Flocons et coquillages

il y a
3 min
77
lectures
6
Recommandé
Le soleil est haut dans le ciel. La mer, qui s’est maintenant totalement retirée, a laissé place à la baie immense. Théo, accroupi, fourrage nerveusement dans le sable humide et en extirpe des dizaines de coques qu’il jette dans un seau, sous des vivats adressés à lui-même.

— Allez Théo ! Maintenant il faut y aller, dit Maminette. Papa et Maman nous attendent pour le déjeuner. Il est déjà midi et demi.

— Attends. Pas tout de suite…

— Mais si chaton, on doit y aller maintenant. Montre-moi ce que tu as... Mais tu es un vrai champion !

Après de longues tractations, la grand-mère guide les pieds de Théo dans ses tongs et, passant en revue les mille et une façons de préparer les coques, prend le chemin sablonneux du retour, tenant Théo dans une main, et le seau dans l’autre.

« C’est nous ! » dit Théo en arrivant dans la maison après avoir arraché le Graal des mains de sa grand-mère. Portant le seau à bout de bras, il attend les acclamations admiratives de Maman. Et c’est une succession de « Mais tu es incroyable ! », « Tu les as pêchées tout seul ? », « Le petit génie des plages ! » qui l’accueille.

Rassasié de compliments, après avoir chassé sable et sel dans l’eau savonneuse, Théo passe à table, se jette goulûment sur le rôti purée tout en pensant aux coques dont on lui a promis qu’elles constitueraient l’essentiel du dîner.

Alors que Théo sort de table et qu’on a couché la petite Lilly pour sa sieste, Papa s’exclame soudain :

— Mais j’allais oublier Théo, quelqu’un a déposé un paquet pour toi !

— C’est quoi ?

— Je ne sais pas. C’est un cadeau.

Théo prend le paquet, le regarde sans trop comprendre pourquoi ni comment un cadeau est arrivé pour lui. Il arrache fébrilement l’emballage multicolore. Un joli petit coffre en métal brossé apparaît, avec des pierres de toutes les couleurs, enchâssées dans son couvercle. Théo essaie d’ouvrir le coffret avant de s’apercevoir qu’un cadenas doré s’y oppose fermement.

— C’est quoi ? répète Théo, désorienté.

— Mais je ne sais pas, dit Papa. Un grand monsieur, très costaud, avec une longue barbe blanche, un bermuda à fleurs et un chapeau de paille a sonné ce matin. Je lui ai ouvert, il m’a tendu le paquet en disant : « C’est pour Théo. » Tu connais ce monsieur ?

— Mais non, répète Théo, le regard pensif.

— Il a dit qu’il venait toujours ici l’été pour se reposer. Car il paraît qu’il travaille énormément l’hiver et qu’il a vraiment besoin de souffler dès que le printemps arrive. Puis, bizarrement, il a ajouté : « Mais je crois que j’ai oublié de donner ça à Théo. » Et puis il est parti dans une longue histoire de sac, dont une poche était mal fermée, ce qui fait qu’il aurait semé quelques paquets sur le chemin, lors d’une journée particulièrement chargée, enfin je n’ai pas tout compris…

— Mais regarde, dit Théo en tendant le coffret à son père, on ne peut pas l’ouvrir !

— Tu as raison, c’est embêtant. On essaiera de trouver une solution.

A six ans, on est plein de ressources. Les joies, les peurs, les questions sont prises dans le tourbillon de la vie, et rien n’est assez fort pour nous maintenir dans l’instant présent. Théo décide de laisser de côté le coffret, puis va jouer dans le jardin.

Passent les jours et passent les semaines, comme dirait Apollinaire, et le joli coffret devient un compagnon inséparable de Théo, restant néanmoins dans son halo de mystère. Théo le regarde, le touche régulièrement. Il connaît maintenant le relief de chaque pierre de son couvercle. L’autre soir, il a demandé un chiffon à Maman car il trouvait que le cadenas avait perdu de son éclat. Et il a frotté pour le faire briller, comme Papa fait avec sa voiture. Ses parents et Maminette semblant avoir définitivement abandonné l’idée de le secourir, il l’a montré à Edouard, Léa et Vicky, pour faire appel à leur inventivité, en vain.

Parfois, le soir, avant de se coucher, Théo s’approche doucement du coffret et lui murmure ses secrets les plus intimes, ceux qu’il ne veut pas dire à Maman, ni à Edouard. Et à force d’attention, de complicité, il espère un peu qu’à un moment, d’une façon ou d’une autre, le coffret finira par livrer également les siens.

Arrive décembre. Théo regarde la neige tomber lentement et prie pour qu’elle tombe plus vite, pour être plus vite à Noël. Finalement, la neige s’arrête de tomber, mais Noël arrive quand même.Tandis que Papa et Maman mangent du poisson orange et du pâté, lui Théo, déguste son repas de rêve, qu’il a commandé tout spécialement pour cette veille de Noël : des œufs à la coque, des mouillettes, des frites, et la mousse au chocolat de Maman, la meilleure du monde !

Théo dépose ses chaussons au pied du sapin, puis file dans sa chambre où il attend l’histoire et le câlin de Maman, et « Coquillages et crustacés », sa chanson préférée, qu’elle fredonne pour lui chaque soir.

Dès le réveil, Théo se précipite en bas. Maman et Papa sont déjà là avec Lilly, et les cadeaux aussi, s’étalant autour du sapin. Pendant une demi-heure, chacun ouvre ses paquets, tout le monde s’embrasse et se remercie. Théo rassemble le jeu de construction, la BD et le ballon qu’il a reçus, se lève et enfile ses chaussons. « Aïe, dit-il, il y a quelque chose dans mon chausson. » Et quand il retourne le chausson, une petite clef dorée tombe sur le tapis.

Théo réfléchit quelques instants puis monte soudain à l’étage, et va chercher le coffret qui partage sa vie depuis quatre mois. Il redescend puis, face à Papa et Maman interloqués, insère la clef dans le cadenas qui s’ouvre comme par magie. Théo découvre alors enfin le contenu du petit coffre : des places pour aller au cirque et une boîte à musique qui joue « Coquillages et crustacés » quand on l’actionne. Théo le referme délicatement. Il voit bien que ses parents n’ont pas compris ce qu’il se passait et n’ont pas fait le lien avec le visiteur mystérieux de cet été. Mais lui, sait, et il pense déjà à cette nuit de l’été prochain où il sortira discrètement de la maison pour voir s’il n’y a pas de traces de traîneau sur le sable.

Recommandé
6
6

Un petit mot pour l'auteur ? 3 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Nili ROBERTS
Nili ROBERTS · il y a
J'ai énormément aimé! C'est très bien écrit et très joli! :)
Image de Mapie
Mapie · il y a
Jolie histoire! Merci pour ce petit moment"
Pouvez-vous me dire ce que vous pensez de "Emilie"?

Image de Arlo G
Arlo G · il y a
Une belle découverte au détour des nouvelles recommandées. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poèmes * sur un air de guitare* retenu pour le prix hiver catégorie poésie et * j'avais l'soleil au fond des yeux* de la matinale en cavale. Bonne soirée à vous.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux

Vous aimerez aussi !