Gemma, le coeur battant des Pouilles

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En ce jour de mai, d'une lointaine époque, Gemma accueille sur le pas de sa porte les premiers rayons du soleil qui caressent la façade blanchie à la chaux de son humble logis, construit avec ces pierres sèches que l'on trouve à profusion sur la terre aride de la vallée d'Itria, au sud de l'Italie. Dans cette région des Pouilles où les maisons poussent comme des champignons au corps arrondi et au chapeau conique, son trullo se compose d'une seule grande pièce aux murs creusés de niches astucieusement disposées. Dans une alcôve séparée du reste de la salle par une large tenture, se love le lit matrimonial ; une cavité accueille le nécessaire à toilette : une bassine et un broc en terre rouge ; au pied du lit, le berceau de bois dans lequel Giuseppino, son fils de 4 mois, dort à poings fermés. Tout est calme. Une brise légère effleure son visage et fait voleter les quelques mèches de cheveux noirs, échappées de son chignon sagement noué dans la nuque, selon la coutume des paysannes d'ici. Alessandro, le chef de famille, est parti avant l'aube à la masseria, la plus importante ferme fortifiée de la région où il est employé comme journalier dans les vignes et les oliveraies qui s'étendent à perte de vue. Cette fois-ci, à la demande du patron, il y passera la nuit pour être à pied d’oeuvre très tôt le lendemain. Ils vivent tous les trois une existence simple et rude, égayée par le caractère enjoué de la jeune femme qui se plaît souvent à fredonner les chansons transmises de mères en filles depuis des générations.
Il fait encore frais. C'est le moment de s'occuper du petit potager qu'elle cultive avec soin derrière la maison. Des poivrons, des oignons, des tomates, des herbes aromatiques qui font l'ordinaire des repas, étalés sur la pâte gonflée et dorée d'une focaccia arrosée d'un mince filet d'huile d'olive. Pour le retour de son mari, elle confectionnera des orecchiette, ces petites pâtes creusées avec le pouce pour leur donner la forme de petites oreilles, qu'il dégustera avec un pesto de basilic. La journée s'annonce paisible. Tandis qu'elle jardine, le petit Giuseppino gazouille dans le couffin en paille tressée qu'elle a déposé à l'ombre d'un olivier. Soudain, le bébé crie, il a peur, ses pleurs deviennent de plus en plus stridents. Gemma accourt. Elle a juste le temps d'apercevoir une bête noire qui fuit prestement se cacher sous une pierre. L'enfant porte une marque rouge sur le mollet. Une morsure de tarentule ! Vite, Gemma porte le petit chez Gelsomina, la grand-mère qui habite la maison la plus proche. Elle connait les plantes qui soignent et les incantations qui chassent les mauvais esprits. L'enfant repose sur son lit. Il faut attendre que le breuvage et le cataplasme fassent leur effet. Gemma le berce doucement. D'une voix claire et apaisante, elle chante les légendes qui parcourent cette terre, vestiges des anciennes civilisations qui l'ont foulée. Gemma a veillé son enfant toute la nuit, lui prodiguant les soins recommandés par l’aïeule. Elle somnole quand aux premières lueurs de l'aube une plainte met ses sens en alerte. Giuseppino est couvert de sueur, il geint, les yeux brillants, le front brûlant. L'inflammation de la morsure s'est étendue en une vilaine boursouflure qui s'élargit sur la jambe. La voisine revient voir le petit malade et constate l’aggravation de son état. Le venin de la bête est plus puissant que ses remèdes. Pour vaincre le mal, il faut aller puiser la force du vieil olivier, l'arbre millénaire qui, dit-on, renferme l'esprit de Pan, le dieu de la nature puissante et créatrice à l'époque antique où Sparte dominait cette terre. Gemma enveloppe le bébé dans son large châle noir et se précipite à la recherche du vieil arbre salvateur. Le soleil de la veille a fait place à un ciel menaçant où s'accumulent de sombres nuages aux reflets violâtres. Elle court vite, toujours plus vite vers la guérison de son fils. Le sirocco s'est levé, entravant ses efforts. Elle lutte contre le vent et contre les épines des figuiers de barbarie qui bordent les chemins et retiennent sa jupe comme autant de mains crochues. Les branches des arbres, secouées par des rafales de vent de plus en plus violentes, s'agitent de manière désordonnée telles les chevelures d'une multitude de créatures fantastiques. Enfin elle l'aperçoit, majestueux. Épuisée, le souffle coupé, elle noue le châle pour arrimer fermement l'enfant dans son dos et plaque son corps contre le tronc noueux, si volumineux que ses bras n'en étreignent qu'une infime partie. Elle entend contre le bois multiséculaire les battements affolés de son cœur et ferme les yeux pour une silencieuse et fervente communion. Sa respiration devient plus régulière. Elle sent une force nouvelle tonifier ses muscles tandis qu'une sensation étrange la pénètre, comme si un autre cœur battait à l'unisson du sien, lui imposant progressivement un rythme plus rapide, scandé comme une musique ancestrale qui inviterait à la danse de la terre et du vent. Elle se détache de l'arbre, dénoue ses cheveux qui retombent en vagues soyeuses sur ses épaules, reprend délicatement l'enfant dans ses bras et se met à danser avec une féline souplesse, tournoyant sur elle même, d'abord lentement puis de plus en plus vite, avec frénésie, ses pieds effleurant le sol, soulevant en légers nuages de poussière cette terre rouge, couleur de sang, couleur de vie, couleur de sa jupe qui virevolte à présent en corolle autour de son corsage noir et de ce châle qui abrite un enfant apaisé. Le vent s'est calmé. La peur a disparu laissant place à un sentiment de paix. La fièvre est tombée. Giuseppino dort sur le sein de sa mère qui sourit au bonheur retrouvé. Remerciant d'un chaleureux regard l'arbre vénérable, Gemma regagne avec son fils leur humble demeure pour reprendre avec Alessandro le cours de leur paisible et heureuse existence. On dit que c'est depuis ce jour-là que les rouges coquelicots fleurissent au pied des oliviers et que les jupes des femmes tourbillonnent dans les villages, en tarentelles échevelées, pour guérir des morsures d'araignées et de toutes les vénéneuses vicissitudes de la vie.
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