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Flageolets verts (extra fins)

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UN

Sabrina s’immobilisa. Devant elle, les boîtes de conserves ouvertes, alignées avec un soin extrême sur le plan de travail de la grande cuisine. Alors qu’elle envisageait de les compter, sa vision commença à se brouiller et tout son corps fut soudainement traversé par d’étranges sensations. Sidérée, elle n’avait pas le souvenir d’avoir un jour déjà éprouvé de telles impressions. Ce n’était ni désagréable, ni douloureux. Elle ressentait simplement des choses absolument inconnues et très difficiles à définir. « Tout cela émane de forces invisibles mystérieuses », se dit Sabrina. A défaut d’explication, il fallait bien que son esprit émette une hypothèse, même ridicule.

La vision de l’arrangement des boîtes ou de leur contenu (des flageolets verts extra-fins répandus dans un plat) voire de l’ensemble déclenchait mille idées dans la tête de la femme, parmi lesquelles une sensation saugrenue et exotique dominante : celle d’avoir maintenant une main gauche artificielle. Main factice en matière synthétique, parfaitement greffée, « raccordée » à son avant-bras. Prothèse de couleur chair semblable aux mains de ces mannequins habituellement exhibés dans les vitrines des magasins. Même aspect général, même imitation grossière avec les doigts collés les uns aux autres. Seule la texture différait : la « fausse » main de Sabrina semblait recouverte d’une espèce de peau de daim. Elle inspira l’air environnant avec force. Cela eut pour effet d’estomper le voile gris devant ses yeux. Elle était en même temps tétanisée et rassurée en prenant conscience d’une nouvelle réalité toute provisoire, selon son intuition. De la puissante cascade de pensées débridées et confuses se présentant à elle, une formule magique émergea :

- Je veux retrouver la vraie !

Sans s’en rendre compte, elle avait presque crié. Après cette plainte proférée d’une voix aiguë, son être tout entier s’apaisa à l’instant même où une présence se fit remarquer ; celle de son mari, René. Elle ne semblait pas consécutive à son appel. René était peut-être là depuis un long moment car il n’avait nullement fait irruption dans la pièce. Son visage serein affichait une expression de personnage de dessin animé, un de ces personnages de cartoon particulièrement agile et rapide, capable de parcourir très facilement une distance folle d’une seconde à l’autre, capable d’être à la fois dans un endroit et ailleurs.

Devant le grand nombre de boîtes de conserves ouvertes, des flageolets verts extra-fins, René ne posa aucune question. Comme sa femme, il pressentait des invités particulièrement goulus. Aussi leur donner satisfaction en leur proposant de la quantité s’avérait indispensable. Les époux n’échangèrent aucune parole. Tous deux savaient l’arrivée imminente de cet étrange couple, rencontré au bord du canal à cause de leur petit teckel.

René laissa sa femme vaquer aux préparatifs du repas. Celle-ci le suivait du regard alors qu’il quittait la cuisine. Un détail retint son attention : une de ses jambes bien que cachée par son vêtement, un pantalon en coton bon marché, semblait inhabituelle. Ce n’était probablement plus une jambe mais une patte de chèvre, quelque chose de cet ordre. Une idée sotte déclenchée par des forces invisibles et mystérieuses à l’œuvre dans la cuisine mais aussi dans le monde entier, indéniablement. En portant sa main gauche au niveau de ses yeux, Sabrina fut rassurée : plus de prothèse, juste sa véritable main toute naturelle. N’empêche qu’elle restait convaincue que la main, « sa main » en plastique couverte d’une sorte de peau de daim, reviendrait de manière intermittente. Il en serait de même pour la jambe de René. Ce dernier, Sabrina ne l’ignorait pas, n’avait pas encore connaissance de ces énergies nouvelles apparues spontanément, ici et ailleurs, pour d’obscures raisons. Etait-ce d’ailleurs indispensable ?

DEUX

Les nappes de brouillard envahissaient les champs pour déborder sur la petite route et donnaient au paysage désespérément plat – une zone probablement sous le niveau de la mer, un air lugubre. Roger conduisait péniblement la voiture d’une autre époque tandis que sa femme ensommeillée, Anna, lui distillait régulièrement des réflexions sans importance. Au sortir d’un virage serré, les phares du véhicule illuminèrent en même temps, un petit animal au milieu de la route et un grand mannequin fait de bric et de broc accroché à un pylône électrique. Quinze mètres plus loin, un panneau artisanal d’une écriture ripolinée maladroite fut la réponse aux questions encore latentes du conducteur et de sa passagère : « Attention à nos enfants ! ». Il n’y eut aucun commentaire. Juste un silence d’environ deux kilomètres, jusqu’au fameux croisement.

