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Serge Debono

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FINALISTE
Sélection Public

La tête lourde, les bras engourdis, j'émerge d'un épais brouillard sur la table glacée en formica. L'odeur du détergent me remonte dans les sinus, je me redresse péniblement et actionne l'interrupteur. Le froid a investi le local. Le chauffage d'appoint a cessé de ventiler, et chacune de mes respirations provoque un petit nuage de fumée. Serré dans mon uniforme grotesque, le souffle court, je défais ma parka, m'assieds sur la table et allume une dernière cigarette. Bientôt, des poings autoritaires tambourineront sur la porte close du local, et je resterai là, à attendre qu'elle vienne...

Je me nomme Abdoulaye Samaké, j'ai 29 ans. Je suis né dans la province de Bamako, et j'ai passé le plus clair de mon existence dans la capitale malienne. Footballeur, j'ai gagné mes gallons de buteur dans le deuxième club de la ville. Au point qu'en 2016, des recruteurs venus de l'ouest de la France et désireux de m'enrôler, m'ont proposé de venir défendre les couleurs de leur club. Un mois plus tard, je débarquais dans votre hexagone, en compagnie de ma femme Aminata, enceinte de cinq mois.
Mes revenus étaient maigres et notre logement vétuste, mais au bout de quelques mois, mes performances à la pointe de l'attaque locale avaient convaincu les dirigeants de me faire signer un contrat longue durée. Ma carrière professionnelle semblait lancée, notre petit Souleymane venait de naître, et l'horizon ne m'avait jamais paru si bleu...

C'est alors que le ciel m'est tombé sur la tête. Au cours d'un match plutôt âpre disputé contre nos voisins et rivaux de toujours, je fus gravement blessé au genou lors d'un choc avec le gardien adverse. Je n'avais pas anticipé sa sortie, et lui n'y était pas allé de main morte. Résultat : rupture des ligaments croisés, nécessitant une intervention chirurgicale coûteuse et de longs mois de rééducation, tout aussi onéreux. Mon âge avancé (26 ans), et les moyens limités du club où j'évoluais, eurent raison de ma carrière.

Ne bénéficiant d'aucun soin, il me fallut attendre plusieurs semaines avant de pouvoir simplement poser ma jambe sur le sol sans hurler de douleur. Chaque matin, le petit dans les bras, je regardais Aminata se mettre en quête d'un travail. Frappant courageusement à toutes les portes, elle ne réussit qu'à décrocher des emplois non déclarés et de courtes durées. Très vite, il nous devint impossible de payer notre logement. Mais ni elle ni moi n'avions été élevés dans le coton. Nos pères nous avaient appris à nous battre quand les vents étaient contraires, et que Dieu sait récompenser celui qui fait preuve de courage dans l'adversité. Ce qu'ils avaient oublié de nous dire, c'est qu'il peut frapper fort, et que les épreuves peuvent se cumuler pour former un édifice de tristesse, si lourd et si pesant, qu'il vous glace et finit par vous laisser une pierre à la place du cœur.

Ce processus s'est enclenché quand le petit Souleymane est décédé, un matin de septembre, fauché par une moto... Je me revois aux urgences de l’hôpital, hurlant sur l'infirmière qui nous demande de patienter. Tout me semble irréel, et affreux... Aminata est prostrée sur son siège, des larmes coulent de son regard vide, et tombent sur le corps sans vie de notre petit garçon.

Nous avons fait notre possible pour surmonter cette épreuve. Aminata avait un cousin nommé Moussa, et vivant à Paris. Bien qu'ils ne se soient jamais vus auparavant, Moussa lui garantissait un emploi et un petit studio, en attendant que notre situation s'améliore. Je n'étais pas emballé par l'idée, mais résignés à suivre cette unique main tendue, nous avons plié bagages pour la Ville lumière...
En arrivant, j'ai vite compris que la lumière avait peu de chance de franchir les fenêtres de notre studio misérable de banlieue. La pièce exiguë ressemblait plus à un couloir qu'à une salle à manger. Les murs étaient noircis de moisissures et le chauffage ne fonctionnait pas, mais notre bienfaiteur ne semblait pas s'en émouvoir. Il nous répétait sans cesse qu'en France, il fallait faire preuve d'initiative, si on voulait prospérer.

