Franchement pas terrible

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Auteur pour Nectar d'Acide (compagnie de théâtre toulousaine). Théâtre à disposition sur http://theatreajouer.f  [+]

Les embouteillages, toujours les embouteillages. Maison à la campagne, tranquillité mon œil. Alors oui, on peut voir les étoiles, mais au bout d'un moment, les étoiles... Ça émerveille quand même moins que les klaxons n'irritent. Et puis, qui a envie d'aller se peler les miches pour aller admirer des astres à des dizaines d'années lumière de la Terre après une journée à travailler comme un âne à trente kilomètres de chez soi ? Surtout en se traînant aller et retour sur des trois voies pourtant faites pour la vitesse... Horreur de l'organisation quand elle se vautre.
Le cerveau trop peu concentré sur la conduite, Dominique en était là de ses réflexions. Rien de nouveau sous le soleil, il pleuvait. Mais une étonnante étincelle surgissait dans son esprit, l'appel invincible d'une nostalgie inexpliquée. Il lui fallut du temps pour comprendre d'où venait cet écho de passé. Deux véhicules des voies parallèles eurent le temps de s'engouffrer dans la brèche que sa méditation impromptue avait ouverte. Jurant peu élégamment, Dominique tâcha de se reconcentrer et laissa passer un peu de ce moment grandiose pour un mécontentement matériel. La radio, c'était la radio, évidemment la radio. Une musique, pas excellente pourtant, qui lui remuait les tripes jusqu'à ravir son âme. Cela ne dura guère qu'une minute de plus et Dominique n'en profita pas pleinement, oublieux qu'était son bonheur. Sa volonté farouche était de ne pas perdre dix mètres de plus dans son trajet de retour vers le domicile aux étoiles.
106.8, la fréquence du poste, dûment notée, n'évoquait rien de connu. Qu'importe, Dominique aurait le loisir de retrouver plus tard l'objet de son désir auditif. Il devait bien y avoir un site internet quelque part avec les listes de lecture de cette radio inconnue. On enverrait un mail s'il le fallait ! Enfin, il n'y avait pas de problème, seulement des solutions. Une morale rassurante pour l'automobiliste philosophe dont la voiture venait d'être klaxonnée après avoir tenté de s'insérer dans la voie de gauche, celle qui semblait être l'Élue de la Fluidité.
Il s'avéra qu'elle aussi était une traîtresse.

Il n'existait pas de station de radio 106.8, pas à cent vingt kilomètres à la ronde du moins. 106.5 était une radio évangélique sobrement nommée ChristFM qui ne diffusait, à l'heure incriminée, qu'un débat sur la transsubstantiation comme fondement idéologique du catholicisme romain induisant la nécessité pour le christianisme évangélique d'en avoir une interprétation propre. Par acquis de conscience, il écouta l'émission disponible sur leur site. Il n'y avait aucune interruption musicale d'aucune sorte si ce n'est un générique, identique en introduction et en conclusion, où seuls perçaient de fortes influences ecclésiastiques. Il apprit cependant que les évangélistes n'étaient pas tous des gens très rigolos ce qui lui rappela douloureusement ses collègues.
La 107.0 pour son compte s'appelait La Band'A'lternative et semblait être une énième radio locale tentant d'attirer le chaland avec des propositions musicales radicales, préférant ainsi programmer L'Hymne de nos campagnes de Tryo à une heure de grande écoute plutôt que le nouveau dernier Aya Nakamura exclusif.
C'était ce qu'internet en disait et bien que tout ce que dit internet fût vrai, la radio, elle, captait un autre son de cloches. 106.8 émettait continuellement sans que jamais Dominique ne put entendre la moindre trace d'une identité propre. Pas de jingle, pas de publicité, pas de ligne éditoriale, pas le moindre morceau qui se répétait. On eut pu renommer la fréquence Musique Inconnue FM, ou simplement Inconnue FM. Car même à l'heure où le creux d'une main pouvait contenir l'entièreté de la connaissance humaine, une petite fréquence d'ondes hertziennes résistait encore et toujours à l'hégémonie scientiste. 106.8...
Cependant le mystère n'était pas sa passion et Dominique se désintéressa donc très vite de toute cette affaire, laissant Inconnue FM raconter dans son anonyme coin une histoire musicale à laquelle personne ne s'intéressait. Et pour cause, cette histoire était mauvaise. Aucune des musiques n'était connue, aucune des musiques n'était bonne, aucune des musiques n'était originale. Il n'y avait rien à en tirer.
Et la vie continua sous les étoiles au sort desquelles le management est aveugle.

