Garde à vous !

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Danny Mienski est lauréat d'une douzaine de concours de nouvelles, publiées dans diverses anthologies. Son premier livre, "Les Temps maudits", a été publié en 2017 aux éditions Ex Aequo. Danny  [+]

[À David.]


Il est apparu un dimanche après-midi. Je me promenais au Jardin des Plantes - et ce parc n’avait vraiment rien de particulier, c’était un parc avec de l’herbe, des panneaux « interdit de marcher sur l’herbe », des arbres aussi mais aucun panneau « interdit de grimper dans les arbres », enfin rien qui n’explique pourquoi un homme me suivait.

Un homme en costume noir, grand, avec un col roulé car nous étions en janvier, une paire de lunettes noires, des cheveux gominés et une oreillette du côté gauche.

Je marchais sur le chemin recouvert de gravier, en m’écartant à chaque fois qu’un jogger ou qu’une jolie joggeuse passait en contre-sens. L’homme en costume noir ne s’écartait pas, lui. C’était le jogger ou la jolie joggeuse qui s’écartait. Ils étaient parfois pris dans leur élan, déviaient de leur trajectoire au dernier moment et finissaient leur course dans l’herbe sur laquelle il était pourtant interdit de marcher.

Je me suis aperçu qu’il me suivait quand je me suis arrêté pour regarder une mare aux canards. Il s’est arrêté à côté de moi et a regardé la mare.

C’était une très jolie petite mare avec une minuscule cascade et deux canards colverts. Elle valait vraiment le coup d’être regardée.

En réalité, je ne sais pas s’il appréciait vraiment cette mare, étant donné qu’il portait des lunettes noires. Il attendait probablement que je reparte car il a repris la marche derrière moi, à deux pas de distance.

J’ai ralenti. Il a ralenti.

Au début, je pensais qu’il cherchait à m’imiter, comme ces clowns qui reproduisent la marche et les gestes des passants. Sauf qu’il n’avait pas l’air d’un clown avec son costume noir. En fait, il n’était pas drôle du tout.

J’ai accéléré. Il a accéléré.

Peut-être cherchait-il un homme. Un autre homme comme il y en a dans certains parcs la nuit. Sauf qu’il ne faisait pas nuit et qu’il ne semblait pas sourire ou me faire de clins d’œil. Mais alors pas du tout.

J’ai tourné en direction de la sortie. Il a bifurqué dans la même direction.
Voulait-il m’agresser, me voler mon argent, mon portable, récupérer mes chaussures, mon pantalon et me laisser au milieu du parc avec mon caleçon à fleurs ?

Je sentai le rouge me monter au visage. Je me suis retourné et j’ai dit :

— Mais qu’est-ce que vous avez à la fin, à me suivre tout le temps ?
— Je suis votre garde du corps.
— Je ne vous ai pas engagé.
— C’est gratuit.
— Et si je ne veux pas ?
— On a toujours besoin d’un garde du corps.
— Ah.
— Oui, ah.

J’ai repris ma marche dominicale. Je réfléchissais, ou plutôt j’essayais de réfléchir. J’ai tourné à un moment et je suis passé, tête baissée, sous le portail de fer forgé qui marquait l’entrée du parc. Je n’avais plus goût à admirer les canards colvert et les jolies joggeuses du dimanche après-midi.

J’ai traversé la route sans emprunter le passage piéton, je réfléchissais, je vous ai dit. Je n’ai pas fait attention non plus au feu qui était passé au vert. J’ai entendu une voiture klaxonner et un moteur rugir, le conducteur voulait me faire dégager à coup d’accélérateur. J’ai relevé la tête un peu trop tard, quelqu’un a poussé un cri aigu, il y avait de la fumée autour des roues et ça puait une odeur de plastique brûlé. Je réalisai soudain, l’automobiliste avait voulu m’écraser !

J’ai tourné la tête. L’homme en noir se tenait au milieu de la rue, la main levée devant la voiture. Il prenait des airs de gendarme sûr de lui. « On ne passe pas ! ».

