Gagné

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En compétition

La nuit, j'écris des histoires. La nuit, j'allume mon ordinateur et l'imagination m'emporte. La nuit, je plonge dans un autre monde et au matin, je rapporte des contes de mon exploration. La nuit  [+]

Image de Automne 2020

Les lumières bleues donnaient vie à une autre réalité. Volets fermés, néons éteints, elles étaient la seule source de clarté. Sous le bleu, la perception changeait du tout au tout : tout était plus sombre, plus intense, plus brillant, plus beau, plus séduisant. Répartis dans toute la pièce, tous étaient assis ou debout aux tables de jeu.

Ils étaient tous parés de tenues plus somptueuses les unes que les autres. Les costumes des grands événements et les robes de soirée étaient étalés à la vue de chacun. Les parfums des dames, les eaux de Cologne des messieurs, l’odeur d’alcool des bouteilles du bar, tout cela se mélangeait et prouvait le prestige de cette soirée. Accompagnant les beaux vêtements, les bijoux brillants et les verres alcoolisés, il y avait le vocabulaire. Les sujets de leurs conversations étaient incompréhensibles pour la plupart, mais eux répliquaient sans problème, agrémentant leur réponse de bien étranges mots. Ils étaient cultivés et ils ne manquaient pas de le faire remarquer. Chacune de leur phrase était rallongée à l’extrême et encombrée de termes compliqués.

Mais au milieu des bourgeois se servant de phrases ambiguës aux sens abstraits pour ne prouver que plus encore qu’ils possédaient de l’argent, deux faisaient exception.

Sous les lumières bleues, il y avait deux femmes.

Et malgré le prestige de leurs apparats et de leur caste sociale, elles utilisaient un vocabulaire bien plus commun que tous les autres. C’était cela qui les rendait si différentes, si intéressantes.

— Vous avez de très beaux yeux.

Celle qui venait de parler continuait de fixer la dame assise en face d’elle. Les joues de cette dernière s’étaient teintées d’un léger rouge. Ce qui d’ailleurs, s’accordait plutôt bien à sa tenue : une chemise blanche avec son col brodé de doré et une jupe crayon rouge s’arrêtant au-dessus de ses genoux. Ses bijoux dorés brillaient et le rouge de ses lèvres les rendait attirantes, mais c’étaient ses yeux qui étaient les plus impressionnants. Une lueur de malice s’y instillait.

Tandis que leurs regards étaient accrochés l’un à l’autre, le croupier installait le jeu. Comme pour chaque nouvelle partie, il annonça la mise de chacun. Ils étaient sept autour de la table et ils étaient là pour gagner. Si certains ne pariaient que 5 000 euros, d’autres étalaient 60 000 euros. Mais les deux dames étaient incontestablement les deux plus grandes amoureuses du risque : 70 000 euros pour la première et 90 000 euros pour la deuxième. Les sommes à gagner étaient conséquentes et ça, les joueurs l’avaient bien compris.
Autour de la table, les paris commencèrent. Certains tentaient le tout pour le tout en désignant un seul numéro, tandis que d’autres jouaient la carte de la prudence en choisissant le sizain, donc six chances de remporter cinq fois leur mise. La première paria sur trois numéros, le 22, le 7 et le 13 ; la deuxième choisit deux numéros uniquement, le 7 et le 20.

—  Votre compliment me va droit au cœur. Pour ma part, j’adore vos cheveux. 

Alors que jusqu’à présent elles étaient restées parfaitement blanches, les joues de la deuxième prirent une teinte rosée. Ce qui détonnait avec le reste de sa personne. Son visage, sa nuque, ses épaules, ses bras, chaque parcelle visible de son corps était d’un blanc pur. Sa robe, entièrement noire, laissait ses épaules nues et couvrait ses jambes jusqu’à ses chevilles. Son cou était décoré d’une clé et d’une chaîne argentée. Ses paupières étaient parées de noir. Son unique touche de couleur résidait au sommet de sa silhouette : parcourant sa chevelure noire qui tombait sur ses épaules, des mèches bleues attiraient le regard.
Celle au chemiser blanc trouvait l’inconnue séduisante, mais aussi et surtout, mystérieuse. Elle se demandait quelle tournure pourrait prendre la soirée si elle choisissait de la passer avec elle, si elle sortait de sa routine, si elle défiait sa propre raison.