Une sorte de roche minuscule et grossière semblait pourtant s'être glissée entre les engrenages délicatement huilés dont les dents égrenaient les routines de Dominique. Souvent lui venait aux lèvres un air pourtant peu connu. Alors, son entourage de s'en agacer :

« Tu l'as dans la tête ? Garde-la ! »

Et Dominique de s'émouvoir, de s'excuser, de se morfondre, et pourtant de n'être pas capable de s'en empêcher. Que faire de cet air qui n'existait pour personne d'autre ? Car personne, jamais, n'avait pu lui donner le moindre renseignement, depuis deux mois de fredonnement par mégarde. Une de ses résolutions passagères avait été de chantonner devant son téléphone malin, essayant de coller à l'air peu connu, en improvisant des paroles. Ceci pour que la culture extraordinaire de son appareil soit capable de reconnaître le morceau et de lui offrir enfin l'accès à sa source. Mais rien n'y fit, l'application de reconnaissance musicale échoua comme avaient échoué jusqu'ici les savoirs accumulés de plusieurs frères et sœurs humaines.
Dominique se résolut à abandonner la quête involontaire dans laquelle une partie de son âme semblait s'être jetée à psyché perdue. Ainsi, après négociations avec Claude à qui furent réservés les congés d'avril pour lui permettre de partir à La Baule avec les gosses, Dominique posa des RTT et partit à La Baule avec les gosses. Par une coïncidence qui amusa toute la famille, l'emplacement soixante-sept, qui leur avait été attribué, était quasiment pile en face de celui qu'elle occupait l'année précédente alors même que ce dernier portât le numéro soixante-treize ! Les emplacements de tente de camping du camping de La Baule étaient curieusement numérotés pour sûr ! Cela les égaya pour la soirée, la nuit, le lendemain, la semaine, le trajet de retour, et c'est tout juste si Dominique n'en riait pas encore à son arrivée au bureau quand la reprise fut venue.
On l'y accueillit d'ailleurs avec force démonstrations d'envies et de curiosités qui lui permirent de détailler l'aventure vécue et de dévoiler enfin les raisons de son espièglerie contenue : l'étonnante inadéquation algébrique des emplacements de tente de camping au camping de La Baule.
Plusieurs explications furent envisagées, deux pour être exact, mais aucune ne satisfit Dominique qui, sans oser cependant l'avouer, préférait que la bizarrerie ne trouvât pas de raison d'être afin, sans doute, d'en préserver la poésie.
Dans un souci d'exhaustivité, en voici pourtant la liste dans deux paragraphes isolés que le lecteur pourra sauter à l'envie :

Première explication : l'agencement des emplacements de tente de camping du camping de La Baule respecte un quadrillage classique, la ligne des soixante se termine à soixante-neuf et reprend à la ligne suivante au soixante-dix, non pas en face du soixante, mais en face du soixante-neuf pour reprendre ensuite dans le sens inverse de la ligne précédente mettant le soixante-et-onze en face du soixante-huit, le soixante-douze en face, et c'est là que ça devient intéressant, du soixante-sept, et, enfin, le soixante-treize, on y est !, en face du soixante-six. Une explication qui ravit naturellement les quelques logiciens ici assemblés mais qui ne collait pas parfaitement à la topographie locale décrite par Dominique.
Deuxième explication : l'agencement des emplacements de tente de camping du camping de La Baule respecte un quadrillage traditionnel, la ligne des soixante se termine à soixante-neuf, et reprend la ligne suivante au soixante-dix bien en face du soixante mettant, en théorie, les emplacements soixante-sept et soixante-treize plus éloignés que la description de Dominique ne le suggérait... Mais en théorie seulement car, détail oublié des logiciens, une année séparait en réalité les deux emplacements ! Peut-on dignement penser la Géographie sans l'Histoire ? Un réagencement du quadrillage initial avait très bien pu avoir lieu mettant le nouveau soixante-treize quasiment pile en face de l'ancien soixante-sept ! Une explication qui, naturellement, ravit tous les historiens là regroupés mais qui niait la similarité clamée par Dominique des agencements successifs d'une année à l'autre.

« Qu'est-ce que t'as bronzé ! dit à Dominique Camille qui venait d'arriver et n'avait pas encore pris part au débat, moi quand je reviens, c'est tout juste si j'ai pas pâli, ajouta Camille en riant tandis que Dominique souriait par réflexe car son idée fixe, pourtant conservée à l'écart pendant une semaine, venait de subir une illumination. La phrase de Camille résonnait étrangement, comme si elle était familière, déjà sue par cœur, c'était l'amorce, le premier vers du premier couplet, c'était certain, et la chanson entière allait découler de ce premier vers par un miracle de sa mémoire, c'était évident, un impératif catégorique, il fallait se souvenir ! Parce que tu comprends, ma peau est très fragile, surtout qu'avec l'âge hein ! conclut Camille avec un clin d’œil tandis que Dominique s'enfuyait poliment vers la première feuille et le premier stylo venus, qui par chance étaient côte à côte. »

Qu'est-ce que t'as bronzé !
T'as les sourcils moins froncés !
C'est grâce aux vacances
Que t'as les dents blanches ?
Je t'aime t'es trop joli
En plus t'es très poli
Mes parents seront ravis
Que tu sois mon ami !

