Fugue pour un homme seul

il y a
5 min
2
lectures
1

54 ballets de dansés sur la scène de la vie, mes premiers pas s'étant esquissés dans un berceau de mots, abreuvée des embruns de la Manche, à la pointe du Finistère, là où, chacun sait, finit  [+]

Fugue : forme de composition à plusieurs parties, entièrement basée sur le principe de l'imitation et dans laquelle un thème principal du sujet, et un ou plusieurs thèmes secondaires, ou contre-sujets, semblent fuir sans cesse de voix en voix. La fugue est issue du canon, qui s'appelait à l'origine fuga et a été transformé et organisé en un style plus riche, dont l'austérité même est un élément de beauté et qui comporte, sous la rigueur d'un plan général à peu près immuable, des possibilités d'invention illimitées.
Dictionnaire pratique et historique de la musique




























Dans le souffle suffocant du désert, dans la course chaotique du camion, trois syllabes lui reviennent. Trois notes détachées, sèchement martelées contre le mur de sa mémoire. É-ry-thrée. Il tente de les répéter, de les jouer, mais sa langue claque contre le palais, ses doigts ripent sur les touches. « Recommence, lui assène Hans. Sostenuto. » Des gouttes de sueur perlent sur son front. Le doux ronronnement du ventilateur se confond avec le bruit assourdissant du moteur. É-ry-thrée. Do-mi-sol. Dominé. Son peuple dominé fuit. Il est ce peuple, ce peuple est lui. « Secoue-toi », lance le chauffeur à travers la vitre brisée de la cabine.


Hans s'est rassis dans l'imposant fauteuil en osier qui trône près de la baie vitrée. Les voilages en tulle flottent voluptueusement, caressés par la brise. On n'entend plus que le battement feutré, régulier, des pâles, entrecoupé des cris d'une milice lancée à l'assaut. Tous deux tentent de les ignorer. « Tu comprends, quand Debussy a écrit cette sonate, il n'avait plus que quelques années à vivre. Chaque note est pensée, chaque accord est pesé. Ici tu dois détacher pour permettre au violoncelle de s'exprimer. Sinon, le dialogue sera rompu. » La voix du professeur s'est de nouveau perdue, emportée au loin. Il observe ses mains sur le clavier et ces mains lui semblent douloureusement étrangères. « C'est un dialogue fougueux, impétueux, qui conduit inéluctablement au finale. Et cette urgence, ce caractère inéluctable, il faut le marteler. Tu comprends ? » Il a fermé les yeux et ses doigts, à présent, enserrent une machette comme celles des hommes qui, à quelques mètres, s'entre-déchirent. Les hommes de son peuple et les hommes d'à côté. « Je ne peux pas m'effacer devant lui, s'entend-il répondre. Je ne veux pas me laisser dominer. »


C'est l'air de la mer qui l'a réveillé. Bien avant la clameur du passeur. Cette senteur iodée, familière, caractéristique. L'odeur de son village, des poissons sur les étals, des filets sur la plage. Il lui suffit de humer pour percer la muraille des souvenirs, et tout lui revient. Toutes les images affluent dans le sillage de la route, mêlées aux soubresauts et à la poussière. Des pans entiers de sa vie défilent, portés par la mélodie plaintive, nostalgique, d'un piano. De son piano. Un adagio. Mais lequel ? Ses doigts remuent, retiennent la touche, imperceptiblement. Schumann. Sa première étude. L'enfant près de lui, un jeune Éthiopien, a cessé de pleurer. Plus un son, plus un souffle ne sourd de sa bouche. Seul le crissement des roues coule le long des parois de la bâche.


Il a fallu jeter le corps. Très vite. Dans l'effroi, l'hébétude générale. Le camion s'est brutalement immobilisé au creux d'une anse, à l'abri des regards. Le chauffeur l'a de nouveau apostrophé. « Secoue-toi. Aide-moi à le porter. » Il a obéi sur-le-champ, tétanisé. Mais ce corps juvénile, si léger contre son épaule, pèse au bout de ses bras et ces mains qui caressent le clavier sont prises d'incoercibles tremblements, comme s'il se refusait à admettre l'irrémédiable. À cet instant précis il sait, au plus profond de lui, que plus jamais il ne sera le même homme. Plus jamais il ne sera ce jeune pianiste d'Érythrée livré à la jouissance du jeu, l'abandon de la mélodie. Il serre la corde et fixe la pierre avec les gestes d'un criminel poursuivi par une malédiction ancestrale. Derrière eux, les autres passagers sont descendus à leur tour et les suivent en file indienne, psalmodiant des versets du Coran. Leur chant funèbre lui arrache soudain un flot de larmes tandis que le corps de l'enfant s'enfonce dans les eaux du golfe de Syrte, enveloppé des lueurs du couchant. Tous peuvent alors le voir imposer ses mains au-dessus de la mer, comme s'il baptisait son ennemi héréditaire. Ses doigts ne tremblent plus.