Comme promis, Moussa offrit un poste de serveuse à Aminata, dans un restaurant à l'autre bout de la capitale. Je la regardais revenir chaque soir, épuisée, souvent au bord des larmes. Elle devenait silencieuse et distante, et semblait si malheureuse, que je finis par réaliser que quelque chose clochait. J'avais la jambe raide, mon genou s'était mal remis, mais avec l'aide d'une canne, j'étais capable de me mouvoir. Je décidais d'aller postuler pour des emplois sédentaires, en attendant de pouvoir me faire opérer. Dans la foulée, me trouvant en ville, l'idée me prit d'aller faire une surprise à ma femme. Elle m'avait donné une adresse approximative, mais je réussis tant bien que mal à m'y rendre. Elle disait travailler dans un établissement nommé « Le Gourmandin », mais je n'ai trouvé aucun restaurant.
La rue étroite était essentiellement composée de vitrines de lingerie érotique et de clubs privés. Quelques femmes, courtement vêtues et grossièrement maquillées, étaient alignées sur le pavé. Quand soudain, dans l’entrebâillement d'une porte s'ouvrant sur la rue, je l'ai vue... Ma chère Aminata était méconnaissable. Elle aussi, d'ordinaire si prude, était courtement vêtue et grossièrement maquillée. Elle raccompagnait un vieil homme qui s'éloigna prestement, pendant que je restais hébété, à contempler ce que je refusais de croire.

Même si j'étais profondément meurtri, j'ai fini par comprendre ce qui l'avait amené à cette extrémité. Moussa ! Elle faisait des passes pour son compte. La pauvre était prise dans un étau. Supporter le poids du décès de son fils, avec d'un côté la nécessité de garder un toit au dessus de nos têtes, et de l'autre, son maquereau de cousin menaçant. J'ai pardonné à Aminata, je l'aimais... Quant à Moussa, malgré l'envie d'en découdre, je me suis contenté de lui faire savoir que désormais, il devrait se passer de ses services.

Aminata plongea dans une profonde dépression. Je pensais que le temps ferait son œuvre, qu'avec mon aide elle parviendrait à oublier. Mais son regard autrefois pétillant de bonheur semblait s'éteindre un peu plus chaque jour. Nos discussions étaient devenues des monologues que j'essayais d'égayer en évoquant quelques rencontres insolites au Pôle Emploi du quartier. J'y avais, entre autres, rencontré un gars très drôle, dont le métier était sexeur de poussin... Un champion de badminton au chômage, et un ancien terroriste sympathique avec qui j'avais en commun le maniement des explosifs, savoir acquis durant mon service militaire. Un soir où j'évoquais avec Aminata l'éventualité de retourner au Mali, il me sembla voir une lueur faire soudainement irruption dans ses yeux. Peut-être l'avais-je rêvée ? En tout cas, à partir de ce moment, je n'eus plus qu'une seule idée en tête, travailler, obtenir de l'argent, et rentrer chez nous. Peu m'importait ce que pourraient dire nos familles et voisins au pays, je voulais la ramener à la vie.

Nous avions deux mois de loyer de retard quand j'ai trouvé ce poste de gardien. Un énorme complexe centralisant les grandes lignes de bus et métro de la ville venait d'être construit. Au dessus, un parking de 3000 m² bâti sur deux étages, et destiné aux usagers. J'étais chargé de sa surveillance et de son entretien quotidien. Pas le boulot de rêve mais un revenu suffisant pour conserver un logement.
Nous étions tout près de refaire surface. Ce n'était qu'une question de temps. Quelques mois, tout au plus. C'est alors qu'en rentrant du travail, j'ai trouvé Aminata pendue au plafond de la salle de bain....

Voilà dix jours qu'elle a rejoint l'autre monde. Et il ne s'en est pas passé un seul sans que je songe à la rejoindre. Jusqu'à ce que j'aperçoive la Ford rouge de Moussa... Cette vermine, dans son costard blanc comme neige, est venu parader dans mon parking ! J'en avais la bave aux lèvres tant je rêvais de le mordre. J'aurais dû le trucider sur place, c'eut été plus spontané, plus humain sans doute... Mais lorsqu'on cumule de la douleur, on obtient un résultat étrange. La fragilité dans laquelle elle vous plonge finit par laisser place à l'indifférence. Un sentiment que vous pensiez ne plus éprouver et qui, soudain, vous rend plus fort. C'est ainsi qu'une idée insolite m'est alors apparue, comme une évidence.

J'ai touché mon premier salaire et je suis allé voir Darko, l'ancien terroriste. Il m'a procuré deux plaquettes d'explosifs. Il y a moins d'une heure, j'ai mis Moussa et sa Ford rouge sur orbite avec la première. Malgré la vidéosurveillance, quand j'ai posé la charge sur sa voiture, je n'ai même pas pris la peine de couvrir mon visage. Au contraire, je veux qu'ils sachent. Voilà ce que je suis devenu sur la terre des droits de l'homme.

