n’ai plus le même entrain qu’autrefois. Plus la force de faire ces longues promenades quotidiennes dont nous avions pris l’habitude pendant de nombreuses années. Je dois la lasser. Elle s’ennuie. Je suis plutôt d’humeur égale. Un homme simple. Ma patience doit l’agacer. Elle devient acariâtre, soupe au lait. Tantôt, douce comme un agneau, elle se laisse facilement faire, sans heurts. Mais dans ses mauvais jours, sa hargne explose. Une vraie carne. J’ai remarqué ses brusques changements d’humeur depuis quelques mois déjà. Un matin, sans raison, alors que j’allais la caresser pour lui dire bonjour, elle s’est mise à montrer les dents et à grogner. Elle devient hargneuse en vieillissant. Elle non plus n’est plus très jeune. Comme son caractère, son appétit aussi devient féroce. Elle mange comme deux. Plutôt frêle dans sa jeunesse, c’est aujourd’hui une vraie masse.

J’ai été négligent, je sais. J’aurai dû me méfier. Déjà hier soir. Nous venions de dîner calmement devant le journal régional. Un dîner silencieux, rythmé par le fond sonore de la télévision, entrecoupé de bruits de couverts et du balancier lancinant de l’horloge comtoise que je tiens de mon grand-père. Après avoir débarrassé la table je me suis senti seul. Elle était là tranquillement assise. Repue. Je l’ai trouvé belle. Au diable mes appréhensions ! J’ai baissé la garde. Je me suis approché d’elle. Je voulais juste un geste tendre. Oh pas grand chose ! Un simple contact, pas plus. Je lui ai donné une caresse sur la tête. À ma grande surprise, elle s’est mise sur le dos. Elle me semblait docile. Encouragé, j’ai rapproché mon visage pour l’embrasser. Mais la fourbe a saisit cette opportunité pour me griffer et me mordre l’avant-bras. Ébranlé et apeuré, j’ai reculé en silence jusqu’à la porte et filé, sans demander mon reste, dans la chambre.

Zut voilà que je l’ai perdue du regard. En fait, c’est ce gros buisson devant moi qui camoufle un instant sa silhouette imposante.

La voilà. Elle jaillit. Elle s’élance de toutes ses forces. Elle est sur moi. Son poids me plaque à terre. Elle est si lourde. J’ai le souffle coupé. Nous deux corps emmêlés ne font plus qu’un. Une masse informe gesticulant de manière grotesque et anarchique. Impossible de faire le moindre mouvement. Les avant-bras bloqués, je suis à sa merci. Elle sait. Elle a tout son temps. C’est l’oreille gauche qui y passe en premier. Elle l’arrache d’un seul coup de gueule. Facile. Sa mâchoire fait au moins le double de la mienne. Sans parler de ses crocs. Mon sang jaillit et s’écoule lentement comme un petit ruisseau pour venir se perdre le long de mon cou. Justement le cou. Cette bête cruelle reprend les droits de sa nature chasseresse. Je sais que si elle arrive à me prendre la carotide je vais mourir telle la gazelle dans la gueule de la lionne.

Dans un dernier élan, héroïque j’arrive à remuer. Elle ressert son étreinte et nous roulons dans les brindilles. Nos râles puissants, mêlés aux gazouillis des oiseaux, s’envolent dans une symphonie bucolique, un requiem improvisé. Je ne veux pas mourir. Il faut que je m’en sorte. C’est elle ou moi. Je dois puiser dans mes dernières forces l’ultime énergie nécessaire pour la terrasser, la tuer une bonne fois pour toutes. Il le faut.

Comme moi, elle perd haleine. Elle souffle fort. Prête à livrer l’assaut final elle m’observe l’espace d’une seconde. Je saisis cet instant pour tirer de toutes mes forces sur ce bout de bois que je tiens serré dans ma main et sur lequel je m’étais affalé. La branche s’extirpe d’un coup. Surprise elle recule, mais je suis le plus rapide. En un éclair, sans réfléchir, je lui plante la moitié de la branche dans l’œil gauche. Elle grogne et tente dans un ultime sursaut de me mordre le cou. En vain. Elle gémit à présent et se tord de douleur tandis qu’un liquide poisseux s’échappe de son orbite. Je la vois s’affaler doucement, perdre peu à peu son énergie. Je sens la vie sortir de son corps puis dans un dernier soupir, le quitter totalement.

Sa robe beige, souillée de sang, se teinte soudain d’un imprimé macabre.

Je viens de tuer ma femme.

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