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Fugue en femme majeure

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D’abord, il y eut la sensation brûlante et piquante du sable humide qui me perçait la joue. Puis le bruit du ressac de la mer. J’ouvris les yeux. Le soleil, la roche hérissée de ses pins plongeant dans l’eau claire : je suis en sécurité.
Une violente douleur à l’intérieur m’empêche de bouger. La plante des pieds semble être léchée du feu de l’enfer. Je rassemble toutes les forces et tente une position assise. Commencer par me retourner, je suis couchée sur le ventre.
Constat : ma chemise de nuit est répugnante de saleté, du sang, du cambouis, je crois. J’ai des bleus partout sur les jambes, les bras et cette atroce douleur aux côtes qui m’empêche de respirer.
Qu’est-ce que je fais là ?
Quelle heure est-il ? Quel jour ?
La panique me submerge. Que dois-je ? où aller et pourquoi ? Je pleure du vide de ma tête. Le sang mêlé de larmes pisse de mon nez. Je touche un relief écrasé qui n’est plus mon nez. Mais qu’est-ce qu’il m’arrive ? Comment suis-je parvenue à cette plage que j’aime tant ? Et d’où je viens ? J’ai une maison, un appartement, bref, j’habite bien quelque part ?
Je me lève, à la recherche de quelques réponses. L’air est frais et à la position du soleil, il doit être tôt le matin. Mes pieds nus, écorchés veulent bien me porter où je leur demande d’aller.
Ça y est, tout me revient en bloc : Jean-Luc qui devient fou, qui prétend que je lui ai volé de l’argent, il hurle les yeux exorbités, il s’approche du lit où je suis endormie, je ne comprends rien, ça l’énerve encore plus, il m’insulte, m’arrache du lit par les cheveux, les coups, les coups....
Derrière moi, les restaurants de la plage sont tous fermés, Les tables et les chaises des terrasses enchainés. Lentement, je me mets en marche, c’est douloureux. Comme si mon corps avait presque oublié. Le sable est froid, je grelotte, j’ai froid, j’ai froid. Mes pieds gonflés avancent.
Devant le miroir de la vitrine du «  A la marée du jour », je perçois à travers la graisse des embruns marins, un visage tuméfié, que dis-je ? Une pauvre gueule déformée : ma gueule...
lLa haine m’envahit. Ma lèvre fendue me brûle. La brise douce me fait me retourner, je suis face à cette mer infinie, le soleil se lève. J’ai réussi à m’enfuir, à partir loin de cette ordure qui jurait m’aimer et que j’ai consenti à épouser. Je ris de ma naïveté. Mais comment ai-je pu y croire ? Bref, me voici pieds nus, en chemise de nuit, dehors à l’aube et dans un état à faire peur.
Hôpital, police ? Médecin ? Par quoi dois-je commencer ?
Quelques marches et j’accède au trottoir. Surtout ne pas aller vers la maison. Est-ce qu’il dort ? Me cherche-t-il ? Il faut absolument que je retrouve forme humaine. Où trouver des fringues, des chaussures ? me laver, me coiffer ? Un hôtel et partir sans payer...
Un bruit de moteur de voiture se rapproche, je me retourne vivement : ouf !ce n’est pas lui. La voiture ralenti et s’arrête à ma hauteur. Effrayée, et effrayante, j’effraye la jeune femme qui est au volant. Elle descend sa vitre :
« Vous vous êtes faite agresser ? Mon dieu dans quel état vous êtes ! Montez, » dit-elle en m’ouvrant la portière, « je vous conduis quelque part.»
Je n’ai plus la force de penser, je m’écroule sur le fauteuil accueillant, je sombre dans le noir.
J’ignore combien de temps s’est écoulé quand je reprends à demi conscience, je ne peux ni ne veux ouvrir les yeux, on me trimballe, me transporte et je me sens dans une peau neuve, on me couche dans un lit neuf aux draps frais et bien tendus. La curiosité me fait ouvrir les yeux. Chambre claire et métallique d’hôpital. Mon ange sauveur se penche sur moi.
« Comment va ma belle ? Tu sais que tu nous as fait peur !
-bonjour. Et merci pour tout, c’est vous qui m’avez amenée ici ?
