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Gàbor

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Gàbor ajusta les sangles de sa tenue. Celles de ses épaulières de cuir bouilli, celles de son pourpoint gambisoné, celle à laquelle tenait la claymore lui battant le dos et celle à sa taille où pendaient son épée courte, sa dague et ses deux couteaux de lancer, le tout dans des fourreaux de cuir. Gàbor jeta un dernier coup d’œil à Svana. La prostituée dormait toujours à poings fermés. Les quelques pièces d'argent données la veille brillaient toujours sur la table de chevet. Gàbor prit une inspiration et se décida à ouvrir la porte pour sortir de la chambre. Juste avant de la refermer il entendit un léger froissement de tissu. Svana était réveillée, elle avait fait semblant de dormir, comme parfois, pour lui faire plaisir. Gàbor referma la porte derrière lui. Il sortit du bordel en saluant Ilde, la patronne, et sella son alezan avant de l'enfourcher.

A peine avait-il franchi les murailles de Carsal qu'il sentit déjà ses paupières se fermer. Comme toujours il avait peu dormi. Comme toujours quand Svana s'était endormie lovée contre lui, il était resté éveillé, profondément perdu dans ses lointains souvenirs. Comme toujours son sommeil avait été agité par des cauchemars semblables à chaque autre nuit. Comme toujours il s'était réveillé excessivement tôt pour se perdre dans ses pensées, assis sur le bord du lit. Il allait rattraper ses heures de sommeil en selle ou quand les étoiles pourraient le voir et veiller sur ses rêves.

La fin du printemps approchait et il devait se rendre au Sud, près de Rockenor, dans les Vertes-Terres avant que l'été n'enlaidisse de sa chaleur le lieu de souvenir qu'il devait atteindre. Chaque année, à cette période, Gàbor se rendait sur une verte colline bordée par un bois et depuis laquelle l'on avait une vue imprenable sur les Vertes-Terre et sur la cité de Rockenor au loin. Il devait y trouver quelqu'un. Ou pas. Il ne savait jamais. Cela faisait plus de douze ans qu'il suivait ce rituel. Parfois il manquait une année et s'y rendait alors en hiver, quand tout n'était que noir et blanc. Du haut de ses trente-trois ans, l'homme parcourait sans cesse le monde, mais il était aussi rappelé inlassablement vers plusieurs lieux particuliers : Carsal et le bordel où se trouvait Svana, Petrone et son arène de pugilat, le Guerrier du Cerf, une taverne de Rockenor et bien sûr la colline.

Il était à mi-chemin, dans un petit bois près de la mer quand trois hommes lui barrèrent la route. De cela aussi Gàbor avait l'habitude. A force de voyages il en avait vu des bandits et des maraudeurs, mais rarement d'aussi pathétiques. Ils ne portaient même pas de cuir ou de pièces d'armure matelassées, juste des tuniques et des braies. Ils brandissaient des glaives rouillés.

-Descend de cheval et donne-nous tout ce que tu as ! Avaient-ils ordonné. Sans détour, Gàbor avait simplement répondu avec un calme incroyable :

-Allez-vous en où je vous tue. Ils n'avaient pas voulu écouter. Gàbor avait bondit de cheval et dégainé sa dague. Il l'avait enfoncée dans le ventre du premier, l'avait retirée puis plantée une nouvelle fois avant de lui ouvrir la pense, déversant ses entrailles. Il lui avait ensuite tranché la gorge, avait lâché sa dague pour sortir son épée, paré un coup du deuxième et lui trancher un bras, une jambe et transpercer son crâne par la bouche. Tandis que le troisième s'enfuyait, il avait décroché sa claymore et l'avait lancée dans la direction du fuyard. L'arme avait transpercé le bandit entre les côtes et il s'était effondré avec un cri. Gàbor l'avait rejoint et avait appuyé sur la claymore pour l'enfoncer d'avantage, jusqu'à ce qu'elle pénètre profondément dans le sol, et l'avait ensuite violemment secouée de gauche à droite. Il ne s'arrêta qu'après que sa victime eut lâché un dernier râle mêlé à un gargouillis sanglant. Gàbor n'eut ni regret ni satisfaction après ces actes cruels. Il ne sentit que la concentration du combat se calmer et l'apaisement qu'elle avait provoqué dans son cœur se dissiper. Il ressentit à nouveau ces griffes enserrant sa poitrine.