— Rien ne va plus.

Le croupier se saisit de la manette et activa la rotation. Il lança la bille noire dans le sens inverse. Les jeux étaient lancés.

Après les trois tours réglementaires pour que la partie soit comptabilisée, la bille courut sur la surface du tambour et, par moments, elle sembla voler. Elle évitait sans peine les petites encoches dorées qui devaient l’arrêter, échappant à chacun des diamants. Cela ne faisait qu’augmenter le suspense, et donc, le plaisir de jouer. Et ça, c’était précisément ce que cherchaient les richissimes individus autour de cette table.

En sélectionnant la roulette, ils savaient pertinemment qu’aucune garantie de gagner ne leur était accordée. Ils ne pouvaient en rien contrôler la trajectoire de la bille, ni même connaître le numéro final à l’avance. Tout n’était que hasard.
Une chance seulement sur tente six de rafler sa mise, multipliée par trente-cinq et pas un moyen de changer les lois de l’ordre et du désordre à son avantage. Les seules probabilités possibles étaient de comparer la mise des autres à la sienne et de regarder quels numéros étaient choisis. Autrement, l’humain perdait le contrôle et le hasard devenait maître du jeu.

Mais il n’y avait pas que dans la roulette qu’il y avait du hasard, la vie en était aussi faite. L’existence était parsemée de rencontres imprévues, de coïncidences mystérieuses, de coups de foudre soudains et d’événements chamboulant tous les plans préétablis. Fixant à nouveau la mystérieuse inconnue aux cheveux bleus, elle en eut la certitude : le hasard les avait fait se rencontrer. La chance était belle et bien présente dans le casino ce soir.

— Le numéro gagnant est le 7.

Le croupier distribua les sommes remportées. L’inconnue, elle et deux autres personnes récoltèrent des jetons. Les autres quittèrent la table de jeu. Dès lors, les paris reprirent.

Les parties se succédaient au fur et à mesure que la nuit perdurait. La bille avançait, courait, volait. Les verres se vidaient et les langues se déliaient. Les phrases s’allongeaient et les regards s’intensifiaient. Les corps s’étaient rapprochés et les pieds se touchaient. Les mains s’effleuraient et les sourires étaient plus osés.
« Rien ne va plus » et à chaque tour, rien n’allait plus autour de la table de jeu et au sein de son cœur. Les sentiments de celle aux bijoux dorés étaient chamboulés. L’inconnue lui faisait tourner la tête. Elles ne se connaissaient que depuis quelques heures, mais elle avait l’impression qu’elles avaient déjà partagé toute une vie.

Peut-être le hasard décochait-il des flèches de nos jours.

Les joueurs partaient, venaient, parlaient, juraient, jouaient, gagnaient, buvaient, riaient, s’en allaient, réapparaissaient, perdaient. Après de nombreuses allées et venues, tous les joueurs finirent par quitter la table de jeu. Il n’y eut plus qu’elles deux.

Dès lors, la véritable partie commença. Elles étaient plus proches désormais. Elles ne se quittaient pas des yeux et cela rendait toute concentration difficile pour la dame à la jupe rouge. Leurs mains se touchaient sans cesse. Dans cette salle réservée à une certaine classe sociale, dépourvue de fenêtres et d’horloges, on ne voyait plus les heures défiler. Sans aucun repère temporel et plongé dans cette ambiance de désir bleuté, c’était comme si le temps s’était interrompu. La Terre avait arrêté de tourner, juste pour elles deux ; un autre univers avait vu le jour, juste pour elles deux ; la roulette tournait encore et encore, juste pour elles deux.

La table de jeu était couverte des jetons qu’elles avaient gagnés en dépouillant leurs adversaires. Jetons bleu clair, marron clair, violets, roses, noirs, orange, verts, bleu foncé, rouges, blancs. Et avec tous ses jolis jetons multicolores, 250 000 euros s’étalaient sur la table. Enfin, c’était la somme que chacune des deux avait réussi à amasser, donc, en réalité, 500 000 étaient à gagner.