Ça y est ! Leurs poings tambourinent sur la porte du local. La deuxième plaquette est placée sur ma poitrine, le détonateur dans ma main droite, je balance ma cigarette de la main gauche. Je l'entends, je la sens, elle arrive. La grande égalisatrice... J'embrasse la mort avec soulagement.

PRIX

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Jeanne en B. · il y a
Une bonne lecture
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M. Iraje · il y a
... et je suis revenu au parking ☺☺☺
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Carine Lejeail · il y a
Un texte tout en précision et en justesse pour une narration dramatique bien menée, j'aurais dû passer vous lire plus tôt!
Je vous invite à découvrir mon univers et à me porter plus loin si le cœur vous en dit:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/journal-de-guerre

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Serge Debono · il y a
Merci Carine, et désolé de ma réponse tardive. Je passerai vous lire avec plaisir.
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Thara · il y a
Bonne chance Serge...
+ 5 voix !

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Serge Debono · il y a
Merci Thara ! :-)
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Fred Panassac · il y a
Je n'avais pas vu ton texte, Serge ! Toutes mes excuses d'être passée à côté. Tu as fait fort en charge émotionnelle mais tu es aussi très redoutable en construction de la narration... laissant cette porte close cheminer dans l'esprit du lecteur, si tant est qu'une porte chemine...jusqu'à la chute implacable. Qui clôt une histoire hélas vraisemblable et qui part d'un état de fait réel, la précarité des jeunes footballeurs ou plutôt de ceux qui ne sont pas au firmament et dont l'existence passe inaperçue dans un monde où l'argent fait illusion. Tout le reste s'enchaîne, dans le domaine du vraisemblable encore, lorsque tous les malheurs du monde viennent s'accumuler sur les têtes de cette famille poursuivie par le sort contraire. Bravo Serge, c'est poignant et j'ai frissonné de révolte moi aussi (voir ton comm plus bas) Tous mes points !
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Serge Debono · il y a
Tu n'as pas à t'excuser Fred, d'autant que cela m'arrive bien plus souvent qu'à toi ;-) Je te remercie pour ce commentaire, j'ai toujours une grande admiration pour ta plume et une profonde estime pour tes analyses, alors il résonne en moi comme un immense encouragement à renouveler l'expérience. Du fond du coeur, merci !
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Viviane Fournier · il y a
Belle chance, Serge !
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Serge Debono · il y a
C'est gentil Broce, merci ! Je vais tacher de prendre un peu de temps pour te lire également, car ta poésie me manque. A bientôt !
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Viviane Fournier · il y a
Oh merci Serge, c'est une bien jolie réponse ! je prends ! belle soirée à toi !
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Mireille.bosq · il y a
Mon vote est d'encouragement. Votre style est parfait, mais tout de même vous y allez à la louche (pardonnez ma franchise qui est parfois mal vécue) je suis allée voir du côté de vos poèmes, c'est plus subtil...
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Serge Debono · il y a
Aucun problème Mireille, j'apprécie votre franchise. Honnêtement, le drame et la tragédie ne sont pas des genres auxquels je suis habitué, ce texte inspiré de faits réels et de l'oeuvre de Fatou Diomé (le ventre de l'atlantique) était très spontané, presque libérateur. Si j'en ai trop fait, croyez le, c'est bien malgré moi. Un moment de rage éphémère que je vous remercie d'avoir lu. Au plaisir !
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Francine Picano-Nacci · il y a
Émerveillée par ta maîtrise de la langue française ! Et pour une histoire si triste et désespérée, le récit est pudique, sans débordement. Bravo !
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Serge Debono · il y a
Que d'éloges, c'est très réconfortant ! Merci infiniment Francine. Bisous
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LnHP · il y a
Toute ta sensibilité et ta sincérité résonnent dans ce texte tragiquement magnifique!
J'espère que ton talent indéniable d'écrivain sera apprécié comme il se doit !
Bonne chance Serge ! La Ch'tite ;)

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Serge Debono · il y a
Merci infiniment ma ch'tite, tes encouragements me vont droit au cœur.
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jhm · il y a
L'inexorable descente est rendue avec un sens du tragique que j'apprécie. Bravo!
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Serge Debono · il y a
C'est très aimable, j'apprécie beaucoup ton soutien. Merci jhm ;-)
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