Depuis un peu plus de douze ans, les tourments de son cœur le privait de sommeil et de sérénité. La vie avait choisi de donner à Gàbor un cœur sensible. Trop sensible. Et l'Amour avait décrété qu'aucune femme ne l'aimerait. Treize ans plus tôt, la jeune femme qu'il avait aimé et la seule à avoir jamais voulu de lui l'avait quitté pour poursuivre sa route de son côté. Gàbor errait depuis. Il n'arrivait pas à se débarrasser de cette ombre qui avait saisi son cœur à cette époque et qui le comprimait depuis jusqu'au bord de l'éclatement. Il n'essayait même plus de s'en défaire. Après tout ce temps l'ombre était devenue une camarade de voyage. Elle acceptait de s’apaiser dans certaines conditions. Quand Gàbor combattait où elle lui permettait d'évacuer toute la rage qu'il contenait. Quand Gàbor buvait. Quand Gàbor avait la compagnie des prostituées et quand Gàbor imaginait ou rêvait d'Élilne. Il aimait Élilne et c'était bien la seule femme qu'il pourrait jamais aimé à présent, mais cet amour resterait à jamais stérile. Élilne n'existait pas. Elle était née de son imagination. Elle était son idéale d'amour, sa fée, sa muse, sa déesse. Elle lui redonnait le sourire. Mais il ne s'était jamais imaginé qu'elle l'aimait en retour. Parce que cela lui aurait fait plus de mal ? Ou parce qu'il avait toujours pensé qu'un être aussi bas que lui ne la méritait pas ? Gàbor se rendait à la verte colline car c’était là qu’il avait partagé les meilleurs moments de sa vie avec cette jeune femme qui était partie. Il y retrouvait sa nostalgie et sa mélancolie devenue une amie et s'y imaginait en compagnie d'Élilne. Il considérait que c'était le seul endroit où il pouvait communiquer avec son imaginaire. Mais chaque année il ne disait rien. Il attendait et pensait, sans oser se confier à ce personnage fictif. Il hésitait sur la raison. Était-ce qu'il avait peur de ce qui se passerait le jour où il laisserait s'échapper ce flot d'émotions ? Ou considérait-il Élilne comme si réelle qu'il ne pouvait se résoudre à lui infliger ses plaintes ? Il se trouvait ridicule.

Un jour Gàbor avait croisé un homme, un certain Egir, qui courait depuis des années après une femme qui avait choisi un autre homme. Gàbor lui avait conseillé de l'oublier, de cesser de penser à elle, de couper leurs liens et de partir. Loin. Des conseils sensés que Gàbor avait souvent répété à d'autres et à lui-même sans jamais oser les suivre.

Gàbor se sentait attiré dans ses souvenirs. Il s'y refusa pour le moment et termina de nettoyer sa claymore avant de la ranger et de se remettre en selle pour reprendre la route. Le bruit des vagues non-loin berçait sa chevauchée.
L'après-midi touchait à sa fin quand il entra dans une petite ville du nom d'Harinn. Il y passait chaque fois qu'il se rendait à la colline depuis le Nord. Il attacha son cheval à un piquet devant une auberge, le Dragon éméché. Il pénétra dans l'établissement avec l'idée d'y rester jusqu'en fin de soirée. Il déposa ses armes au comptoir et s’assit à une table dans un coin, entre une fenêtre et l'âtre de la cheminée où brûlait un bon feu, une grosse chope de bière bien mousseuse à la main.

Il ne resta seul à lentement vider sa chope que quelques minutes. Un vieil homme vint le rejoindre, une autre chope entre ses maigres doigts.

-Salutations guerrier. Puis-je me joindre à toi ? Gàbor accepta d'un signe de tête.

-A ta guise, vieil homme. Mais je n'ai pas vraiment envie de compagnie. L'homme pointa un doigt vers Gàbor.

-Ce qui compte ce ne sont pas tes envies, mais tes besoins. Tu es fourbu. Tu dois avoir faire une longue route. Depuis le Nord peut-être ? Il serait bon de te détendre avec une bonne bière et un peu d'humour. Partageons quelques plaisanteries autour de quelques pintes.

-Si tu veux. Mais je me limiterais à trois pintes de mon côté. Je n'ai pas prévu de passer la nuit ici.

-Un petit tour au bordel j'imagine ? Gàbor était de plus en plus étonné. Le vieil homme semblait être capable de tout deviner de lui.

-Comme la plupart des guerriers. Poursuivit-il. Méfie-toi cependant. Il y a un homme qui y traîne souvent depuis un mois. On dit qu'il est assez... turbulent. Enfin passons. Tu y es déjà allé par le passé ? Il y a une pensionnaire qui te tente en particulier ?

