Foie gras

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Lauréat
Jury
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Psy, escrimeur, bricoleur, j'aime le mélange des genres, comme en littérature où je vénère Flaubert autant que Vargas Llosa, BE Ellis et Hemingway autant que Junger ou Von Salomon. Avec tout ça  [+]

Image de Automne 2017

— Et avec ça ? 
— Deux tranches de jambon cru. 
Bruit de la disqueuse qui coupe le jambon.
— Et avec ça ? 
— Une tranche de fritons de porc. 
— Comme ça ? 
— Non, plus fine. 
— Comme ça ? 
— Voilà. 
— Et avec ça ? 
— Vous n’avez pas l’impression de répéter tout le temps la même chose ? 
— Pardon ? 
— Ce sera tout merci. 
— Voilà m’sieur, en vous r’merciant. 
— C’est ça, au revoir. 

Quelle connasse. C’est pas croyable. Pas croyable, le ramassis de connards qu’il peut y avoir dans ce supermarché.
Bon, jambon, fritons, pâté, saucisse, il manque le foie gras.
J’ai l’impression d’être un extra-terrestre lâché dans un zoo. Ou plutôt une porcherie, quand on regarde la vendeuse du rayon fromages... Bordel, il est où, ce rayon conserves ! Ah ! Foie gras, élevé à la ferme, blablabla, surtout ne pas oublier que c’est un canard qui a été gavé jusqu’à en crever. Je prends le bocal à soixante euros ; j’en aurai assez. Et comme c’est le plus cher, il me donnera l’impression d’être le meilleur. Passons au pinard.
Le supermarché, c’est formidable. Pas besoin de raconter sa vie, les courses sont réglées en quelques mots. Bientôt, il n’y aura plus de caissières, ça permettra de faire ses courses peinard.
Bordeaux, bourgogne, côte du Rhône. Je prends un blanc, parce que j’adore le blanc avec le foie gras, un cabernet, pourquoi chercher, la bouteille à trente-cinq euros, là, me paraît pas mal. Et puis un rouge pour après, un bordeaux, Château quelque chose 1978, l’année de ma naissance, quarante-deux euros quand même.
Dessert, non, faut pas pousser. Passer à la caisse.
Après avoir posé mes courses sur le tapis, je ne parviens plus à détacher mes yeux de la caissière. Elle est immonde, et j’ai un mal fou à réprimer l’envie de lui dire qu’elle a une tête abominable. Je n’y pense plus en regardant mes achats. Il y a de quoi s’en foutre plein la lampe.
— Cent quatre-vingt-dix-sept euros et soixante-quatorze centimes. 
— Pour un repas ? C’est la fête ! je dis en la regardant.
Elle esquisse un sourire forcé. Je sors ma carte bleue et l’introduis dans le lecteur.
— Merci monsieur, bonne soirée. 
— C’est ça, ouais. Dites, vous savez que vous avez une tête effrayante ? À se tirer une balle. 
— Comment ? 
— Je dis juste : pourquoi vous ne feriez pas un tour au rayon cosmétiques quand vous serez en pause ? Ça devrait pas vous trouer le portefeuille et ça peut pas vous faire de mal. En tout cas, ça serait bien pour les clients. 
La caissière me dévisage silencieusement. Je finis d’emballer les courses dans mes deux sachets à quinze centimes, qu’on peut réutiliser quand on veut. Avant de me retourner, je la regarde une dernière fois. Elle me fixe toujours, je crois qu’elle pleure. Je crois que je regrette ce que je lui ai dit. Je ne sais pas pourquoi. Je crois que je vais pleurer aussi.