Le passeur a redémarré en trombe, furieux d'avoir pris du retard. « Et maintenant vous mangez. Je n'veux plus de rats crevés derrière. » La violence de ses paroles a surgi de la cabine, les frappant de plein fouet. Abasourdis, ils fixent les gamelles qui gisent à leurs pieds, à moitié pleines d'une mélasse au manioc. Certains l'ont jetée et des gerbes ont jailli, insensées, sur la chaussée qui file follement derrière eux. Tenaillé par la faim, terrassé par la fatigue, il s'est de nouveau assoupi et Hans s'est remis à lui parler, une cigarette à la main, avec ce mélange de morgue et d'aménité qui le fascine tant. « Ce dernier mouvement, c'est fondamental. Tu ne peux pas le manquer. À présent que le change est donné, tu dois rivaliser de virtuosité pour t'imposer. Riposte à ses coups d'archet par de belles attaques. Sois percutant. C'est une lutte, mais une noble lutte. » Dehors les tirs et les cris ont redoublé. Il leur est désormais impossible de les ignorer.


La froideur de la nuit l'a encore surpris. Il ne sait plus ce qui est le plus rude à supporter, la fournaise du jour ou la fraîcheur des ténèbres. Les autres passagers se sont recroquevillés, comme lui. Malgré la couverture, son corps est transi et tressaille au rythme des trépidations du camion. Les derniers mots adressés à Hans lui reviennent. Sa main les a consignés sur le cahier de portées, au fil des lignes, comme s'il composait là un finale d'adieu à l'homme qui fait battre son cœur avec démesure. D'un geste délicat mais sûr, il a détaché le feuillet pour qu'aucune marque de déchirure n'apparaisse. Enfin il l'a posé au-dessus du clavier, sur la partition de Debussy, à l'endroit même où il s'est arrêté, paralysé, incapable de mener avec brio cette ultime et jouissive joute. « Je ne peux pas trahir mon peuple en jouant du piano. Je ne peux pas, non plus, verser son sang de mes propres mains. Ma seule solution est de partir. De fuir, poursuivi par ton amour. Notre amour. » Au loin, les masses bleutées de l'Atlas saharien se détachent sur le ciel flamboyant de l'aube, parmi les rouges meurtriers et les ors porteurs du feu à venir. Le sirocco s'est levé et pousse la poussière jusqu'à leurs visages hagards.


La vie s'est remise à sourdre chez ces hommes près de lui, ces hommes qui lui sont proches et étrangers à la fois. Des bribes de mots sont montées de leurs gorges sèches, d'abord sourdes et incertaines, puis sonores et souveraines, soufflant le chaos de leur course folle. Tanger est sur toutes les lèvres. Tanger est en vue. Dans quelques heures ils embarqueront pour le Vieux Continent, et plus rien ne sera comme avant. Comme ici. Ils cesseront de piétiner leur terre mêlée de sang tout au long du jour. Ils cesseront d'écouter leurs femmes pleurer jusqu'au bout de la nuit. Ils traverseront l'Océan et la mer, à nouveau, lavera leurs plaies. « Tu verras, Paris est une ville extraordinaire. Je t'emmènerai à la salle Gaveau. Les plus grands ont joué là. Et tu seras un grand pianiste. » Hans a pris ses mains et les presse avec une tendresse qui le transporte bien au-delà de la ligne d'horizon où se dressent, telles des crêtes, les premières voiles des bateaux.


Il a hésité à embarquer à bord du vieux chalutier qui doit les mener au bout de leurs rêves. Il a pensé, un instant, qu'un ferry les conduirait jusqu'à la Terre promise, celle qui a vu naître son maître, Debussy. L'âge d'or des grandes traversées a effleuré son esprit, y imprimant l'image fugace d'un paquebot. Mais l'assaut impétueux des autres migrants le ramène brusquement à la réalité et il tente, lui aussi, de se frayer un passage, trébuchant sur les cordages, heurtant les casiers. Tous fuient les cales déjà combles pour gagner le pont. Les passagers du camion se sont dispersés sur le navire, comme s'ils voulaient oublier ce mort entre eux, contre eux. Un homme a voulu contourner le garde-corps et chuté dans l'eau. Le passeur lui jette une bouée en l'invectivant. C'est alors qu'un terrible pressentiment l'assaille. Mais il est trop tard. Déjà le quai s'éloigne sous les derniers feux du crépuscule tandis qu'une bande sombre obscurcit l'horizon, prélude au déluge.


Accoudé au bastingage, il observe la proue fendre l'onde amère et, pour la première fois, il se sent seul. Sans amarres, sans attaches. La voix de Hans s'est tue, engloutie dans les profondeurs de l'Océan. Il a beau invoquer son nom, rien ne vient. Sa mémoire fait de nouveau barrière à tout souvenir. Et devant lui, autour de lui, la houle grossit, implacablement, sous l'effet puissant des vents naissants. Le ciel s'est couvert de vastes aplats noirs d'où crissent des cordes tendues d'eau. Dès les premières rafales son corps dressé à la proue du navire, tel le dieu des mers, a basculé par-dessus bord et son peuple l'a vu happer par les flots en furie. Le courant l'emporte follement et des abysses montent les notes guerrières des dernières mesures, qu'il attaque avec un mordant amoureux, propre à défier le plus virtuose des violoncellistes. Hans ne parle plus. Il écoute, captivé, conquis. Et, au moment où le chalutier chavire et fait sombrer ses frères, il lui semble entendre des cris d'acclamation charriés, telles des salves, par les rouleaux rouge sang du rideau qui tombe sur la scène de la salle Gaveau.
1
1

Un petit mot pour l'auteur ? 1 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Mireille Bosq
Mireille Bosq · il y a
Nous ne saurons pas démêler la part du réel et celle du flash de la pensée."Sa mémoire fait de nouveau barrière à tout souvenir." Là se trouve peut-être la phrase clé?