-Je ne suis pas sûr que cela te regarde. Le vieil homme rit nerveusement, gêné.

-C'est vrai, pardonne-moi je suis bien trop curieux.

-Béà. C'est Béà que je compte voir. Gàbor ne sut pas pourquoi il avait lâché l'information alors qu'il n'avait pas l'intention de parler ou de se confier à cet inconnu.

-Ah, Béà. Un joli brin de fille, bien mignonne. Mais elle n'est pas faite pour ce métier et ça se voit.

-C'est vrai. Au fil de mes voyages j'ai fini par accumuler un certains nombre de pièces d'argent et quelques unes d'or. Chaque année, je passe par ici au printemps et je laisse à Béà une de mes pièces d'or, pour qu'un jour elle puisse quitter son travail et trouver mieux ailleurs.

-Une bonne action de ta part mais... ne participes-tu pas à cette vie qu'elle devrait abandonner ? Gàbor prit une longue gorgée de bière et respira profondément.

-La première fois que je l'ai rencontrée oui, j'y ai participé. Mais je ne court pas après un pur plaisir brut en allant la trouver. Je ne souhaite pas lui faire le moindre mal. Je lui donne le choix de m'accepter ou non. Je cherche ce qu'elle a de mieux à offrir : sa douceur. Je n'ai aucun besoin bestial à assouvir, mais un besoin de douceur et de chaleur féminine. L'autre détailla attentivement les yeux marrons de Gàbor pendant de longs instants pour tirer sa conclusion.

-Je crois que je vois. Je comprends qui tu es. Un silence gênant se posa entre les deux hommes avant que le plus vieux ne change de sujet. Si Béa ne veut pas te voir voici un conseil : ne t'approche pas de Sylve. La pauvre fille a plus de fourrure qu'un foutu ours. Et tous deux se mirent à rire, d’abord nerveusement puis franchement.

Gàbor enchaîna ses trois pintes au long de la soirée et accumula les fou-rires avec son nouveau camarade. Quand la nuit fut installée pour de bon à l'extérieur, Gàbor se décida à quitter son compagnon et la taverne en récupérant ses armes au passage. Quelques rues plus loin, il trouva le bordel de la ville et y entra. Une femme d'une quarantaine d'années aux courtes boucles blondes le salua.

-Tiens, tiens, ce cher Gàbor. Je me demandais si j'allais te voir arriver cette année. Tu cherches Béa je suppose.

-Salut, Hildë. Désolé du retard, je reviens d'Osis et les choses se compliquent par là-bas. Traverser la frontière est devenu difficile. Béà a toujours la chambre en haut de l'escalier ? Hildë se renfrogna.

-Oui mais elle est occupée pour le moment. A cet instant la porte au sommet de l'escalier à côté du comptoir de l'entrée s'ouvrit. Un homme sombre la franchi et descendit l'escalier. C'était un grand type au regard malsain, une vraie armoire à glace portant un manteau vert foncé. Il dégageait une aura menaçante, mortelle. Son apparente fierté arrogante eu le don suprême de plonger Gàbor dans une colère noire. Cet individu était sans doute celui qu'avait mentionné le vieil homme de la taverne, il avait profité de Béà. Gàbor dû se faire violence pour ne pas l'étriper sur le champ.

Sans écouter les protestations d'Hildë, Gàbor grimpa quatre à quatre les marches et entra dans la pièce restée ouverte avant de claquer et de verrouiller la porte derrière lui. Béà était assise sur son lit, remettant le haut de sa robe sur ses épaules. L'expression de ses yeux bleu gris entre ses cheveux noirs trahissait une peine et une certaine souffrance. Le poing de Gàlbor se crispa quand il remarqua qu'elle n'osait pas lever ses yeux vers lui bien qu'elle l'eût remarqué. Il soupira et se relâcha. Il vint s'asseoir à côté de la jeune femme.

-Je ne peux pas ce soir, Gàbor. Des tâches couleur ciel étaient visibles sur ses bras.

-Puis-je rester dormir ? Béà accepta d'un hochement de tête.

-Oui. Je crois que j'en ai besoin aussi. Elle resta assise, le regard dans le vide tandis que Gàbor se délestait de ses armes et défaisait son pourpoint, laissant Béà étudier une nouvelle fois toutes les cicatrices qu'il arborait dans son dos et sur l'avant de ses côtes.

