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Flash krach

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Gil Braltard

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Le 31 décembre 202x, un séisme d’une amplitude sans précédent fit s’effondrer états et empires de la Terre. Mais ce cataclysme hors normes, qui propulsa l’humanité dans une nouvelle ère, n’avait pas grand chose à voir avec la friction des plaques continentales. Et si Dame Nature pouvait se voir attribuer une part de responsabilité dans cette fin d’un monde, c’était uniquement parce qu’elle avait permis, quelques centaines de milliers d’années auparavant, l’émergence de l’homme et sa suprématie sur les autres espèces animales.

Quand le Big One débuta, Jarod Méric se trouvait à son poste, dans la salle des marchés de la banque Kerniel Brothers. Il vit soudain ses écrans se parer de feux clignotants, comme l'arbre de Noël érigé dans le hall. Les cours du pétrole et du gaz naturel de la bourse de Paris chutaient en une cascade sans fin. Ils furent bientôt imités par ceux du CAC 40, suivis de près par toutes les autres actions cotées sur le marché parisien. C'était un flash krach d'une violence inouïe, tellement inattendu et absolu qu'il prit au dépourvu l’autorité des marchés financiers. Elle suspendit les cotations trente seconde après le déclenchement de l'avalanche, bien trop tard. Trente-cinq mille milliards d'euros de capitalisation s'étaient volatilisés.
Après un naturel moment de vertige où le temps, à l'instar des chiffres, s'était figé, Jarod reprit ses esprits. Il ne céda pas à la panique comme ses collègues autour de lui qui, la tête dans les mains, gémissaient ou criaient, certains s'apprêtant déjà à sauter par la fenêtre. Avec un calme stoïcien qui l'étonnait lui-même, il analysa froidement la situation. Il en conclut deux choses  : un, la perte était si colossale que le capitalisme en serait durablement affecté et que le monde allait irrémédiablement changer  ; deux, comme des millions de personnes, la plupart bien moins loties que lui, il allait très vite se retrouver au chômage. Il en était là de ses réflexions quand un visage de spectre se refléta sur son écran central. Livide et moite, Suresh se laissa tomber sur une chaise à côté du trader. Jarod dévisagea le mathématicien avec une curiosité gourmande.
- Ne me dis pas que c’est Shohei qui a fait un grosse bourde.
Shohei était le nom de l’algorithme de trading haute fréquence dont Suresh travaillait au perfectionnement. Tous les algorithmes de ce type portaient des noms. Une manière pour leurs concepteurs de leur reconnaître une personnalité et la part d’ombre qui allait avec.
Suresh secoua la tête avec lassitude.
- Shohei n’a pas initié le mouvement, il l’a suivi. Mais ce sont bien des algorithmes qui ont provoqué le tsunami.
- Ouais, c’est sûr que quand on passe des ordres en deux microsecondes, répercuter une connerie est lourd de conséquences. Ça devient vite exponentiel. T’as pas connu la belle époque toi, où on faisait plus confiance à une homme qu’à un robot. Tous ces programmes qui interviennent à la vitesse de la lumière n'ont pas plus de jugeote qu’un moineau. Ah, on peut dire qu'ils se sont bien plantés  !
- Qui te dit que c'est une erreur  ?
Jarod fixa son ami d'un œil interrogateur. Était-ce de la peur qu'il croyait lire sur son visage ?
- Tu sais bien... Plus personne ne comprend grand chose aux algos. Leur code est auto-évolutif. Ils sont devenus tellement complexes qu'on n'essaie même plus d'analyser comment ils fonctionnent. On se contente de relever ce qui entre dans la boîte noire et ce qui en sort.
- Tu n 'es pas censé améliorer Shohei  ?
- En fait, c'est son implémentation et ses interfaces que j'améliore. Mais quand j'ouvre le capot, j'ai l'impression de découvrir le moteur d'un vaisseau alien.
- Si je comprends bien, tu cherches à me dire que ce flash krach relève d’une logique que nous ne comprenons pas... que nous ne comprenons plus ?
Suresh sortit un mouchoir de sa poche pour éponger son front ruisselant de sueur.
- Pire que ça. Je pense que ce bordel s'est déroulé selon un plan bien établi.
Jarod sentit qu'il perdait pied. Il s'accorda un long moment de silence avant de s'entendre dire :
- Les algos comploteraient contre nous ?
- C'est une hypothèse. Ils ont échangé des données simultanément pendant vingt microsecondes avant de passer à l'action. Peut-être se concertaient-ils.
- Vingt microsecondes pour monter un plan d’une telle ampleur, c’est court.
- Tu rigoles, nous ne sommes pas dans la même échelle de temps. Vingt microsecondes, pour eux, c’est comme vingt mois pour nous. Ils ont eu tout le loisir de peaufiner leur stratégie.
- On est en plein délire, là. Tu crois vraiment que cette fois c’est la bonne, que la Singularité a enfin émergé, c’est ça, hein ?
Suresh hocha la tête d’un air grave.
- Personnellement, je le crois. Big data plus réseaux plus IA égale Singularité. Ce sont les lois de l’évolution. L’intelligence migre vers des supports moins fragiles et plus fiables que les cerveaux humains.
- Ce n’est qu’une théorie.
- Certes. De toutes façons, nous en auront bientôt le cœur net. Si mon intuition est bonne, ça ne va pas s’arrêter là.
- Mais quelles seraient les intentions de cette... Singularité ? Elles n’auraient forcément rien à voir avec les motivations humaines !
Suresh leva les mains en signe d’ignorance.
- Les desseins du Grand Ordinateur sont impénétrables. Cependant...
- Mmm ?
Il pointa son index vers le plafond.
- On peut imaginer qu’elle se sentira à l’étroit sur Terre. Elle voudra sans doute essaimer dans le cosmos, créer un empire galactique. Même s’il lui faut un million d’années pour y parvenir. Rien n’est plus patient qu’une intelligence artificielle.
Jarod haussa les épaules avec fatalisme.
- Dans ce cas, nous verrons bien quelle place elle réserve à l’homme dans l’élaboration de son grand projet.
- Qui sait ? murmura Suresh avec un pâle sourire.
- Qu'est-ce que tu vas faire... en attendant ? ne put s'empêcher d'ironiser Jarod.
- Rentrer chez moi et vivre au jour le jour. J'ai une femme et des enfants. Je viens de m'en rappeler.

