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Foie qu'on t'a miné.

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C'était dimanche et le ciel était gris, comme son teint. Il s'était levé tard, les yeux rougis et le ventre noué des excès de la veille, mais il n'en souffrait guère car c'était son quotidien. De l'alcool, toujours de l'alcool, et aussi du tabac. Il versa un fond de whisky dans un vieux café et ralluma plusieurs mégots avant de se décider à sortir. Il fallait refaire le stock, et penser à manger quelque chose. Il buta en chancelant dans quelques bouteilles vides avant d'atteindre sa porte, mais n'eut pas la force de les ramasser pour aller les jeter dans le bac vert, il verrait plus tard, il aurait le temps, il avait toujours du temps.
En sortant de son immeuble sa gorge racla bruyamment et éjecta un glaviot sans poésie. Il n'aimait pas la poésie, un truc qu'il n'avait jamais compris, il disait « faire des rimes ça rime à rien » et se croyait drôle. Il s'arrêta au bar pour boire un blanc car l'épicerie était tout au bout de la rue et qu'il fallait tenir !

Une fois son sac empli de bières et de whisky, il sortit le paquet de sa poche, l'ouvrit et huma un peu la douce odeur du tabac frais, avant de s'en rouler une grosse pour l'aspirer à plein poumons, puis il décapsula une bière pour rentrer chez lui pesamment.
Les rues du dimanche sont souvent calmes, et même mornes dans ce quartier, ça ressemblait trop à sa vie, un peu d'animation n'aurait pas été de refus. Il alla pisser derrière l'église, son pêché mignon, et revint devant pour s'assoir par terre. C'était son activité hebdomadaire, faire la manche à la sortie de la messe. Un genre d'excuse pour empester l'alcool à midi, car si t'as pas l'air crado les gens donnent moins, il avait déjà testé. Il faut faire peur aux gens pour qu'ils s'apitoient un peu, être repoussant, les clochards servent à ça, pour que les enfants travaillent bien à l'école et que les maris obéissent à leurs femmes.
Alors il s'en donnait à cœur joie dans le pathos, se pissant même parfois dessus. Et puis il faisait semblant de marmonner des Notre Père en jouant avec un chapelet de capsules au fond de sa poche. Quand une bonne âme lui donnait de l'argent il lui fredonnait un cantique, à peu près...



Ce jour-là la fin de messe se faisait attendre, déjà un autre mendiant s'était installé. Alors il lui lança un regard noir et se mit à chanter pour Marie, en improvisant pitoyablement.
Marie Mère de Dieu des Hommes d'Amour sur Terre de Jésus Christ Sauveur !

Heureusement les portes s'ouvrirent bientôt et les premiers prieurs sortirent de l'édifice. Il baissa machinalement la tête, la soumission du pauvre étant la clef de l'empathie des riches, mais ne put s'empêcher de la relever, quelque chose clochait chez ces fidèles.
Ces chrétiens marchaient de façon saccadée et en zigzag, l'air hagard, il se dit que le vin de messe avait dû couler à flots aujourd'hui. Les premiers passèrent devant lui sans prêter attention, ils semblaient même se diriger vers l'autre tendeur de sébile. La jalousie commença à l'étreindre, alors il se remit à chanter.
Il est né le divin enfant...
Il chantait fort, usant de son thorax à la manière de l'opéra, y mettant beaucoup d'entrain, en répétant les deux premiers vers faute de se souvenir de la suite.
Il obtint l'effet escompté, les suivants vinrent à lui, ils commençaient même à lui tendre les bras. Tout à son récital il n'entendit pas les cris de son concurrent, ils furent brefs.