Elle se retint de suivre son habitude de passer ses doigts sur chacune d'entre elle. Elle croisa le regard de l'homme assise à sa gauche et y lut la même peine qu'elle y voyait chaque fois. Elle était la seule personne à laquelle il s'était un tout petit peu confié et ressentais le chagrin de cet homme brisé. Par ses yeux elle lui fit comprendre son accord et se laissa enlacer. Tous deux s'allongèrent dans le lit et Béà tira sur eux le drap fin. Gàbor s'endormit avant elle (un exploit en soit) et peu de temps après se mit à trembloter dans son sommeil et quelques larmes coulèrent de ses yeux. Béà caressa doucement sa chevelure avec délicatesse en murmurant des mots doux et il finit par se calmer. Elle en avait l'habitude. Béà se dit qu'elle devait elle aussi se reposer et ferma les yeux. Elle eu du mal à trouver le sommeil. Le souvenir de l'homme précédent était encore trop présent et tout son corps était douloureux.

Au milieu de la nuit, elle fut réveillée par un bruit dans la pièce. Un peu effrayée, elle chercha partout mais ne trouva rien, et Gàbor n'était plus dans le lit.

L'homme bifurqua dans une ruelle étroite entre deux immeubles. Gàbor le suivit sans discrétion et l’interpella. L'homme se retourna, faisant flotter son manteau vert foncé, et prit le poing en pleine figure. Il recula en se tenant le nez.

-Ne t'approche plus jamais de Béà. Sinon je t'arracherai les yeux. L'homme se figea... et se mit à rire à gorge déployée.

-C'est quoi ton problème ? C'est ta chérie c'est ça ? Mais c'est qu'une putain mon vieux ! Je la paie quand je veux et je la bais... Un autre coup de poing s'écrasa dans son visage et un crochet le cueilli au ventre. Il recula et riposta par deux coups à la mâchoire et un plongeant qui fit exploser l'arcade de Gàbor qui réussi à esquiver une troisième attaque et à passer derrière son adversaire. Il dégaina en un instant le couteau de lancer qu'il avait emporté et agrippa son ennemi par le front, tira sa tête en arrière et lui ouvrit la gorge en y enfonçant sa lame. Le sang gicla et la résistance de l'homme devint de plus en plus faible jusqu'à ce qu'il se laisse tomber au sol. Gàbor abandonna le cadavre dans la ruelle et retourna auprès de Béà en appuyant un chiffon sur sa blessure au-dessus de l’œil gauche.

Béà ouvrit tardivement les yeux, le soleil était déjà haut. Sa fatigue de la veille l'ayant emporté sur son habitude. Gàbor était assis sur le bord du lit, comme après chaque nuit qu'elle passait en sa compagnie. La lumière du jour passant à travers une fenêtre tombait sur son dos et la bonne vingtaine de cicatrices dues à toutes sortes d'armes tranchantes. Béà était toujours impressionnée par un tel nombre de blessures. A chaque fois qu'elle les avait évoquées, Gàbor avait dit qu'elles n'avaient aucune importance à ses yeux, mais elle avait compris que chacun d'entre elles l'avaient un peu plus brisé, s'ajoutant à la première dont il avait accepté de parler brièvement. Elle se redressa et s'assit également. Elle tourna la tête pour l'observer. Ses yeux semblaient perdus dans un espace lointain. Ils restèrent un long moment dans le silence à regarder vers la porte sans un mot. Gàbor finit par se lever et enfila son pourpoint. Il sortit de la pièce et descendit l'escalier. Béà ne le suivit pas. Il s'installa à une table et y déjeuna en silence, sans prêter attention aux filles qui passaient près de lui et aux danseuses peu vêtues.

Béà le vit revenir au moins une heure plus tard. Elle n'avait pas bougé de la chambre et avait refusé les appels insistants d'Hildë qui la sommait de descendre travailler. Gàbor revint s'asseoir sur le lit et Béà l'y rejoignit.

-Gàbor, est-ce que tu veux...

-Oui. Mais comme d'habitude, c'est à toi de décider. Béà l'enlaça simplement et il lui rendit son étreinte. Elle se blottit contre lui pendant un long moment et usa de ses doigts fins pour délasser le pourpoint matelassé. Gàbor caressa avec douceur l'épaule de Béà pour faire tomber un pan de sa robe, puis l'autre épaule. Il baissa la tête et l'embrassa tout en tirant lentement la robe vers le bas...

Béà resta au creux du bras de Gàbor. L'après-midi débutait et le soleil éclairait le bout du lit par une fenêtre ouverte.