Malgré son peu de goût pour la littérature, une sorte de malaise emplissait Dominique au fur et à mesure que sa mémoire lui dictait les douze quatrains servant de couplets à la chanson, inexorablement rythmés par la répétition du quatrain servant de refrain. Comme si l'archéologue était responsable de la naissance de cette mièvrerie pathétique en l'extirpant du néant où elle s'était réfugiée pour que le monde n'eût pas à supporter son affligeante naïveté.
Quand enfin ce fut fini et que l'ignoble candeur fut tout à fait révélée, Dominique accusa le coup et ferma les yeux, n'osant contempler ni son œuvre, ni ses mains, ni le monde... L’univers lui envoya une grande claque entre les épaules qui lui coupa le souffle. Cependant ce choc lui parut trop réel pour n’être que métaphorique et c’est donc tout naturellement qu’à l’ouverture des paupières on put constater que l’univers avait pris l’apparence de Claude :

« Dis donc, ça t’a réussi ces vacances, j’ai hâte d’y aller avec les gosses, merci de m’avoir laissé avril ! »

Dominique eut un geste d’assentiment, un sourire poli et s’éclipsa bien vite. La découverte d’un trésor de guimauverie ne devait pas empiéter sur l’archivage informatique du dossier De Mesmaeker en prévision de sa signature prochaine.
Son travail n’était qu’un piètre palliatif à la flamme qui l’animait antérieurement. Ainsi, en remplissant la case D12 de son tableur, correspondant à l’arbitrage souhaité en cas de différends dans l’exécution des contrats selon la clause compromissoire CC-29, une singulière fièvre fit gondoler les lignes de son écran cathodique jusqu'au flou total. Heureusement son logiciel n’avait rien à lui cacher et Dominique put terminer son remplissage à l’aveugle avant d’appuyer simultanément sur les touches « Ctrl » et « S » de son clavier pour que la case complétée ne soit pas perdue. Alors put s’exprimer pleinement toute la violence de son trouble.
Un déferlement de savoir l’inondait. Toute la musique était là. Les lignes de guitare étaient claires comme de l’eau de roche, le solo enfantin comme tout. La basse suivait docilement sa cousine et ne poserait aucun problème. Quant à la batterie, il lui semblait qu’elle provenait d’une boîte à rythme quelconque sans doute trouvable sur un synthétiseur, même de qualité médiocre. Internet devrait l’avoir également en stock. Une folie de connaissance engourdissait son esprit. Tout était limpide, si clair, si proche. Il fallait simplement trouver les instruments, et ce serait facile. Son petit doigt le lui prédisait. L’Enfer était d’attendre jusqu’au soir. D'attendre de pouvoir rentrer sous les étoiles, ou non, d'aller dans un magasin de musique pour acheter des instruments. Non, pas possible, trop cher, la location de l'emplacement soixante-sept de tente de camping du camping de la Baule avait déjà sérieusement grévé son budget culture et loisir de l'année.
Quelle sottise d'ailleurs ! Vouloir dépenser des mille et des cents ! Alors qu'au fond de son grenier un vieux fantasme de son adolescence prenait la poussière sous la forme d'une Cort X-2 et d'un ampli Marshall 30W. Repenser à ce matériel lui rappela de drôles de souvenirs enfouis. Ses gammes, ses solos, ses compositions. Dominique aurait pu se rêver vedette, mais la modestie lui avait coupé les ailes. Personne n'était venu à ses concerts, personne n'avait acheté son EP et, plutôt que de croire en son talent, la carrière musicale fut abandonnée.
Toutes les clefs étaient désormais entre ses mains pour assouvir sa soif de mystère. Il lui suffisait de retrouver la batterie sur une banque de boîtes à rythme, de reprendre sa vieille guitare et de retrouver dans ses doigts la mélodie qui se déchaînait dans sa cervelle.
À partir de là tout serait simple, chanter et jouer, en parallèle de la boîte à rythme, pendant que l'application de reconnaissance musicale serait lancée suffirait à retrouver le morceau !Oh ! Comme son corps tout entier trépignait d'une impatience maladive.
On le remarqua d'ailleurs au bureau et on lui conseilla de rentrer se reposer. Mais c'était inenvisageable, ce serait un abandon de poste, sa tâche n'était pas terminée et il lui serait impossible de se reposer en sachant que ce serait truander l'entreprise des trois quarts de sa journée de travail. Ce n'était pas le repos qui lui manquait, c'était une guitare et une batterie ! Qu'importe, il lui fallait attendre, et tâcher d'avancer sur son tableur.