De retour chez moi, je me mets à la besogne. Je découpe le pâté, la saucisse, je prépare les toasts pour le foie gras.
J’aimerais bien avoir des invités pour manger tout ça avec moi.
Je ne sais pas quand j’ai pu avoir envie de ce repas gargantuesque. Peut-être tout à l’heure, au supermarché, quand je stationnais devant les bouquins de chasse, pêche, nature et tradition, quand je constatais que les seuls romans disponibles en rayon, à part les SAS, étaient des Agatha Christie et des Mary Higgins-Clarke. Non que j’en aie après elles, mais il faut reconnaître que les lecteurs assidus d’Hercule Poirot ignorent souvent les noms d’Hemingway et de Dostoïevski.
En fait, j’étais en train de m’apercevoir que je me trouvais au bas de l’échelle, celle que j’ai toujours voulu contempler d’en haut. C’est raté.
Maintenant, je ne pense plus qu’à manger. Je vais me faire une bouffe terrible, tout seul, et j’attendrai ton coup de fil, qui ne viendra pas, j’y suis habitué. Sauf que d’habitude, je ne bouffe pas pour deux cents boules.
Pendant que la viande cuit, j’attaque la saucisse et le jambon. Je débouche le bordeaux 1978 et c’est parti pour ma grande bouffe. Il est dix-neuf heures.
Trois rondelles de saucisse plus tard, le téléphone sonne. Toute ma vie, j’ai eu foi en la sonnerie du téléphone ; j’ai toujours cru en elle, espéré un instant magique où tu m’aurais appelé, simplement pour prendre de mes nouvelles ou pour parler. Je me suis toujours trompé et j’ai toujours été surpris de ne pas tomber sur toi en décrochant.
— Allô ? Bonsoir monsieur, c’est madame Parmentier à l’appareil, la maman de Valentin, j’appelle pour le cours de samedi... 
— Oui, eh bien ? 
— Je vous appelle parce que mon fils ne pourra pas venir, parce qu’il a la répétition pour sa première communion samedi, vous comprenez, et puis il n’était pas là mercredi parce que sa grand-mère mangeait à la maison, il ne la voit pas souvent ; enfin, c’est embêtant, qu’il rate plusieurs séances à la suite, vous ne pensez pas que c’est embêtant qu’il rate plusieurs séances à la suite ? Parce qu’au mois de mars, il part en classe de neige avec l’école et ça fera encore un cours de manqué ; enfin, sinon, il est sérieux en cours ? En tout cas, il vous aime beaucoup, ce n’est pas comme votre collègue, mais je ne vous dérange pas au moins ? Je pensais que c’était important de vous prévenir, parce que tout de même, deux cours à la suite... 
— Non, ce n’est pas très grave. Il suffira qu’il travaille bien les prochaines fois. 
— Bon, je lui dirai, alors merci, à bientôt, bonne soirée monsieur, excusez-moi encore de vous avoir dérangé. 
— Oui, bonne soirée. 
Clic.

Je tartine un peu de pâté, ça ira mieux après. Le Bordeaux n’est pas mal.
Les pommes de terre et les carottes cuisent, la viande aussi ; pendant ce temps, je zappe sur la télé, histoire de voir ce que je rate habituellement. Au bout de quelques minutes, j’ai compris que la réponse est : pas grand-chose. Mais je continue :
« Grâce aux effets du Probéthanol B, conjugués aux bienfaits des extraits de fruits, le shampoing X démêle vos cheveux, plus soyeux, plus doux, pour...  » ZAP !
« Demain, le ciel sera dégagé sur la moitié sud...  » ZAP !
« Notre invité ce soir, il a chanté devant dix-sept mille personnes à Bercy, il sort son nouvel album demain, et il est... » ZAP !
« Télécharge la sonnerie de ton mobile au 08... » ZAP !
« L’actualité des courses et du championnat sur www... » ZAP !
« Attention, question littérature maintenant : qui a écrit Pour qui sonne le glas, Catherine ? Euh... Agatha Christie ? » ZAP !

ZAP ! ZAP ! ZAP !
Et ainsi de suite. Je me dis qu’il y a des gens qui regardent la télévision tous les soirs et j’en viens à imaginer un zapping différent :
« Les shampoings et les dentifrices sous tous les mêmes, continuez à payer les emballages, faut bien justifier nos campagnes publicitaires ! » ZAP !
« Gavez-vous de merde dans les fast-foods et hurlez au scandale quand on finit par vous expliquer que c’est mauvais pour la santé ! » ZAP !
« Internet, vous n’y comprenez rien ? Alors vous allez vous faire niquer ! » ZAP !
« Vous trouvez les émissions télé trop intellectuelles ? Rejoignez le corps de l’armée de terre... » ZAP !
« Vous aimez les croisières ? Il y a aussi la marine ! » ZAP !
« Nos programmes sont de plus en plus pourris ? On est au courant, mais l’audience est bonne ! » ZAP !

Bon, la saucisse n’est même pas finie que je n’ai déjà plus faim. La viande continue à mijoter. J’entame le bocal de foie gras, et débouche le blanc ; j’ai laissé la moitié du rouge pour tout à l’heure.
L’odeur des toasts qui grillent dans la cuisine réveille mon appétit. C’est l’heure de mettre un bon disque : j’insère Pornography des Cure dans la chaîne, tout en laissant la télé allumée en fond, le son coupé.