-Reste encore un peu s'il te plaît. Lui dit-elle. J'aime quand tu es là. C'est un peu de joie dans ma vie.

-Pourtant moi aussi je profite de toi. Je ne suis pas différent.

-Ne parle pas comme ça. C'est vrai que tu profites de moi mais tu me laisses le choix et toi au moins tu essaies de me faire plaisir.

-J'essaie ?

-Ce n'est pas ta faute. Avec mon... travail, ça m'est difficile de prendre du plaisir. Ma vie en général ne me permet pas d'être heureuse. Avant que tu ne me la donne, je n'ai pas besoin de ta pièce d'or. Depuis hier soir j'ai enfin assez d'argent pour quitter cet endroit et commencer une nouvelle vie. Je vais partir le plus tôt possible, je ne sais pas encore vers où.

-Tu sais dans quelle direction tu prendras la route ?

-Non ça ne dépend pas de moi. J'aimerais te suivre dans ton voyage, je ne sais pas jusqu'où.

-Libre à toi de m'accompagner. Je n'ai pas une vie calme. Je n'ai pas de toit et à voyager seul, il y a encore plus de danger. A tes risques et périls.

-Je vais te suivre. Je partirai avec toi jusqu'à ce que je trouve un endroit pour moi. Gàbor, tu crois que nous sommes amoureux ? Que c'est pour ça que nous sommes attirés l'un par l'autre ?

-Non. Nous avons chacun quelque chose à apporter à l'autre mais c'est tout. Je ne crois même pas que nous soyons amis, je crois que nous sommes des connaissances capables de combler un de nos espaces vides.

-Simplement des gens qui apprécient ce que donne l'autre et qui couchent ensemble ?

-Oui. Tu voudrais plus ?

-Non. Je ne veux rien de plus. Je ne veux personne. Après toutes ces années dans ce métier pourri, je ne veux pas d'homme qui m'aime, je ne veux pas de quelqu'un d'attentionné, je veux juste... juste vivre, errer et enfin me reposer sans avoir à penser à demain.

Gàbor et Béà prirent la route le lendemain. Béà était assise en croupe et Gàbor guidait l'alezan. Ils firent route vers le Sud, Gàbor n'avait pas encore atteint son but. Ils mirent deux jours pour atteindre le bas de la colline que Gàbor voulait rejoindre. Ils passèrent les deux nuits autour d'un feu chacun sur sa paillasse. Ils parlaient peu.

Le sentier conduisant au sommet de la colline passait par le bois et était long et sinueux. Juste avant de sortir du bois, Gàbor demanda à Béà de l'attendre sous les arbres. Il sortit sous la lumière du soleil qui réchauffa sa grande carcasse sèche. Il progressa pour atteindre le centre de la colline, entre deux parcelles boisées. Il s'y arrêta et observa la vue. Vertes-Terre était à l'image de son nom. Peu de forêts, beaucoup de petites butes, quelques villages, des champs colorés et Rockenor au loin, surplombée par son palais blanc. Gàbor se mit sur les genoux entre quelques marguerites et posa ses poings sur ses cuisses et ferma les yeux. Il laissa le faible vent faire osciller le haut de son corps et se concentra.

Élilne arriva peu après, depuis le bas de la colline, venant de Rockenor. Les yeux toujours fermés, Gàbor vit ses longues boucles de feu, ses yeux émeraudes et ses taches de rousseur sur sa peau blanche. Elle portait une robe flottante bleu ciel. Elle vint s'asseoir à côté de lui, souriante, comme toujours. Ils parlèrent longtemps. De tous et de rien, jamais de sujets importants. Gàbor sentit la joie naître dans son cœur et il se laissa emporter par elle. Il était heureux, pour le peu de temps qu'il pouvait accorder à Élilne. Il lui raconta tout ce qu'il avait vécu au court de l'année qui venait de s'écouler, il lui fit part de ses intentions pour l'avenir, de ses envies, de ses désirs, il n'évoqua jamais un quelconque malheur. Élilne l'écouta et lui répondit. Elle rit à ses blagues de son rire si charmant et Gàbor se surprit à sourire en dehors de son esprit. Elle faisait fondre son cœur et passait du baume sur cette organe devenu si lourd, le rendant un peu plus léger. L'herbe se froissa à côté de Gàbor. Avec un sourire, Élilne le quitta pour redescendre la colline. Gàbor ouvrit les yeux.

Elle était là. Debout juste à côté de lui. Celle qui était partie. Il ne tourna pas la tête pour la regarder. Il resta paralysé, à fixer ses genoux. Il reconnut sa voix lorsqu'elle prononça son nom.