Mon garde du corps venait de me sauver la vie.

Après ça, je n’ai pas pu faire autrement que d’accepter d’être suivi. Il m’a donc suivi jusque chez moi, au quatrième étage d’une résidence très bien située, à deux pas seulement du périphérique qui entoure le centre-ville. Je me suis lavé les mains, j’ai préparé à manger pour deux et nous avons dîné.

J’avais préparé une soupe aux oignons en entrée. Il a insisté pour goûter. « Je dois vérifier si c’est empoisonné », il a ajouté. Je ne l’ai pas très bien pris. Je ne suis pas un cordon bleu, mais de là à passer dans l’émission Cauchemar en cuisine, il ne faut pas exagérer.

Pour le plat de résistance, j’ai hésité. Il me restait des pâtes de la veille et trois œufs au frigo. J’ai jeté le tout dans une casserole et j’ai mijoté une omelette aux pâtes. Ce n’était pas bon, mais au moins, elle a été jugée inoffensive.
Mon garde du corps est resté debout tout le temps que nous mangions.

— Vous n’avez pas un nom, par hasard ?
— Oliver.
— Comme Oliver Twist ?
— Qui ça ?
— Oliver Twist...
— C’est un ami à vous ?

Il a sorti un calepin et marqué son nom. J’ai précisé :

— Twist, comme la danse.
— Je ne danse pas.
— C’est normal, il n’y a pas de musique. Vous voulez que je mette la radio ?
— Non merci, patron. Jamais pendant le service.
— Mais le repas est fini !

Après un silence, j’ai dit en regardant le mur :

— Il va falloir faire la vaisselle, d’ailleurs...
— D’habitude, chez vous, qui fait la vaisselle ?
— Moi.

J’ai soufflé. Mon garde du corps n’avait pas l’intention de se laisser transformer en homme de ménage. Je me suis levé de table et j’ai nettoyé nos couverts.

Après cette soirée en tête à tête, Oliver a insisté pour fermer lui-même les volets et nous avons dormi, moi dans mon lit et lui sur une chaise dans le couloir.

J’avais volontairement laissé la clef sur la porte d’entrée. Je m’étais dit que mon garde du corps s’en irait le matin venu, aussi inexplicablement qu’il était arrivé.

Je ne me voyais pas passer une journée de plus avec lui. Comment ferais-je en arrivant au travail ? Que dirais-je à M. Peckinpah, mon chef de service ? M. Peckinpah n’est pas spécialement du genre à accepter que ses employés se promènent dans les couloirs avec un garde du corps à côté d’eux. Il n’est pas du genre à accepter quoique ce soit, d’ailleurs. M. Peckinpah a une tête carrée, des lunettes carrées, des épaules carrées, même sa montre a un écran carré ! Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez lui, ça c’est sûr.

La nuit, j’ai rêvé que j’étais en prison, que le gardien ne voulait pas me laisser sortir. Il ressemblait beaucoup à mon garde du corps. J’ai crié :

— Je suis innocent ! Il faut me libérer !
— Justement, je dois vous protéger car tous les autres dehors sont coupables de crimes divers et très dangereux.
— Vous êtes bien dehors, vous !
— Justement, je suis un assassin. Approchez un peu votre gorge, pour voir...

Il tendait les bras vers moi pour m’étrangler ! Je me suis réveillé en espérant que tout ceci ne fût qu’un cauchemar, que je serai de nouveau libre d’aller et à venir à mon aise...

Mais il était encore là lundi matin.

* * *

J’ai pris le tram à l’heure de pointe. Il était bondé, comme d’habitude. J’aurais dû remonter deux arrêts plus haut pour avoir une place de libre, mais j’avais dix minutes de retard, je n’avais pas l’habitude d’attendre que ma salle de bain se libère.