Plusieurs fois on lui conseilla, puis demanda, puis ordonna de partir, et, chaque fois, Dominique refusa, prétextant l'avancement nécessaire de son dossier. C'est donc en même temps que celle de ses collègues, et en même temps que celle de tous les camarades employés du secteur que sa voiture ronronna sur le parking de l'entreprise, toute heureuse d'aller papoter avec les copains et les copines dans les ineffables bouchons des heures de pointe. Aucun mot dur, aucune insulte, aucun geste ni regard de haine ne fut lancé de cette voiture vers aucune autre, le corps qui la conduisait n'avait certainement pas la tête à ça et c'est en quelque sorte débarrassé de sa rage habituelle que ce corps arriva chez lui et se précipita au grenier. Il en ressortit rapidement, poussiéreux à souhait, tenant triomphalement un petit ampli dans une main et une guitare électrique dans l'autre.
Quand il s'installa face à l'ordinateur familial et qu'il eut branché la guitare à l'ampli et l'ampli au secteur, le corps retrouva enfin sa tête qui s'était occupée pendant ce temps à retrouver dans sa mémoire tous les éléments musicaux qui leur manquaient. Alors ils se mirent en harmonie et le vrai travail de Dominique put commencer. En premier lieu, ce fut à la recherche de la batterie que son internet servit. L'idée était que le rythme guiderait la guitare. La récompense pour cette initiative ne tarda pas à arriver sous la forme d'une des boîtes à rythme les plus simples et banales que contenaient le réseau informatique mondial. Quelle chance que le compositeur fut un fainéant !
Ensuite ce fut l'étape qui devait être la plus compliquée : retrouver la mélodie et l'interpréter. Pourtant, malgré les dizaines d'années qui séparaient Dominique de la dernière fois que ses doigts avaient pincé une corde entre deux frettes, la tâche s'avéra étonnamment aisée. Une personne à l'oreille musicale aguerrie eut sans doute déceler dans certaines dissonances involontaires la marque intransigeante du temps, mais la guitare n'en avait cure. Et malgré les lenteurs et les lourdeurs causées par le manque de pratique, la mélodie s'éveillait mollement d'un sommeil plusieurs fois décennal. Il arriva un point où elle était là, bien présente, pleine et entière, audible par tout un chacun. Et cette petite mélodie de rien du tout sonnait comme le glas de la revanche pour son interprète. Personne n'avait cru en lui, et bien voilà ! Voilà ce dont était capable son talent des années après ! On avait bridé ce talent, on l'avait enfermé dans une médiocrité complaisamment tolérée... Alors que son destin était de briller ! De faire la nique aux vedettes ! De tutoyer les plus hautes sphères de la musique, de l'art, de la culture ! Et là était bien la preuve ! Dans ce morceau recomposé si facilement ! À l'oreille ! De mémoire ! Une seule écoute ! Et distraite encore !
Enfin l'objet de son désir était à portée ! Savoir ! Quelle plus belle chose que de savoir enfin d'où provenait le déclencheur de cette révélation ? L'épiphanie auditive qui prédit sa gloire à venir ! La malédiction sur celles et ceux qui empêchèrent son ascension ! Qu'était-il ce morceau ? D'où venait-il ? Savoir ! Enfin !
Plus une seconde à perdre, Dominique s'éclaircit la voix, lança l'application de reconnaissance musicale sur son téléphone malin et la batterie sur son ordinateur qui ne l'était pas moins.
Et Dominique se mit à jouer et à chanter.

Seulement ses doigts s'engourdir.
Seulement sa voix se brisa.
Seulement la batterie pour combler le silence...

L'application n'avait rien reconnu mais Dominique si. Et tout lui apparut clairement.
Cette radio ne passait que des titres inconnus pour une bonne raison. C'était des morceaux d’adolescents, des premiers essais, des rêves brisés par l'insuccès, par leur propre médiocrité.
Dominique le savait parce que c'était son morceau qui venait de renaître. Composé au lycée, oublié à l'âge adulte, réentendu par hasard et recomposé cinquantenaire. C'était ça. C'était tout. Pas de talent. Pas de génie. Pas de gloire. Il suffisait de retrouver ce qui avait déjà été fait. Rien de plus.
Et le pire...
C'était franchement pas terrible.


Une toute dernière petite chose, pour laquelle je vais m'adresser directement à vous lecteur ou lectrice, selon vous, les personnages de cette nouvelle sont-ils des hommes ou des femmes ? Je vous enjoins à la relire si vous avez une idée arrêtée sur la question. Et quelle que soit votre réponse, pourquoi ?
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