Ce foie gras est excellent, mais je ne peux penser à autre chose qu’à toi, me dire qu’il n’est que huit heures et que tu peux encore appeler. Si ça se trouve, tu passeras peut-être sans prévenir, pour me faire une surprise.
Comment mon estomac peut-il bien faire pour digérer tout ce que je lui envoie par le palais ? Il paraît que c’est le stress qui empêche de grossir ; ça ne me rassure pas.
Je n’en peux plus et je n’ai pas mangé la moitié du bocal. Un petit tour dans la cuisine, la viande est presque cuite. J’arrête le gaz, j’aurai tout le temps de terminer la cuisson après. J’ai toute la soirée devant moi et je ne dois pas me lever demain. Un verre de blanc fera sans doute passer le premier écœurement.
Il y a des mecs qui me guillotineraient sur place s’ils me voyaient faire cul sec avec du pinard à deux cents balles. Ils ne sont pas là pour trinquer.
Je crois que je commence à être un peu gai. Avant d’être tout à fait saoul, je passe un coup de fil à un pote :
— Allô ? 
— Salut, ça va ? 
— Ouais, je bosse, là. J’en ai marre de ces élèves à la con. 
— T’as qu’à pas être pion. 
— Qu’est-ce que tu fais demain ? 
— C’est pas aujourd’hui, ça... 
— T’es bourré ? 
— Non, pas encore. Bientôt. Dis, t’en as pas marre d’être un con au milieu d’autres cons, bosser, manger à heures fixes, ne même pas pouvoir décider de partir n’importe où et n’importe quand ? 
— Non, ça va. T’es bourré, non ? 
— Non, ça va. Je vais me tirer une balle, je crois. 
— Ah ! ah ! T’es con... Bon, je te laisse, y a un tocard qui fout le bordel dans les couloirs. 
— C’est ça. À plus tard. Ciao. 
Clic.