- Voilà le stop !
- Alors c’est à gauche et encore à gauche, ajouta Anna avant de reprendre une posture léthargique.

Ils avaient étudié longuement l’itinéraire avant de se préparer, de bien s’habiller. Et la maison qu’ils cherchaient, la première d’un petit quartier résidentiel, se trouvait maintenant devant leurs yeux, conforme à la photographie envoyée par Sabrina.

- N’oublie pas de prendre les fleurs, fit Roger à voix basse.

Anna demeura interdite. Elle regarda longuement son mari et porta sa main au menton en signe d’étonnement.

- Nous en avions parlé et... Non ! Comment oses-tu ? Pas de fleurs, je préfère offrir une conversation cultivée, aidante tout en étant à l’écoute. Même ma coache est d’accord.
- Je sais tout cela mais au cas où tu changerais d’avis pour une raison que tu ne seras pas dans l’obligation d’expliciter, je t’informe qu’il y a des orchidées sur la plage arrière.

Leur présence immobile près du véhicule se prolongeant, les chiens du quartier commencèrent à aboyer dans la nuit. Avant de se diriger vers la porte, Anna murmura, inquiète :

- Quelle couleur, ces orchidées ?
- Mauves.
- Alors, aucune erreur n’a été commise. Tu as toute ma confiance et mon estime. Cette offrande ne doit être utilisée qu’en dernier recours. Euh, Roger ?
- Quoi donc ?
- C’était quoi cette petite bête sur la route ? Un lapin ?

TROIS

A l’appel de la sonnerie, Sabrina et René se précipitèrent vers la porte comme deux gamins excités. Le curieux couple formé par Anna, d’une extrême nonchalance, et Roger - complètement pétrifié, se tenait endimanché sur le seuil. Par des incantations de bienvenue, ils furent énergiquement invités à se détendre, avancer, entrer, se mettre à l’aise, faire comme chez eux. En un clin d’œil, tous se retrouvèrent installés autour de la table basse d’un élégant salon.
Les premiers échanges eurent pour sujet la route : le hameau était-il bien indiqué ? Le brouillard, gênant ? Non car Roger avait l’habitude de ceci ou cela, bref un type comme lui savait les choses ; celles-là, celles de la vie, toutes sortes de choses.

Et comment trouvaient-ils le quartier ? Oh, mon Dieu, question stupide ; la nuit on ne se rend pas compte de... Oh, mais, ce n’est pas grave, une autre fois, ils les inviteraient en journée et... Oui, c’est certain, en journée !

Après s’être livrée à un commentaire très général sur sa façon d’appréhender un itinéraire, « avec une carte, à l’ancienne », Anna commença à disserter sur l’actualité et les problèmes de société liés à notre époque. Une bien étrange époque où maints défis étaient à relever ; particulièrement ceux liés aux changements climatiques révélés par de récentes catastrophes. Sabrina, en l’écoutant avec la plus grande attention, prit à nouveau conscience de la réapparition de sa fausse main de mannequin. Mais personne ne semblait avoir remarqué la prothèse. Par politesse, peut-être ?

René entra dans le salon en claudicant : il apportait les apéritifs. Sa femme pensa immédiatement au syndrome de la « jambe » de chèvre et pâlit à l’idée de voir ses invités exposés aux désagréments provoqués par ces forces inconnues à l’œuvre dans tout son logis. Son teint incroyablement blafard déclencha la réaction inquiète d’Anna :

- Tout va bien ? Vous semblez tellement préoccupée ?

Devant les balbutiements gênés de son épouse, René proposa une explication en distribuant les verres :

- Lorsqu’on évoque les tsunamis ou autres typhons, Sabrina a tendance à paniquer et à imaginer le pire, surtout depuis qu’elle sait que notre maison est située sur des terres en dessous du niveau de la mer.