Il eut un brusque mouvement de recul, ses épaules s'agitèrent et le tirèrent en arrière, son regard se fit perçant et inquiet. Les hommes qu'il voyait venir à lui n'étaient plus des hommes. La peau verdâtre et les yeux rouges, ils titubaient en grommelant et semblaient tous animés du même mouvement, un mouvement qui venait à lui. Il se releva d'un bond puis recula doucement, de droite et de gauche, constatant que les fidèles le suivaient réellement. Il jeta un œil au clochard et le vit gisant à terre. Ce dernier semblait inerte et pourtant se releva doucement, une fois debout sa tête tourna vers lui tandis que son corps restait statique. Il avait la peau olive et ses yeux de feu semblaient lui sourire cyniquement. Des zombies !
Alors il courut, aussi vite que le permettait sa piètre condition physique après toutes ses années inactives d'alcool et de tabac. Il cracha ses poumons, d'abord au sens figuré, puis au sens propre, des tâches de sang mouchetaient son passage. Autant leur donner tout de suite son adresse...
C'était dimanche midi trente et les rues étaient bien sûr désertes. Il dut s'arrêter pour respirer, un point de côté le faisait atrocement souffrir, cette douleur oubliée lui rappela l'école. Il observa les zombies se rapprocher à faible allure, se trainant comme des épaves un lendemain de beuverie, il songea qu'il n'avait pas vraiment meilleure mine. Sans espoir de course il reprit péniblement sa marche, jeta les bières sur les plus proches des putréfiés et garda son whisky, une rasade l'aiderait surement. Dans sa précipitation il en renversa beaucoup à l'ouverture mais parvint à se rincer le gosier, ça brûlait d'enfer mais c'était bon quand même, ça aidait à ravaler le sang qui remontait des bronches. Les pourrissants continuaient leur avancée, et lui tentait péniblement de creuser l'écart. Il commença à s'interroger sur la situation. Pourquoi des zombies sortiraient d'une église ?
Et pourquoi pas ? À l'école il avait aussi subi des cours de catéchisme, mais s'était plus intéressé aux histoires fantastiques et aux films d'horreur dont lui parlaient ses copains. Aujourd'hui il regrettait d'avoir si peu de souvenir d'un sujet comme de l'autre. Il en était arrivé à confondre les caractéristiques des zombies avec celles des vampires et s'étonnait que des morts vivants affrontent le soleil. Il ne savait donc rien, sauf qu'il était peut-être le premier témoin et que quelque chose devait être tenté... À moins de s'abandonner aux lentes succions de ces ectoplasmes ensuqués.
Dans son téléphone son répertoire ressemblait à un cimetière de l'amitié, tant de noms qui rappelaient le passé. Son journal d'appel était si peu sollicité qu'il avait fini par se trouver vide, aucun appel émis ni reçus, mais bon, pas le temps de s'en plaindre, téléphoner à Nader, c'était lui le plus gentil a priori.

- Allo Nader ?
- Oh ! comment ça va Edmond ? Ça fait un bail !
- Ouais je sais, écoute je suis un peu pressé, un genre d'urgence, tu ne vas rien comprendre donc je ne t'explique pas mais dis-moi : comment ça naît les zombies déjà ?
- Quoi ? Tu me rappelles cinq ans après pour me demander ça ? Déjà au lycée tu ne comprenais rien à ces histoires, mais qu'est-ce que ça peut te foutre maintenant ? Tu veux draguer un geek ou quoi ?
- Bon, laisse tomber, c'est vraiment très urgent, et relativement grave, ça ne changera pas grand-chose mais j'aimerais comprendre... Aïe !
- Quoi ?
- Non rien, on vient juste de me lancer une canette à la gueule, je te dis que c'est urgent putain !
- Bon ok, je veux pas le savoir ! Les zombies sont des morts ramenés à la vie par un sorcier ou n'importe quoi d'autre, mais ça peut aussi être des vivants infectés par un genre de virus, dans ce cas-là ce sont des contaminés, pas des zombies, enfin tout ça c'est assez technique...
- Ok... et comment on s'en débarrasse, comment on les élimine ?
- Généralement faut leur éclater la tête, le cerveau quoi, d'une balle ou d'un coup de masse, tu peux trancher aussi mais la tête continuera de mordre, c'est ça qu'est marrant !
- Très drôle !
- Ça va pas ?
- Non, bon je dois te laisser, à plus, et merci !