Maintenant que j’ai entendu ça, je peux vraiment me mettre minable. Et un toast au foie gras ! Mais avant, une lampée de blanc, il n’est pas dégueulasse non plus. Il est neuf heures moins le quart, ça m’étonnerait que tu appelles ce soir. Si tu passes, tu me trouveras complètement gris, mais je ne crois pas que tu passeras ce soir de toute façon.
La télé est nulle. Je vais me mater un bon film, que j’ai vu au moins cinq fois. Sur l’étagère, je prends le DVD d’Un singe en hiver. Encore un verre de blanc.
J’ai l’impression, à chaque bouchée de foie gras, de ressentir un peu plus les sensations d’un canard qui a l’entonnoir coincé dans le cou. Je me gave, pour expier les horreurs perpétrées par les hommes qui rendent ces pauvres bêtes malades du foie pour les manger à Noël. Je pouffe de rire, c’est nerveux. Même avec tous mes efforts, je ne parviens pas à ressentir la moindre pitié pour les canards. D’ailleurs, je n’en ai jamais vraiment vu autrement qu’en bocal. Peut-être enfant, au parc, mais je n’ai pas de souvenir.
Encore un toast et c’en sera fini du foie gras à soixante euros. Par la même occasion, j’en aurai fini avec le vin blanc. Je fais doucement rouler la bouteille vide jusqu’à la cuisine et m’écroule sur la moquette.
Par la fenêtre, je vois tourner la ville autour de moi, comme un mobile pour bébé ; bébé dans son landau regarde les décorations de Noël et tend le bras pour les attraper, alors qu’elles sont accrochées au ciel. Le landau dévale les pentes, poussé par les étoiles qui explosent autour.
J’ai la tête qui tourne. Je me relève pour aller chercher un couteau à la cuisine, puis je sors sur le balcon pour prendre la température de l’air. Il fait froid ce soir. J’enfile des baskets, un pull et un blouson, avant de sortir de l’appartement. Dans l’ascenseur, je vois mon reflet et je rigole à la vue du couteau de cuisine que j’ai à la main. Je marche avec difficulté dans la rue, en m’appuyant aux voitures et aux maisons pour ne pas tomber. Arrivé devant le parc Rochegude, je vérifie qu’aucun flic ne traîne dans le coin. Puis, je lance mon couteau à travers la grille. Il retombe de l’autre côté et je me mets à escalader avec beaucoup de mal. À cheval sur le haut de la grille, je ressemble à un singe. J’hésite quelques secondes, puis saute à l’intérieur du parc. Une fois remis sur mes jambes, je ramasse mon couteau et me dirige vers le petit étang.
Les fontaines ne fonctionnent pas la nuit, ni les éclairages. Je distingue à peine un petit îlot au milieu de l’étang sur lequel sont disposées plusieurs petites cabanes en bois, semblables à des niches. On y accède par une passerelle qui est obstruée par une porte grillagée. En escaladant la porte, le couteau entre les dents, je sens le grillage déchirer mon pantalon à l’entrejambe et me griffer le haut de la cuisse jusqu’au sang. J’avance jusqu’à la première cabane en titubant. Elle est fermée par un petit loquet que j’ouvre facilement avant de m’agenouiller et de plonger le bras à l’intérieur. Presque aussitôt, je retire mon bras en criant et me cogne le coude au bois de la niche. Je regarde ma main, elle est criblée de petites écorchures.
Fou de rage, je me lève et donne un coup de pied dans la cabane qui se déloge de son socle en ciment. Un autre coup de pied et elle en tombe en se renversant sur le côté. J’entends un fatras de battements d’ailes à l’intérieur et plusieurs volatiles sortent en caquetant dans le plus grand désordre. Je tente d’en attraper un, mais il s’échappe en battant des ailes et en caquetant plus fort. En courant, je trébuche et tombe la tête la première dans le petit étang. Il y a très peu d’eau ; je m’enfonce dans une épaisse couche de vase et de ce que je suppose être des excréments. En me relevant, je parviens à sauter sur l’un des canards qui passe à proximité et à le saisir. Alors qu’il se débat entre mes mains, je rattrape immédiatement mon couteau de cuisine et le frappe plusieurs fois. Après plusieurs coups, je relâche l’oiseau qui se met à courir en tous sens. Je lui assène un coup de pied avant de le reprendre contre moi et de lui ouvrir la gorge avec le couteau. Son bec semble vouloir me frapper à plusieurs reprises. Je lance le canard à bout de bras sur la niche la plus proche ; il retombe avec un bruit mat. Puis, il se remet à courir, sa tête pend au bout de son cou et le sang s’échappe par la blessure béante de sa gorge. Je m’assieds, essoufflé, en le regardant mourir. Quelques instants plus tard, l’animal tombe. Je le ramasse et ressors du parc en effectuant le trajet inverse.
Dans la rue, le canard à la main, je m’aperçois que je suis trempé et couvert de vase et de sang. En rentrant chez moi, j’enveloppe le canard dans un sac plastique avant de le jeter par terre, sur le balcon.
Dans la cuisine, ma viande a commencé à attacher à la marmite. C’est l’heure du plat de résistance. J’en ai fait pour cinq, je ne le finirai pas. Je m’en sers juste une assiette et je vais prendre une douche pendant que ça refroidit. Je reviens ensuite m’asseoir par terre au salon, devant la télé. Je ne garde à portée de main que les choses essentielles, la bouteille de rouge, dont j’avale une grande lampée, la bouffe et le téléphone.
Neuf heures et demie et t’es déjà bourré, c’est scandaleux. Manquerait plus qu’on sonne chez toi. 
Je regarde fixement les personnages des posters sur les murs en attendant qu’ils me parlent. Je voudrais tellement refaire quelque chose dans ma vie, et je ne sais pas quoi. J’ai passé ma jeunesse à me dire que j’allais arriver à quelque chose de bien. Maintenant, je me dis que ce n’est pas si sûr, mais alors pas sûr du tout.
Je voudrais crever sur place pour refaire quelque chose autrement, mais je ne sais pas quoi.
Dans dix ou vingt ans, j’aurai une vie tranquille, une famille et une maison. Quand je repenserai à cette soirée, je me dirai : « Qu’est-ce que j’étais con ! »
Ce que je suis mal, je n’arrive même pas à finir ma viande et le vin commence à me remonter dans la gorge.
Ras le bol du pinard. Je vide le reste de la bouteille dans l’évier et la pose à côté du cadavre de la bouteille de blanc. Dans mon freezer, il y a un reste de vodka, exactement ce qu’il me faut maintenant. Après, ça ira mieux.
Je craque. J’empoigne le téléphone et le pose sur mes genoux. Je reste comme ça cinq bonnes minutes. Finalement, je décroche, compose ton numéro. Je sais que je ne dois pas faire ça et que quoi qu’il se passe, ça sera pire ensuite. Mais ça sonne ; je tremble un peu. Une sonnerie. Mon corps ne me tient plus, je m’affale sur le tapis. Deux sonneries. J’attends en fermant les yeux.
Trois sonneries, quatre, ça décroche et j’entends ta voix enregistrée, c’est le répondeur. T’entendre m’enfonce un petit poignard dans le bide. BIP ! C’est à moi de parler :
— ... 
Je ne respire plus, je sais seulement que je suis dans ton appartement. Tout ce que je vais dire maintenant sera catastrophique.
— ... 
Je raccroche, je repose le téléphone. Je n’aurais pas dû faire ça. Et merde. L’appart tourne autour de moi, je sens le vide. J’ai juste le temps d’attraper la bouteille de vodka, et je retourne dans la cuisine.