-Mais oui, tu étais dans un piteux état. Tu peux me raconter ce qui s’est passé ?»
Et je raconte, un peu avec peine, car ma bouche gonflée et ma lèvre recousue me font mal. Mais je raconte les coups la colère, la sauvagerie de cet homme que j’ai tant aimé et qui prétendait m’aimer aussi. Je raconte sa violence et tout d’un coup cette idée folle que je lui ai volé de l’argent, après cinq années de mariage. Etait-il devenu fou ? Il m’aurait peut-être tuée si je n’avais pas réussi à m’enfuir.
Il m’a arrachée du lit, alors que je dormais déjà, trainée par les cheveux en vociférant des insultes et des questions stupides sur la disparition d’argent et comme je ne comprenais rien, il a fait pleuvoir les coups.
Je tente de me relever, un énorme coup de poing me rejette au sol. Je rampe en protégeant ma tête, mon ventre. Choc dans le dos, une chaussure brutale fait un craquement dans ma poitrine. Une seule idée cela ne s’arrêtera pas, fuir, fuir. Au bout du couloir, la porte d’entrée. Je rampe, il hurle, il frappe.
Ma tête touche la porte. Il se retourne pour prendre le chausse-pied ou je ne sais quelle arme, c’est le moment, la force de la terreur, je me retrouve dehors, je cours, je cours. Je traverse la route et je m’affale derrière le buisson et le palmier que la ville a plantés sur le terre-plein entre les deux voies.
Il est dans l’encadrement de la porte, la nuit me protège, la lumière derrière lui en découpe une silhouette terrible et menaçante.
« Fous l’camp salope, je te retrouverai ! T’es vraiment qu’un tas de merde ! »
Et la porte claque avec violence.
Une voiture passe. J’ai mal.
Il faut que je me sauve, il peut très bien partir à ma recherche. J’ai dû marcher longtemps pour me retrouver sur cette plage, à l’abri des rochers.
Epuisée, cassée, je me suis endormie.
«  Et vous connaissez la suite, et mieux que moi !
-Il faut me tutoyer, on se connait bien maintenant. Si tu savais comme je te comprends et à quel point je peux imaginer ta souffrance... »
Tout à coup l’angoisse me reprend, la réalité de l’instant me saute à la figure :
« Mais je n’ai aucun papier, pas d’argent, ni d’assurance, je suis à poil !
-Pas de soucis, calme- toi, » mon ange gardien me rassure en passant sa douce main dans mes cheveux, « pas de soucis, j’ai tout arrangé, je t’ai fait passer pour moi, j’ai présenté ma carte de santé, tu t’appelles Karine Demière, tu habites 25, boulevard du lac à Enghien, dans le val d’Oise, une très jolie villa, et tu as trente-six ans. Ça va ? »
Je n’aurais pas été plus secouée si j’étais tombée du cinquième étage.
« Je vais te laisser te reposer à présent, soit sans inquiétude, je veille sur toi et ton Jules, ce salopard n’est pas prêt de te retrouver. Au fait, c’est quoi ton prénom ? »
Je suis tout de même chamboulée, les sédatifs les chocs, les images, le brouillard, je sombre dans un nuage bienfaisant.
Le bruit des chariots transportant les repas me réveille. Les aides-infirmières devisent gaiement et jettent de chaleureux « Bonsoir ! » dans chaque chambre où elles apportent un repas.
Un toc et ma porte s’ouvre.
« Bonsoir !
Bonsoir Mesdames, quelle heure est-il ?
Dix-huit heures, comment vous sentez-vous ? »
Elles m’installent, toutes en précaution, m’assoient avec une grande douceur.
« Ça va mieux ? Un peu d’appétit ? » Je tente de sourire et les remercie
A cet instant l’infirmière en chef entre, les dames de service s’éclipsent avec un gentil «  A tout à l’heure... »
L’infirmière inspecte ma feuille de températures au pied de mon lit, la repose et me regarde.
« Bon, tout va bien, on vous garde encore cette nuit en observation, car vous avez tout de même eu un trauma cérébral, léger mais on préfère surveiller tout de même et demain, après la visite du médecin, vous pourrez partir.