Il reçut ses autres canettes sur la tête, certaines avaient des mains purulentes encore agrippées. Quelle bande de lépreux ces spectres ! Il se demandait pourquoi il avait appelé Nader, à quoi bon comprendre l'origine. De toute façon il ne pourrait pas s'en débarrasser seul...
L'écart entre lui et les faisandés s'amenuisait, heureusement que ces macchabées fermentés n'allaient pas vite, une rasade de whisky, il aurait voulu avoir de l'essence, ou une arme, ou au moins des clopes déjà roulées ! Il accéléra un peu le pas, ses muscles étaient bien chauds et devenaient un peu plus performants, un peu moins inefficaces.
Sont tous sortis de l'église, sont quand même pas rentrés dans cet état- là, la transformation a dû avoir lieu à l'intérieur. Se rappeler du caté, qu'est-ce qu'on fait à la messe ?
Tout ce dont il se souvenait c'est que ça ressemblait à un apéro, à posteriori.
Mais bordel ça doit être ça ! Le corps et le sang du Christ, on bouffe du mort à la messe ! Forcément qu'on devienne zombie !

Son téléphone sonna, c'était Nader.

- Ed, c'est moi, pourquoi tu m'as demandé tout ça ? T'as des soucis ?
- Laisse tomber Nad'...
- Trop pas ! J'ai appelé Aldo, il m'a dit que t'habites toujours rue des Cancrelats, tu sais je suis pas loin, je peux passer...
- Franchement ? Tu ne me croiras pas alors autant que tu viennes !
- Bon bin on est devant chez toi en fait avec Aldo, on était en train de jouer au foot à côté, on s'est dit qu'on aller passer au cas où, et on t'a apporté une bouteille t'inquiète !
- Devant chez moi ? Euh... ça va être chaud tendu les mecs, il va falloir ne poser aucune question, quand j'arrive vous courrez à moi, vous prenez les clés et vous entrez dans l'immeuble, si je peux je vous rejoins, cherche pas à comprendre, tenez-vous sur vos gardes, soyez prêts les mecs, ce qu'on attend depuis l'école est arrivé... les Zombies attaquent bordel ! Et j'ai un peu peur...
- Sans déconner ?!

Il n'avait pas raccroché, il avait lancé son téléphone sur la plus proche des têtes persillées, histoire que Nader entende les grognements. De toute façon il touchait au but, effectivement ses anciens potes étaient devant l'immeuble. Nader courut vers lui, les yeux affolés par la foule suppurante qui réduisait péniblement l'écart derrière. Edmond lui donna ses clés, que Nader et Aldo se sauvent eux, lui il verrait bien. Mais déjà Aldo les rejoignait, Nader et lui l'empoignèrent et le traînèrent jusque dans le hall. Ils ne riaient pas, ils regardaient par la porte vitrée s'agglutiner les contaminés. Leur masse aurait bientôt raison du verre securit, se retrancher dans l'appartement ne durerait qu'un temps, le temps que les autres soient visités.
Les copains ne firent aucun commentaire quant au foutoir intolérable qui régnait dans le deux pièces. Edmond s'effondra dans son canapé. Nader lui prit le whisky des mains et but une rasade, Aldo paru étonné puis fit de même. Ils interrogèrent Edmond et restèrent interdits en lui rendant la bouteille qui se mit à passer de main en main jusqu'à ce qu'on ouvre la deuxième.

Pour une fois qu'un prêtre réussissait la transsubstantiation voilà le résultat, putain c'était tellement évident que vénérer un mort-vivant finirait par poser problème...
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Lina · il y a
Amen :)
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