Je referme la porte sur moi. Un bouton de gaz, c’est si vite allumé que je ne me suis même pas rendu compte du geste.
Ça pue un peu, mais je m’y habitue vite. C’est le seul instantané qu’on puisse se payer quand on n’est pas suicidaire de nature. Moins cher que les médocs, moins sale que le flingue.
Je m’assieds sur le carrelage glacé, contre la vitre du balcon. Je termine la bouteille de vodka et je sombre.
En fond, il n’y a plus que le souffle régulier du gaz et Gabin, au travers de la porte, en train de boire avec Belmondo.
Ma vie ne défile pas devant moi comme dans les films. Je pensais que c’était plus excitant que ça de se sentir mourir. En fait, c’est plutôt naze comme sensation, décevant même, et le gaz, ça fout un peu la gerbe. Tant pis.
Mes yeux se ferment doucement, je me réveillerai ailleurs. Je suis tellement torché que je m’en fous complètement.
Ça me fait un peu chier de faire ça à la période de Noël, comme la majorité des gens. En fait, ce qui m’emmerde surtout, c’est de ne pas savoir pourquoi j’ai décidé de faire ça, puisque je ne me résous pas à penser que c’est seulement à cause de toi. C’est d’un romantisme à deux balles qui me fout en l’air. Vraiment.
Finalement, avec ce que j’imagine être mes dernières forces, je me lève d’un bond, j’éteins ce putain de gaz et je sors en courant sur le balcon.

L’air froid de l’hiver pénètre dans mes bronches comme un vent glacé sur la peau nue. Je suffoque quelques secondes et je tombe à genoux, transi de froid, étouffé par l’air pur.
L’oxygène me transperce de part en part, je n’ai jamais eu mal comme ça. Je pleure comme un gosse et je sens que je vais gerber.
Deux secondes plus tard, je vomis presque tout ce que j’ai ingurgité depuis le début de la soirée. Mon grand-père avait raison, tout se mélange à la sortie. À chaque fois que je tente de reprendre ma respiration, je vomis encore, ça ne semble plus vouloir s’arrêter.
Quand ça se termine enfin, j’essuie mes larmes, j’essuie mon visage, et je m’étends sur le balcon. Il fait vraiment très froid ce soir et ça serait quand même con de crever de froid. Je vais rentrer et prendre une douche. Je vais prendre une douche, je vais encore gerber les restes de ma cuite, et puis je mettrai un peu d’encens, j’aérerai la cuisine avant d’aller me mettre au lit.
Demain, je ne sais pas ce que je ferai. Par contre, je ne boufferai plus de foie gras et j’adopterai peut-être un canard, ou une chèvre. Ou peut-être que j’essaierai d’être un peu moins con, on verra. Et puis, peut-être que demain tu m’appelleras, ou que tu passeras me voir pour me faire une surprise. Je ne sais pas si j’y crois vraiment. Mais peut-être que c’est ça, sans doute que c’est toi qui me maintiens en vie, pour m’empêcher de faire des conneries.

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Marie Quinio · il y a
C'est génial ce texte, bravo !!
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J.M. Raynaud · il y a
je me suis délecté.
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Marie-Cécile MYARD · il y a
je m'abonne à vos textes !
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Christine Śmiejkowski · il y a
Je l'ai découvert par hasard et je me suis demandée où j'arrivais aux premières lignes mais je n'ai pu m'empêcher de continuer encore et encore.
Et quand un texte est bon, on le lit, d'une traite sans s'ennuyer et jusque la fin, même s'il est long...
Ce fut le cas pour le vôtre !
Bravo...