Vous savez où aller ? »
Cette question me déroute, je ne l’ai pas encore résolue, ce problème m’affole, je ne peux répondre intelligemment, tout de suite j’évite :
« Oui, oui !
-je vous laisse une carte, ce sont les coordonnées d’une association de femmes battues, ou agressées. En tout cas, je vous recommande vivement de porter plainte contre la ou les personnes qui vous ont mise dans cet état, si ce n’est pour vous, faite le pour toute les femmes qui se font agresser chaque jour, il faut que cela cesse.
En tout cas, je vous souhaite beaucoup de courage et espère bien ne plus jamais vous revoir ici dans ces conditions. »
Elle m’adresse un grand sourire et disparait dans le couloir.
Je mange peu, touche un peu à tout, je ne veux que dormir, dormir... mon lourd sommeil n’est pas même troublé par les personnes qui viennent me débarrasser du plateau-repas.
Aube-ménage, on n’est pas à l’hôtel, le café à l’alcool à brûler, enfin, je veux dire l’odeur du désinfectant se mêle à l’odeur du café au lait, cette effluve me lève le cœur. Puis un rayon de soleil pénètre dans ma chambre. Je dois absolument réfléchir au moyen de me sortir de cette panade. Où aller ? Comment rembourser Karine, faut que je passe à la banque faire une déclaration de perte...à la mairie, la police...je n’ai même pas de quoi me vêtir, Karine est mon sauveur, mais il ne faut pas abuser...
La porte s’ouvre en grand sur un immense sourire derrière une tonne de sacs en papiers, et au-dessus de tout cela, un improbable chapeau rouge agrémenté d’une plume rouge assez burlesque. Karine jette en vrac ses paquets sur mon lit, me fait un gros et précautionneux bisou et tournoie devant moi, afin de se faire admirer :
« Regarde ce que j’ai trouvé ! »
Outre ce chapeau rouge de la plus haute fantaisie, elle arbore avec fierté un charmant boléro en plume du même rouge, une longue jupe en crêpe de chine couleur « terre de sienne » et de charmantes bottines vernies vermillon.
« Qu’est-ce que tu en penses ? Un peu chouette non ? Je pense que ce sera mon costume de scène pour le prochain concert. Ah, oui ! » ajoute t-elle devant ma mine ébahie « je ne t’ai pas dit : je suis chanteuse dans un groupe genre Klesmer-rock, diverses influences musicales, bref, on n’a encore qu’un petit succès d’estime, mais on va bientôt enregistrer un disque....
Mais je parle, je parle, je t’ai trouvé un jean, un adorable chemisier... »
Joignant le geste à la parole, Karine déballe les paquets à mon intention, je suis vêtue de pied en cape. Elle a pensé à tout.
« Mais je n’ai pas de quoi te rembourser ! Et comment connais-tu ma taille ?
-J’ai pris comme pour moi, on a le même gabarit, non ? » Je suis obligée d’acquiescer.
« Mais pour l’argent... » Elle ne me laisse pas finir,
« T’occupes ! Tu vas venir travailler un moment avec nous, on a sacrément besoin de quelqu’un en coulisse pour nous aider, je t’expliquerai. Tu vas vite me rembourser. L’infirmière m’a dit que tu sortais ce matin, pas de temps à perdre. Je t’embarque avec moi, il n’est pas question que tu restes là, dans cette ville où ce fou risque de te massacrer.
Ah ! Et puis voilà de quoi te faire belle » Karine extirpe d’un sac une trousse de toilette d’un bon format, pleine à ras-bord de produits de beauté, maquillage et autre,
« Je crois n’avoir rien oublié...coiffage...maquillage...shampooing et brosse à dent, bon, je te laisse faire ta toilette tranquille, moi, je sors fumer une clope, je crois que c’est interdit ici ! » et elle éclate de rire. Je ris aussi, mes bleus me font mal. Et la voilà partie avec son paquet de cigarettes et son briquet.
Silence. J’ai beaucoup de peine à croire ce qui m’arrive. Miracle ? A-t-on droit à une rédemption dans la vie ?