-Tedvar. Il ne répondit pas. Il avait l'impression qu'il allait vomir de douleur tant sa poitrine le serrait. Il cessa tout effort et se laissa tomber sur le côté. Il pleura toutes les larmes de son corps, recroquevillé dans l'herbe comme un enfant.

Depuis le bois Béà attendait. Elle ignorait tout de ce que signifiait cet endroit pour Gàbor ou de ce qu'il y faisait. Il avait l'air de méditer et prenait son temps, beaucoup de temps. Béà s'était allongée entre deux racines et l'observait en machonnant une brindille. Elle vit soudain une femme aux boucles rousses dans une robe verte s'avancer jusqu'à lui depuis son dos. Béà se redressa pour observer la scène. Gàbor tomba soudainement sur le côté et fut comme secoué de spasme. La femme s'agenouilla au-dessus de lui et posa une main sur son épaule. Elle semblait le consoler d'une manière experte.

Un craquement près de Béà la fit sursauter et elle se retourna brusquement. Un homme et deux enfants, un garçon et une fille, se tenaient non loin. Ils n'avaient pas d'armes. L'homme s'approcha et la salua.

-Bonjour, je m'appelle Abar. Voici mes enfants. Là-bas, c'est ma femme, Elena. Et vous êtes ? Béà hésita un instant.

-Je m'appelle Béà. Je suis... la compagne de voyage de Gàbor, là-bas. Vous le connaissez ? Que faits-vous ici ?

-Je ne le connais pas non, mais ma femme oui. Elle ne m'a pas beaucoup parler de lui. Nous sommes tombé sur vous par hasard, Elena voulais venir ici pour se rappeler des souvenirs. Béà et l'homme parlèrent un moment pendant qu'Elena et Gàbor restaient de leur côté et que les enfants jouaient autour du cheval. Béà cru comprendre que cette Elena était celle dont Gàbor lui avait parlé et qui avait détruit son cœur. Depuis les plus de douze années écoulées, Elena avait trouvé un mari et eu deux enfants avec lui. Ils vivaient dans une maison d'un village non-loin. Tous passèrent l'après-midi sur la colline. Quand le soleil commença à décliner. Gàbor revint vers Béà, suivi d'Elena. L'un avait l'air renfermé et l'autre l'air chagriné.

-Béà, nous partons. Le ton était presque autoritaire. Béa ne dis rien, elle se contenta de saluer la famille et de suivre Gàbor jusqu'à l'alezan et de monter derrière lui. Il lança le cheval au galop. Béà se retourna pour jeter un dernier coup d’œil à Elena alors que la monture s'éloignait à toute vitesse. Elle ne remarqua qu'alors à quel point elle était incroyablement belle.

Ainsi débuta l'errance de Gàbor et Béà. Pendant de nombreuses années, ils parcoururent le monde côte à côte. Tedvar, qui se faisait appeler Gàbor ne retourna jamais à la colline, il ne revint jamais dans les Vertes-Terres. Quant à Béà, elle suivit Gàbor et ne le quitta plus. Elle ne trouva jamais de lieu pour elle. Parfois, ils partageaient la même couche, mais guère plus. Ils affrontèrent toutes sortes de dangers : bandits, guerres, tempêtes, bêtes sauvages et même naufrages. Pendant quelques mois, ils rejoignirent une sorte de guilde, un groupe réunissant les gens comme eux: les brisés, les malheureux qui n’avaient plus leur place ailleurs. C’était un peu comme une famille, mais Gàbor et Béa ne s’y sentait malgré tout pas acceptés. Après presque dix ans d’errance, Béà trouva la mort dans une embuscade tendue par des déserteurs de l'armée Enore, un carreau d'arbalète perdu l'atteignit en plein cœur. Gàbor l'enterra là où elle était morte et poursuivit son errance seul. Il n'entra jamais plus dans un bordel. Il finit lui aussi par mourir dans une bataille à laquelle il avait pris part entre les Enores et l'empire Soufflegivre cinq ans plus tard. Fatigué par toutes ses souffrances, il s'était engagé dans la guerre avec l'espoir d'y perdre la vie. Deux flèches lui traversèrent le corps et trois lames durent le transpercer pour qu'enfin il trouve le repos. Il ne fut pas enterrer, la plaine où s'était déroulée la bataille avait été noyée dans le feu. Son corps fut dévoré par d'ardentes boucles enflammées.
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