Mon garde du corps a réussi à me trouver une place assise. Il a suffi qu’il s’approche suffisamment d’un strapontin pour que son locataire – une vieille dame qui se massait les genoux – nous propose spontanément sa place. C’était vraiment très chic de sa part, surtout quand le tram a démarré et qu’elle a disparu au milieu de la foule.

Arrivé devant l’entrée de l’immeuble où je travaillais, j’ai tapé le code d’entrée à l’abri des regards (le garde du corps était toujours derrière moi pour y veiller), j’ai dit bonjour à Erwan, un collègue, et j’ai pris l’ascenseur tandis qu’il prenait l’escalier. De toute façon, il n’y avait pas la place pour trois.

Mon chef de service est venu m’accueillir personnellement pour me montrer l’heure sur sa montre. Je craignais le pire, mais l’arrivée d’Oliver derrière moi fit disparaître le froncement de sourcils et la moue boudeuse de M. Peckinpah. A la place, nous avons eu le droit à un grand bredouillement sur un visage devenu pâle.

— Il y a un problème, patron ? demanda mon garde du corps.
— Non, ce n’est rien que mon chef qui tenait à me montrer sa montre.
— Sa montre ?

En deux pas rapides, mon garde du corps s’est retrouvé à côté de M. Peckinpah. Il a retourné son poignet, les deux poches de son veston et palpé son pantalon.

— Il est OK, dit-il.

M. Peckinpah était tétanisé, le pauvre. Il n’avait encore jamais vu de garde du corps.

Je me glissai à côté de lui pour rejoindre mon bureau. Je lui lançai au passage : « Joli montre ».

La matinée a duré une éternité. Personne n’osait entrer dans mon bureau. Mon chiffre d’affaires allait s’en ressentir. J’ai dit à mon garde du corps :

— Vous faites peur aux gens, cachez-vous !
— C’est pour votre sécurité.
— Alors faites-vous plus discret.

En tout et pour tout, je n’ai eu que deux personnes dans la journée, et encore : c’était les laveurs de carreaux. Oliver a encore voulu se montrer protecteur :

— Pose ton seau et lève les mains en l’air !
— Il est fou ? a demandé l’un des laveurs en me regardant.
— C’est mon garde du corps.

Oliver a sorti un pistolet d’un holster caché sous sa veste.

— Pose ton seau lentement. Très lentement.

Ils ont mis beaucoup moins de temps que d’habitude pour laver mes vitres. Ça, c’est de l’efficacité !

À la fin de la journée, je suis allé au gymnase. Je suis inscrit à l’année dans un club de volleyball. C’est une équipe amateure, mais on s’amuse bien. Enfin, je devrais dire « on s’amusait bien », car l’arrivée de mon garde du corps a gâché l’ambiance.

À chaque fois qu’une balle arrivait vers moi, il me poussait sur le côté et se prenait le ballon dans les côtes, dans le dos ou en pleine face. Il ne ressemblait plus à rien à la fin du match et moi, je n’avais pas marqué un point. Mes coéquipiers me jetaient des regards furibonds.

— Ah ! Il est bien beau le garde du corps ! dis-je pour lui faire honte, avec ses yeux pochés et ses lunettes de travers.
— Le match est terminé.
— Pas encore. Il y a la revanche.

Comme les joueurs s’installaient de chaque côté du filet, il a dégainé son pistolet et tiré.

— Crève !

Le tir a résonné longtemps dans la salle. Le ballon, il l’avait crevé !

— Merde, Olivier ! À quoi ça sert que tu me demandes si le match est terminé si tu ne veux pas continuer ? Il fallait me le dire, au lieu de faire ça !

Je montrai le ballon dégonflé. Il souffla sur son pistolet, l’air satisfait.

— Ce n’était pas une question, mais une constatation. Le match est terminé.

J’étais furibond ! Je suis sorti du gymnase en claquant la porte et j’ai fait un tour... C’était le soir, il n’y avait pas grand monde dans les rues, il faisait froid car c’était toujours l’automne, et en plus il pleuvait.

J’étais triste, j’étais mouillé et peut-être aussi ai-je pleuré.