Je me lève, mes pieds sont encore pas mal endoloris, les poser sur le sol froid, que je sens à travers les pansements, soulage un peu la brûlure. Faut dire qu’ils en ont fait des kilomètres l’autre nuit ! C’est un vrai bonheur de faire sa toilette, se maquiller et même s’habiller. Je suis en train de mettre des chaussettes quand j’entends une cavalcade dans le couloir. Un affolement général, des gens qui courent et s’apostrophent avec des messages d’urgence.
Que se passe-t-il ? Y aurait-il le feu ? Je glisse un œil par l’ouverture de la porte, je ne vois rien, je m’avance dans le couloir, un infirmier, en courant me bouscule, s’excuse et continue sa course vers la sortie. Je n’en saurai pas plus.
Pas de sirène, pas d’alarme d’évacuation, cela ne peut être qu’un problème interne, je pense que je n’ai pas à m’inquiéter. Je finis donc de me préparer en attendant Karine et le médecin.
Le temps me semble interminable, j’entends le chariot des repas, il ne doit pas être loin de onze heures ! Mais où est passé Karine ! Son sac à main est posé sur ma table de nuit. Je cherche à l’intérieur son portable, pour qu’il m’indique l’heure. En effet, Il est onze heures dix. Mais qu’est-ce qu’elle fout nom de nom !! Cette fois, je m’inquiète.
Toc et la porte s’ouvre poussée par le dos d’une jeune black portant bonnet blanc et plateau de victuaille.
« Bonjour Madame, et bon appétit !
- que se passe-t-il ? J’ai entendu tout un affolement ce matin...
« Oh ! » dit-elle en s’en retournant « Il y a eu un accident juste devant la sortie, une ambulance a renversé quelqu’un. » puis elle sort, ses collègues la houspillent : j’entends « aller ! On n’a pas le temps de discuter avec les patients... »
Je ne peux toucher à rien de ce qui se trouve sur mon plateau-repas, je suis angoissée, un nœud à l’estomac. Et cette Karine qui ne revient pas... Je décide de partir à sa recherche si elle n’est pas revenue avant la visite du médecin. Qui tarde lui aussi. Je commence vraiment à m’impatienter.
Le médecin entre enfin, en mode obligatoire de la blouse ouverte (on se demande bien à quoi sert cet uniforme). Un bref bonjour et il m’ausculte.
«- Excusez-moi, je suis en retard, mais ce matin on a eu un grave problème qui nous a tous chamboulés.
-L’accident avec l’ambulance ?
-oui. Cette pauvre femme est morte sur le coup, sa tête a heurter l’arrête du trottoir, son joli chapeau rouge ne l’a pas protégée... et puis on ne sait même pas qui c’est..... » Mon cœur s’arrête de battre, je suis au bord de l’évanouissement, mes oreilles bourdonnent j’entends à peine le médecin qui poursuit :
« -tournez-vous s’il vous plait, elle n’avait aucun papier sur elle, sans doute une femme en visite chez un patient... On a pris des photos et on est en train de faire le tour de toutes les chambres pour demander si quelqu’un la connait.
Bon, tout va bien, je vous fais votre bon de sortie et un certificat constatant vos diverses blessures attestant de votre agression. Cela vous servira pour porter plainte à la police, faites le tout de suite, il ne faut pas attendre avec ces affaires-là. Je me sauve, je vous souhaite bonne chance et surtout que cela ne vous arrive plus. Au revoir Madame Demière. »
Il me serre la main et disparait.
Je tombe à la renverse sur mon lit, je suis abasourdie. Que vais-je devenir ?
Toc et porte ouverte, une infirmière vient vers moi :
« Excusez-moi : vous connaissez cette personne ? » Elle me tend une photo.
Karine a les yeux fermés, elle ne sourit pas elle a les cheveux n’importe comment, cela ne lui ressemble pas du tout. Sans même y penser, je réponds :
-non.
-merci » et elle s’en va.
Bon, pour commencer, je sors d’ici, je m’assoie dans le premier café venu et je réfléchie posément. Histoire de me remettre un peu.
Je n’ai pas grand-chose à emporter, juste le sac de Karine, ma trousse de toilette, sinon, j’ai tout sur moi. Et je quitte cette chambre. Le long couloir brillant, les infirmières qui s’affairent, je suis transparente et tant mieux. J’arrive à la grande porte d’entrée, le soleil de cette fin de matinée est éblouissant. Je dois mettre ma main en casquette sur mon front pour bien situer les quelques marches du perron.