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Lolanou · il y a
Se vautrer dans les mots comme dans la boue... quel désespoir !
J'ai beaucoup aimé.

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Charles Dubruel · il y a
Quel sens de l'observation ! et quelle belle imagination ! bravo, je me suis abonné
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Arnaud Desanglades · il y a
Merci Charles ! Je ne suis pas très prolifique mais il paraît qu'il faut savoir faire sa promo, alors vous pouvez jeter un oeil à l'occasion sur ma relation compliquée :)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/relation-compliquee

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Sylvie Neveu · il y a
Nom de dieux avec un X à dieux parce que un seul d'entre eux ne suffirait pas ! Quel superbe talent culotté.... non pas de velours mais de fibres qui grattent et qui démangent !
Quelle magnifique crudité de mots qui trempent dans une sauce qui n'est ni sucrée ni emmiélée ni guimauvée mais terriblement salée et pimentée, ça pique, ça chatouille le gosier et c'est bon.
C'est bon parce que c'est rare. C'est même exceptionnel et ceci je l'écris parce que je le pense avec une sincérité absolue.
C'est tout ce que j'aime ! Une écriture libre et tellement éloignée des convenances.... mais.... quand même.... attendez moi un instant.... pas longtemps.... je reviens....
..... me revoilà, je suis partie vomir.... puis une douche.... puis un tartinage mou sur une tranche de pain... du pain bio, celui qui est plus cher que l'autre, qui est plus compact et plus carré aussi, plus marron et très très bobo... .puis une lampée de très bon pinard parce que tant qu'à picoler autant ne pas faire l'économie du meilleur, bordel de merde et puis ce n'est pas tous les jours qu'on claque cent quatre vingt dix sept euros et soixante quatorze centimes.... ah et puis, cette odeur de gaz qui fuite.... re attendez moi, s'il vous plait.... j'y retourne.... putain.... c'que j'ai mal aux tripes... et cette odeur de brulé au fond de la casserole.... me voici dehors..... fait froid.... je revomis par la fenêtre, un homme passe en dessous.... c'est con....
Le singe en hiver.... bé, c'est un peu vous.... je reconnais vos ébriétés imbibées comme une éponge trempée dans une barrique en bois de chêne, accroché que vous êtes à la grille, subcomateux.... oui, c'est vous.... Ah, vos choses de la vie !!
Et si vous n'aviez pas arrêté le gaz.... ah.... je n'aurais pas partagé ce magnifique instant avec vous.... z avez bien fait de l'arrêter le gaz....
Merci mille fois mais.... pourquoi n'ai je plus rien à lire de vous ?

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Arnaud Desanglades · il y a
Parce que je viens d'arriver :) et franchement je n'avais pas prévu de rester, mais j'ai changé d'avis, ça m'a même fait écrire mon premier texte depuis dix ans, mais vous l'avez lu, puisqu'il vous a amené ici... http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/relation-compliquee

Allez, un peu de pub au passage:)
Merci pour ce beau commentaire sans poudre de perlimpinpin et plein de vraies émotions.

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Sylvie Neveu · il y a
En fait, moi aussi, je suis là depuis très peu de temps... Restez, je vous en prie.... Ecrivez encore.... Bien-sûr que je l'ai lu votre " Histoire compliquée ".... Une si belle surprise !
Merci à vous..... Maintenant, j'attends.... Position souple sur les jambes.... bras croisés sur l'abdomen.... tête bien droite.... sourire malicieux.... Regard vissé sur vos inspirations.... j'attends la suite !!!
Passez une jolie soirée !

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Adrien de saint Alban · il y a
J'ai beaucoup ri .L'absurde est un puits sans fond.Il suffit d'une bonne pioche et du talent.

Oui, j'ai beaucoup ri.

Adrien de saint-Alban

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Claudine · il y a
Tranches de désespoir et bol à la fin, l'addition est salée pour un nouveau réveil. Chapeau pour votre crescendo "à bout de souffle".
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Odile Duchamp Labbé · il y a
Je m'étais absentée, de retour je découvre votre texte criant de vérité. Superbe écriture. Un progression sur le fil. Vraiment Bravo et félicitations pour votre palmarès.

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