Frères de sang

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Image de Été 2014
Une rue. Henri marche, son courage à pleines mains. Il doit tout reconstruire. Est-ce seulement possible ?
Remonter jusqu'à la source, une source dans laquelle il fut plongé, dont il était une larme, une goutte de pluie et qui existait bien avant qu'il ne s'y mêle.
Comme l'on se mêle des affaires des autres, sans arrogance, sans indiscrétion. Pour un désir physique et sans partage. Pour le partage des habitudes. Solitudes regroupées qui éloignent de la mort.
La Source. Philippe.
Henri se souvient. Jeux d'enfants. Fraternité d'adolescents.
Jusqu'à l'amitié, la vraie, celle avec un petit a, celle qui n'est pas le reflet d'une passion incohérente, celle qui résiste à la trahison.
Une amitié comme un jeu de gosses, comme un rire qui résonne dans les salles de classe.
Un petit a qui ne fait pas sérieux et qui est éternel parce qu'il est froid comme la lame qui entaille les veines.
Frères de sang.
Les pas d'Henri le mènent à ce petit café sur le port où ils se retrouvaient jadis. Toujours. Les yeux fermés. Il s'assied. Leur table favorite parce qu'ensoleillée. Leurs chaises.
Face à lui, un miroir renvoit son image. Visage d'un être solitaire. Images multiples. Plurielles. Car la présence de l'autre est presque palpable.
Le miroir reflète son image. Il se regarde. Ses yeux ne se dérobent pas. Il a envie de griller une cigarette. Retrouver un instant le goût des premières gauloises fumées à la dérobée, comme une impression fugitive et banale qui lui serre le coeur,le ramène des années en arrière, ici même, dans cet endroit propice à l'élaboration de tous les projets. Et aux premières cigarettes.
Henri se regarde. Ne se cache pas. Il n'a rien d'un homme qui aime les hommes.
Lui, il aimait Philippe.
Dans le miroir, son image se passe une main nerveuse dans les cheveux, les ébouriffe. Gestes habituels, rassurants. Tristesse mal contenue.
— Comme je suis mal à l'aise, pense-t-il, j'ai la sensation d'être un tableau laissé chez un prêteur sur gages, suspendu dans le vide entre un abandon et une attente, il y a quelque part un emplacement où je ne suis plus. Suis-je encore quelque part ? Parfois, ici ou là. J'aimerais être prêteur sans gage, les gens me laisseraient un peu de leur vie, me confieraient leur âme que je conserverais précieusement sans jamais le leur rendre et qui réchaufferait mes soirs d'hivers.
Dehors deux enfants courent en riant. Il les voit détaler sur le trottoir. Il voudrait les appeler, se ravise. Surtout ne pas interrompre deux enfants qui jouent. Un enfant qui joue. Un homme qui jouit. Surtout ne pas finir. Vieillir.
Henri c'est un vieil homme qui joue.
Il l'aimait avant de connaître son existence. Philippe. Il l'aime encore. Il va crier « je t'aime » mais il se tait.
Tout à l'heure, quand il nageait, il s'était comme confondu à l'eau, au large, au passé de la planète. Il avait souhaité mourir, devenir poussière de mer et d'océan, poussière d'étoile, poussière de sel et battre les côtes, jour après jour, pour participer à la modification infinie de l'univers.
Mais il avait craint que ce soit son corps mutilé et rongé et uniquement cela qui vienne s'écraser sur quelques roches immobiles. Son destin était d'être là, assis, face au miroir.
Il ouvre les yeux, croit apercevoir l'ombre de Philippe. Il est redevenu poussière d'amant.
Il n'oubliera jamais. Ses mains. Des mains si fines, des mains comme une continuité vers l'extérieur. Ses yeux. Des yeux si transparents, des yeux comme un miroir sans tain.
D'un revers de main, il essuie une larme. A l'extérieur un vieux monsieur bien mis regarde jouer les enfants, un sourire bienveillant éclaire ses rides. Un retraité comme il en existe des milliers, un chapeau sur la tête, une canne usée au bras.
— Que peut-il m'apprendre celui-ci, pense Henri, avec son expérience qui l'a vieilli, son corps frêle et fatigué, sa mémoire défaillante d'un trop plein de souvenirs et son aspect fragile?
Il n'a plus rien à apprendre, plus rien à transmettre parce qu'il est malade et vieux.
Henri soupire nerveusement, il hoche la tête. Il souffre. Les pensées s'enchevêtrent, les images se bousculent.
Philippe avait dit « On ne meurt que dans le coeur de ceux qui ont contemplé votre dépouille. Bien souvent dans le cortège les gens suivent une caisse vide. »
Philippe : « Tu verras, dans six mois tu n'y penseras plus, le temps est un torrent qui charrie les cadavres. »
Henri avait haussé les épaules, n'avait pas eu la force de répondre.
Il commande un café et un verre d'eau fraîche.
A l'extérieur la nuit tombe, le soleil couchant rougit l'horizon, les enfants sont partis.
Haut dans le ciel la Lune se dessine d'abord timidement. Il la regarde s'affirmer, prendre sa place lentement.
— Tu t'en fous toi de tout ça.
Il sourit.
Philippe encore s'adressant à la Lune :
— Tu es celle avec qui j'ai passé le plus de nuits agitées et je ne connais pourtant que ton visage. Ces yeux, ce nez, cette bouche que l'on connait par coeur ! Mais c'est ton cul que je voudrais voir.
Henri croit entendre son rire retentir, il jette un regard circulaire sur la salle. Sur les gens. Acteurs ou spectateurs ?
Le petit café du port. Frontière entre ciel et terre où Henri réveille les anges, recrée le passé, reconstruit les instants de bonheur. Philippe avait griffonné sur la nappe en papier : « J'ai oublié ma tristesse un jour où j'étais plus particulièrement triste. »
Henri regarde la table. Puis les chaises. Puis les fauteuils noirs, usés, rappés. Puis le serveur, toujours le même, dont la dextérité et l'habileté les surprenaient.
Il partage avec ce lieu son souvenir, le souvenir de son parfum, de ses gestes, de ses objets.
Il y a des éclats de rire dans le ventre d'Henri.
Comme des éclats d'obus.
Philippe avait dit qu'il espérait partir sans savoir, ignorant, sans rien comprendre.
Puis c'était arrivé. Après des mois de souffrance et de lutte, il avait laissé Henri face à la tâche impossible d'ensevelir la douleur engendrée par sa disparition. Puis le manque. Puis le vide.
« Sérénité, Intelligence, Dignité, Amour : SIDA.
Voilà ce que ces quatre lettres doivent signifier pour toi. Rien de plus. Fais ça pour moi. Pour moi et pour tous ceux qui en crèvent... »
Cela avait été ses dernières phrases, ses derniers mots, ces mots avec lesquels il aimait tant jouer.
Henri relève la tête, il brûle ses lèvres à la tasse de café.
Jette quelques pièces de monnaie sur la table. Leur table.
Il sort et dit dans un murmure:
— Le bonheur se cacherait-il derrière le désir de t'entendre rire, d'entendre rire la terre et les étoiles en écho ?
Il lève les yeux vers le ciel :
— A très vite !

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