Sur le trottoir, des traits fluorescents, tracés à la bombe, esquissent sommairement un rectangle et une silhouette, la tête sur le rebord du trottoir. Cette fois, mon estomac ne supporte pas et je me jette contre le mur pour me libérer d’un jet remonté de mes entrailles.
Je file au plus vite sans me retourner. Le premier banc venu m’accueille, un flot de larmes explose dans un sanglot qui ne veut plus s’arrêter. Mes pensées vont à deux cent à l’heure, s’affolent et tournent dans mon cerveau comme un manège dément. Je reste ainsi de longues minutes. Lentement, très lentement, je reprends mon souffle. Puis, je tente de me lever après m’être un peu calmée.
La marche m’apaise un peu plus, après une assez longue errance dans la ville, je repère un petit café. J’y entre et choisi une petite table dans un coin. L’ambiance y est feutrée, avec de la moquette, je suis surprise, c’est assez inhabituel en France de trouver un café confortable. Mais je comprends quand le garçon m’apporte la carte des consommations. L’établissement s’appelle « Le Pub ». Ah, un truc sympathique dans ma journée . Bien, je commande un whisky avec des glaçons. Aussitôt une petite voix dans ma tête me demande «  tu as de quoi payer ? » Le garçon acquiesce, me sourit et s’en retourne. Je fouille fébrilement le sac de Karine enfin, mon sac. Ouf ! Un porte-monnaie bien garni. Bon, c’est déjà ça. Voyons le portefeuille... un permis de conduire, une carte grise...mais oui ! Sa voiture...Il faut que je la récupère, elle doit être dans le parking de l’hôpital. C’est décidé, je suis Karine Demière, en tout cas, il faut que je m’arrache d’ici au plus vite.
Une bonne gorgée de ce whisky frais me donne une sacrée assurance. Je suis sûre de mon fait : Je ne vais pas entrer dans la vie de Karine, d’abord, je ne sais pas chanter, cette idée me fait sourire, je vais recommencer une autre vie ailleurs, où l’autre « monsieur musclor- je frappe -ma femme » ne me retrouvera jamais. Je poursuis mon investigation de sac : Sa carte bancaire... Oui, mais le code ? Dans une poche extérieure, plusieurs trousseaux de clefs, dont ses clefs de voitures. Revenant dans la poche principale, je trouve un répertoire, c’est son carnet d’adresses. Sage précaution de ne pas tout avoir sur son portable.
Ce carnet est bondé d’adresses, de noms et de fonctions dans le showbiz, Je fais courir les pages sur mon pouce et surprise : au X, c’est une page où ne sont inscrits que des chiffres. Le premier doit être son numéro de sécurité social. Puis un digicode, celui-ci doit être un numéro de compte bancaire, celui-ci aussi, et ces quatre chiffres au-dessous...je subodore un code de carte bancaire, et si c’était celui de cette carte ? D’autres numéros suivent, mais je m’accroche à ces quatre-là. Je pressens qu’ils vont me sauver la mise.
Je trouve encore dans cette petite caverne d’Ali Baba une petite bombe de défense, des crayons de maquillage, un petit miroir, du rouge à lèvre, bref, un vrai sac de fille. Le sang me monte aux joues, je dois être rouge, je vacille un peu, à part un whisky, je n’ai rien dans l’estomac. Je me lève, avec grandes précautions pour ne pas tanguer, je paye mon verre très cher, et je sors à la recherche d’une boulangerie qui me fournira un sandwich. En attaquant avec conviction mon mini-repas, je décide de prospecter avec soin le quartier à la recherche d’un distributeur.
C’est en finissant d’engloutir mon jambon-beurre que j’aperçois une banque. Moment de vérité. J’enfile ma carte dans la fente prévue à cet effet, je tape « mon code »...petit moment d’angoisse et YOUPI !! Ça marche ! Combien je veux retirer ? Mais le maximum voyons. Ah ! C’est limité à cinq cent euros... bon, ben on va faire avec. J’ai déjà autant dans mon sac, j’ai déjà de quoi faire.