Soudain, une ombre m’a recouverte, je n’avais plus froid et je ne sentais plus les gouttes d’eau. Oliver avait posé sa veste sur mes épaules et ouvert un parapluie au-dessus de moi.

— Où avez-vous trouvé ce parapluie, Oliver ?
— Je l’ai pris à un joueur de l’équipe adverse. Monsieur est fâché ?

Le ballon avait laissé un méchant hématome sur sa joue. Son arcade sourcilière saignait encore. Ses cheveux gominés avaient perdu leur raideur, ils se gondolaient, rebiquaient par endroits, partaient en frisettes dans des directions absurdes.

— Vous avez bien fait, Oliver, vous avez bien fait.

Nous avons pris le bus pour rentrer. J’ai acheté un ticket duo au conducteur.

* * *

Une semaine plus tard, j’ai déchanté. Le tramway était vraiment bondé, j’ai dû laisser passer deux trams avant de réussir à rentrer avec Oliver. Ce n’était plus aussi facile que la première fois.

Au travail aussi, l’atmosphère avait changé. Mon chef de service me narguait à nouveau, me montrait l’heure sur sa montre et me menaçait de me virer si j’arrivais une nouvelle fois en retard.

La présence d’Oliver ne faisait plus d’effet. M. Peckinpah aussi avait un garde du corps, à présent.

Les laveurs de carreaux avaient également pris le leur. Ils n’ont jamais été aussi longs pour nettoyer les vitres de mon bureau.

Au volleyball également, cela devenait de plus en plus compliqué. Nous n’étions plus deux équipes de six mais douze joueurs avec leur doublure en costume noir, soit un total vingt-quatre personnes sur le terrain (sans compter les remplaçants).

Les gardes du corps se repassaient la balle et jouaient à notre place. C’était moins fatiguant mais aussi moins amusant, il faut bien l’avouer.

Oliver faisait une tête encore plus bizarre que d’habitude. Je l’ai pris à part dans les vestiaires et je lui ai dit, du haut de mon mètre soixante-quatre :

— Qu’est-ce que se passe ? Tu vas me dire ? Une invasion de gardes du corps ?
— Non, patron.
— Alors ? Parle !
— C’est que... Ma présence au parc... Notre rencontre... C’était une stratégie marketing de Beaux Dix Gardes, une agence de sécurité spécialisée dans la protection rapprochée. BDG m’a embauché pour le lancement de leur nouveau service, la Sécurité pour Tous. En voyant un individu lambda avec son garde du corps, les autres devaient avoir envie de louer les services d’un homme de main à leur tour. C’est ce que dit notre slogan : « On a toujours besoin d’un garde du corps ». L’effet mouton a fait le reste.

— Alors, c’est tout ce que je suis pour toi, un quidam, une Odette-tout-le-monde !
— Patron !
— La publicité a bien fonctionné... Ta société n’a plus besoin de moi, l’homme-sandwich, et je n’ai plus besoin de sandwich non plus. Pars, tu es libre !

Oliver a sorti un mouchoir et a commencé à nettoyer son arme. Je l’ai regardé faire sans rien dire. Le seul son qu’on entendait était celui du chuintement du tissu contre le canon.

Puis il a rangé son arme dans son holster et a disparu de ma vie.

* * *

Jusqu’à ce dimanche après-midi, où il est réapparu au Jardin des Plantes. Il portait la même veste noire que lors de notre première rencontre, mais il avait remplacé son vieux polo par un pull à col vert. Une façon à lui de me dire qu’il avait bien remarqué la poésie du plan d’eau malgré ses lunettes noires.

Nous étions comme deux canards qui s’égaillaient dans la marre.

La société BDG avait tenu à faire geste commerciale pour me remercier. Grâce à cette offre généreuse, j’ai pu louer les services d’Oliver avec une réduction de 30%, sans les frais. Pas mal, non ?

Je peux vous parrainer, si vous voulez ?
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