Les nombreux verres ingurgités, les lumières bleues, la nuit, l’amour, la folie ou une autre raison encore, une force mystérieuse poussa la dame aux cheveux bleus à parier tous les jetons qu’elle possédait. Sur un seul et unique numéro. Parier sur un numéro, c’était une chance seulement de gagner et trente-cinq chances de perdre. Mais tout miser sur un numéro, c’était surtout le risque de tout perdre.

Elle pointa le numéro 13. 13, il était noir, comme sa robe, comme son maquillage. 13, malchance et chance. 13, prévu et imprévu. Mais avant tout, hasard. Prise elle aussi par la folie, l’autre accepta le défi. Elle plaça sa petite fortune de la soirée sur le numéro 7. 7, rouge comme sa jupe, comme ses lèvres. 7, chance et malchance. 7, imprévu et prévu. 7, hasard.

Le croupier lança la bille. Rien n’allait plus. Leurs regards s’étaient accrochés l’un à l’autre et ils ne se lâchaient plus, car désormais unis pour l’éternité. Elles étaient si proches. Le cœur de celle aux lèvres rouges battait si fort qu’elle n’entendait même plus le bruit de la roulette. Elle fixait les lèvres de l’inconnue, se demandant quels sentiments s’éveilleraient en elle si elle l’embrassait. L’inconnue s’avança vers elle. Alors, elle oublia momentanément celles et ceux autour d’elles et s’approcha, son cœur battant à milles à l’heure, son cœur battant plus vite qu’il n’avait jamais battu, son cœur…

—  Le numéro gagnant est le 13.

Le croupier ramassa tous les jetons. Elle se leva de son tabouret et quitta la table de jeu. Puis, après avoir empoché toutes les couleurs, la dame aux cheveux bleus lui adressa un dernier sourire avant de disparaître dans la pénombre. Celle aux lèvres rouges resta statique, incapable du moindre geste.

Sous les lumières bleues, ce soir-là, l’inconnue du casino avait tout gagné  : ses jetons et son cœur.

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ALYAE B.S · il y a
Waw j'aime bcp. Vous avez tellement du style. Je ceuille un cœur et vous invite à découvrir mon TTC en finale https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-face-cachee-de-lisere
Passez une excellente soirée. ☺️

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SEKOUBA DOUKOURE · il y a
Bravo pour ce beau texte ! Vous avez mes voix. ET merci de passer faire un tour chez moi et soutenir mon texte si vous avez le temps.'🙏
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François B. · il y a
Beaucoup de souvenirs (liés au jeu, pas à la séduction…) reviennent grâce à votre nouvelle. Merci
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Jo Kummer · il y a
C'est gagné! Violette Baudelaire est en route pour le grand prix du court!
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Violette Baudelaire · il y a
Avec cette phrase et en la lisant sur un certain ton, je me suis prise par une héroïne de mon enfance : Dora l'exploratrice. Merci pour ce fou rire et tous les souvenirs qui sont remontés à la surface ainsi que pour votre lecture ! Une superbe journée à vous !
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Sylvie Talant · il y a
Les jeux de casino constituent le cadre de cette étrange romance, le récit est très documenté et détaillé, comme si l'on y était. La fascination survient et le temps m'a paru cour , c'est romantique et haletant. J'ai aimé aussi la fin, cruelle, où la perdante reste seule, dépouillée de son argent et de son coeur, ça nous change des textes guimauve. Ce nouvelle m'a bien plu.
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Ode Colin · il y a
Très sympa à lire :-) et petite question... vos nom et prénom ce sont les vrais ou c'est une référence aux Baudelaire ? (je me pose la question) :-)
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Fleur A. · il y a
Je ne suis pas joueuse mais votre texte nous fait ressentir le frisson du jeu
J ai aimé
Si vous souhaitez vous evader venez découvrir évasion à Chamrousse

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Adrien Caritey · il y a
J'ai beaucoup apprécié la fin, très inattendue !
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Quelque fois ça marche, j'ai aimé. Une promenade "vers le 22° siècle" sur mon site, peut-être ?
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Linkye · il y a
Je ne sais pas trop quoi dire... Commencer la journée en lisant un tel texte est juste hyper appréciable ! Toujours merveilleusement bien écrit, une intrigue et une tension parfaite... J'adore !

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