A présent, je dois retourner à l’hôpital, récupérer la voiture. Le peu que je me souvienne c’est qu’elle était blanche, l’intérieur en cuir rouge, et c’était une Mercedes, la fameuse étoile en atteste.
Ce parking est immense, je ne vais pas m’en sortir ! Enfin, tant pis si j’y passe la journée, il me faut cette putain de bagnole ! Restons calme, tout va bien. Procédons par ordre, allée par allée, c’est fou ce qu’il y a de voitures banches.
Voilà bien une bonne heure que je tourne, j’ai tout passé au peigne fin, je dois me rendre à l’évidence, cette voiture n’est pas garée dans ce parking. Je vais visiter un peu les rue avoisinantes, et puis je laisse tomber, je n’en peux plus. Dommage, cela m’aurait bien été utile pour me rendre à Marseille. Je sors de ce parking et je file sur ma gauche, scrutant les voitures blanches. Rien ! C’est à pleurer et j’ai si mal aux pieds. Première ruelle à gauche. A quelque mètre... j’avance plus vite...oui ! La voilà cette satanée caisse ! J’en sauterais de joie si je n’étais pas si fatiguée. Je la reconnais bien. La clef obéit à merveille, je m’installe, le moteur ronronne : VIA ! Adieu ancienne vie, Bonjour madame Karine Demière. Je téléphone à Angélica depuis l’aéroport, quand je serai arrivée là-bas, elle sera chez elle, sortie de travail. Puis je prends mon billet pour Rome. Non, suis-je bête ! D’abord prendre mon billet pour Rome, afin de savoir à quelle heure est mon vol, ainsi Angélica pourra venir me récupérer.
Elle ne sera pas étonnée que je me sois sauvée : Elle n’a jamais apprécié Jean-Luc, elle a toujours senti en lui un homme violent, menteur et pleutre.
Faut-il que j’ai été aveuglée par l’amour que je lui portais. Comment aurais-je pu imaginer que toutes ses promesses d’amour n’étaient que du vent ? Qu’il n’avait uniquement besoin de quelqu’un par peur de la solitude, besoin d’une domestique pour lui entretenir un foyer ? Et surtout qu’il en arriverait à me battre ? Quel manque d’estime pour ma personne. Et toutes ses insultes, bref, résilience, résilience, je dois absolument chasser tout ce passé de mon esprit, si je veux me reconstruire. Je ne dois pas laisser le pouvoir à ce pauvre misérable de gâcher ma vie.
L’autoroute est à présent éclairée de rose orangé par ce coucher de soleil flamboyant. Je sens un immense soulagement, comme si je venais de poser un sac à dos pesant des tonnes, la radio ensoleille l’habitacle avec une salsa endiablée et je chante à tue-tête, en faisant bien attention à ne pas trop ouvrir la bouche, mes lèvres sont encore bien fragiles, derniers souvenirs fâcheux bientôt tous enterrés.
A présent, le soleil est couché, les voitures et les camions ont allumés leurs phares, l’ambiance s’en trouve toute différente. Je ne jouis plus du paysage, je me concentre sur la voie qui défile, les signaux lumineux. Mais la perspective de mon avenir proche me remplit de joie.
Je m’approche de la porte de la liberté : les panneaux de signalisation indiquent « Marignane –Aéroport ».
Il faudrait que je me sustente un peu aussi et j’ai une de ces soifs !
Je range la voiture au énième sous-sol de l’aéroport, noir, sale, blafard, j’ai toujours détesté les néons. Heureusement, tout est bien indiqué pour ne pas se perdre. La démesure du hall est écrasante, cette architecture à grande échelle, déshumanise cet espace. Sol brillant, glacé, lavé en permanence, verre et acier, naturellement, ce n’est qu’un endroit de transit.
Les immenses panneaux électroniques au-dessus d’une enfilade de guichets donnent en temps réel les destinations, la salle d’embarquement et l’heure de départ. J’ai un vol direct pour Rome à 20 heures 36. Fort bien.
Je me vois déjà demain matin, faisant les boutiques avec Angélica. Je me confectionne une toute nouvelle garde-robe. A Rome, il n’y a que l’embarras du choix. Cette idée me réjouis. Et de revoir Angélica, nos fous rire me manquent tellement, il me semble qu’il y a des siècles que je n’ai pas ri.