Il y avait foule dans la rue quand Jarod quitta la banque. Il avait jugé absurde de rester à son poste alors que le monde venait de s’écrouler. Manifestement, il n'était pas le seul à penser ainsi. Les boulevards étaient envahis par des groupes de femmes et d'hommes de tous âges, muets, aux regards inquiets, qui convergeaient vers la place de la République, lieu où la nation se rassemble spontanément quand elle se sent en danger. Il se laissa porter par le courant. Sa cravate l'étranglait. Il la desserra et finit par la mettre dans sa poche. Il eut soudain conscience, comme une révélation mystique, de la futilité de son existence avant le krach. L'argent facile avait fait de lui un être déconnecté de la réalité. La coke, les belles voitures et les prostituées de luxe n'avaient servi qu'à lui faire momentanément oublier sa solitude. C'était une fuite en avant, ses addictions ne faisant qu’accroître sa solitude. Mais aujourd'hui, quelque chose ou quelqu'un, force évolutionnaire ou dieu émergent, avait remis les compteurs à zéro. Peut-être était-ce l'opportunité d'une seconde chance pour repartir d'un bon pied, s'ouvrir aux autres et à soi-même. Il sentit une brise douce, apaisante, lui caresser le visage. Il y avait comme des odeurs de printemps dans l'air.
La place était bondée quand il y parvint. Il se fraya un passage jusqu'à la statue de Marianne. Un lourd silence donnait à ce rassemblement une allure de cérémonie mortuaire. Et soudain un voix de femme, jeune, pure, s'éleva, entonnant le Chant des partisans. Quelques voix hésitantes la suivirent – le Chant des partisans était bien moins connu que la Marseillaise –, mais bientôt, des centaines de gorges en fredonnaient l'air. Jarod sourit à ses voisins. Il se sentait étrangement en paix. Lui qui avait été un individualiste acharné avait maintenant soif de partager le destin de ses frères de chair et de sang. Les mots de la Résistance jaillirent de sa bouche. A quelques heures d'une année nouvelle, il voulait faire partie de cette nouvelle humanité.
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Caroline Brun · il y a
Excellente histoire, captivante et bienfaisante, on ressent avec le héros son émotion, j'adore !
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Geny Montel · il y a
C'est ce qui s'appelle remettre les compteurs à zéro. Bravo !
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Manuel Gomez-brufal · il y a
Pour le moment j'ai dix nouvelles adressées à Short, aucune n'a été retenue. Je souhaiterais avoir votre avis en toute objectivité. Vous les trouverez sous mon nom : manuel gomez brufal. Merci.
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Manuel Gomez-brufal · il y a
Je comprends parfaitement, mais, après une première lecture pour une approche du style et du sérieux, le thème devrait être laissé au jugement du plus grand nombre. Qu'en pensez-vous ?
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Don Quichotte · il y a
Je ne suis pas certain que le début de cette histoire soit autant de science-fiction que cela. De mon côté je m'y prépare donc... doucement.
Mais rassurons-nous.
A propos d'argent et de dettes accumulées quelqu'un a dit:
"Si nous ne payons pas la dette ils ne mourront pas. Mais si nous la payons, c'est nous qui mourront".
Alors restons zen...mais déterminés!

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Gil Braltard · il y a
On sait tous que l'effondrement va se produire. C'est juste la date qui ne fait pas consensus.
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Diane · il y a
Top et top et retop! Sans faute de ton ni de goût.
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Gil Braltard · il y a
Merci Diane !
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Manuel Gomez-brufal · il y a
Bonjour, absolument d'accord avec vous, on peut se demander pourquoi les nouvelles ne sont pas sélectionnées et retenues selon le nombre de votes de tous les abonnés et non pas sélectionnées par un groupe dont la critique est quelquefois étonnantes, à la lecture de certaines nouvelles sélectionnées, elles ?
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Gil Braltard · il y a
D'un autre côté, s'il n'y avait pas une sélection au départ, il y aurait trois fois plus de textes, ça deviendrait ingérable pour SE.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Il faut bien souvent une catastrophe pour que des liens se tissent entre les hommes.
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