Je m’installe à la petite table d’une cafétéria pour me restaurer un peu. Evidemment, en consultant la carte des menus, je me rends compte que tout est hors de prix et de qualité plus que moyenne. Qu’à cela ne tienne, je suis en partance pour la liberté. Demain, ce sera soleil, tomates, poivrons, vraies pizzas et vraies spaghetti ai vongole.
Effectivement, je ne suis pas surprise que mon assiette, joliment présentée, n’est vraiment pas bonne, enfin, je me nourris, je dois prendre des forces. Un café et je file prendre mon billet.
« Oui, un aller simple.
Pas de bagages, juste mon sac à main.
Je paie par carte.
Ah : porte C.
Merci beaucoup, au-revoir Madame »
Il y a plusieurs cabines téléphoniques, par superstition, je choisis la cinquième en partant de la gauche. J’enfile ma carte, je fais le long numéro d’Angelica et je compte les sonneries. Puis un répondeur impersonnel me demande de laisser mon message après le bip. Voilà qui m’agace et me contrarie, je raccroche : je rappellerai plus tard, depuis Rome, et je prendrai un taxi si elle ne peut pas venir me chercher.
Il est l’heure de me présenter au contrôle, pour rejoindre la salle d’embarquement. La file est longue. Sûrement mes compagnons de voyage.
Une grosse dame très coquette et horriblement vulgaire, un couple de vieilles personnes un peu ratatinées par les années et les épreuves sans doute, deux ados, pantalon pendants et casque sur les oreilles, isolés du monde par un mur de musique... Je rêve, j’avance, c’est mon tour, je pose mon sac sur le tapis roulant, je passe le portique, deux hommes sérieux, du genre « on n’est pas là pour rigoler » me dévisage, l’un d’eux attrape mon sac avant que le ne puisse le faire, l’autre me demande :
«  Madame Demière ? » je balbutie un « oui » à peine audible.
« Veuillez nous suivre s’il vous plait »
Je m’exécute tel un automate. Il est vrai que la photo sur la carte d’identité ne me ressemble pas vraiment. Merde !! Je risque une forte amende et peut-être même de la prison... avocat, circonstances atténuantes... tout s’embrouille dans ma tête pendant que nous passons diverses portes et couloirs réservés au personnel, et nous arrivons dans les locaux de la police. Je n’ose poser aucune question.
Enfin, nous arrivons devant une porte grise des plus accueillantes, un de mes accompagnateurs l’ouvre avant que je ne puisse lire l’intitulé de la pièce où nous pénétrons.
Un bureau gris, froid, encombré de divers dossiers et document, un homme à moustache est assis derrière et me désigne une chaise, métal et moleskine grise, pour que j’y prenne place. Ses deux acolytes debout à ses côtés n’ont pas un air plus engageant.
« Vous allez où comme ça, Madame Demière ?
_je me rends à Rome, chez une amie.
-Son nom, son adresse, je vous prie.
-Mais pourquoi ? Qu’est-ce que je fais ici ? qu... » Il me coupe violement la parole :
« Répondez : nom et adresse de votre amie »
Je décline bien sagement les coordonnées d’Angélica.
Il me regarde droit dans les yeux en prenant une petite liasse de papiers officiels.
« Apparemment, vous vous êtes battue... Avec votre mari ? On dénouera bien tout cela. En attendant, vous êtes en état d’arrestation pour le meurtre de votre mari, Nicolas Demière, on va vous transférer au parquet de Paris »
« Quoi ? » j’hurle en me levant de ma chaise, mes chiens de garde restés dans mon dos me rassoient sans ménagement. Le chef reprend :
« Un témoin insomniaque vous a vu dans la nuit du 15 au 16 mai dernier enterrer un corps dans le jardin de votre maison d’Enghien et il s’est avéré que ce corps était celui de votre époux. Emmenez-la ! »
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Excellent !!! Je ne regrette pas de n'avoir pas reculé devant les 18 minutes que je n'ai pas vu passer. Vous avez une ébauche de roman passionnant ! Ne la laissez pas dormir !
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