- Quelle idiote, je suis ! s’exclama Anna. Je suis confuse, vraiment ! s’épancha-t-elle d’une voix plus sereine en reprenant son air endormi. Moi qui affirme être à l’écoute, je n’ai pas vu, du moins pas saisi au bon moment, je n’ai pas capté les signaux que vous émettiez et...

Elle commençait à renchérir, à multiplier les formules d’excuses mais les interventions conjuguées de Sabrina et René firent aboutir le groupe à l’attendu consensus de circonstance : « nous ferions mieux de trinquer ! », complété par un « maintenant on se dit tu ! ».

Et en buvant, ils discutèrent pêle-mêle d’autres choses sans réelle conséquence, de ces films où destins tragiques et heureux se croisent dans le but d’édifier le spectateur sur les chemins de la vie en lui arrachant des larmes et de joie et de tristesse mêlées (car rien n’est tout noir ou tant blanc, c’est évident) tandis que Sabrina cachait sa main gauche sous une serviette en papier.

Roger ne parlait pas beaucoup. Roger ne parlait pas du tout. Un hochement de tête, parfois. Un petit mouvement nerveux de mâchoire, aussi. Une sorte de tic. C’est ce que René fit remarquer à sa femme lorsqu’ils se retrouvèrent en aparté dans la cuisine, un court instant afin de réapprovisionner en amuse-gueules leurs invités goulus.

- Ce type me fait penser au mannequin du virage, celui qui est accroché au pylône.

A voix basse, Sabrina lui demanda de ne rien dire d’autre et lui suggéra de regagner le salon au plus vite. Enfin, elle « osa » une allusion : comment allait sa jambe ? René, en bon personnage de dessin animé, ne semblait absolument pas comprendre la question. Mais elle lui expliquerait plus tard, lorsque les invités seraient partis, lorsque les esprits invisibles se montreraient moins présents. Lorsque le moment sera venu. Une explication qui demandera beaucoup de patience, beaucoup d’écoute, beaucoup d’efforts, énormément d’efforts. Mais était-ce réellement indispensable ? Pourquoi ne pas laisser l’avenir se dessiner ?

Avant de rejoindre René dans la pièce voisine, elle jeta un œil à travers la vitre du four : flageolets et saucisses cuisaient dans leurs jus respectifs.

QUATRE

René installé à son côté, bien assise dans son canapé mou face aux invités, Sabrina affichait désormais une attitude parfaitement détendue. Prête à vivre la deuxième partie de l’apéritif et prête – bien sûr – pour ce repas peu banal qu’elle pressentit cahin-caha mais plausiblement bref. Elle ne chercha plus à dissimuler « ses » mains gauches : la vraie qui devenait factice en trois secondes ou la fausse qui redevenait naturelle pour trois minutes. Ce n’était guère le « beau » discours d’Anna lendore ; insipide rabâchage abracadabrant sur l’acceptation de soi et de toutes les différences, qui expliquait un comportement si contrasté. Elle éprouvait même une indicible pitié pour cette « pauvre femme » : douloureux spectacle de la misère intellectuelle contemporaine accentuée par la fréquentation d’innombrables coaches « responsables » et par un arsenal inouï de misérables injonctions aux fragrances de pleine conscience et de bienveillance universelle.
Ce qui l’avait rassuré n’était autre qu’un premier message télépathique, sorte de SMS mental, en provenance de ces forces nouvelles et invisibles présentes dans son domicile depuis l’ouverture d’un ensemble de boîtes de flageolets verts. Ce fut un petit évènement. Etrange, certes. Néanmoins elle s’en accommoda instantanément. Le contenu de la dépêche était sans équivoque : le repas et toute la soirée se passeraient comme prévu ou plutôt « comme il faut ». Une information délivrée en toute fin de missive confirmait l’existence intermittente de la guibolle de chèvre de René.

Cela provoqua un sourire chez Sabrina.

Et c’est en arborant une mine réjouie qu’elle s’acharna à écouter la léthargique alors que d’autres messages arrivèrent au cœur de son cerveau. René faisait de même en fronçant les sourcils afin de feindre ou d’’exprimer un intérêt tandis que Roger plus que jamais fossilisé, dodelinait de la tête.
Il était temps de passer à table.

« Oui, maintenant, ça vous convient ? Encore un apéro, peut-être ? Non, alors vous vous placez où vous voulez ! Vous... Tu ! Ah ! Ah ! Ah ! Non mais, vous, lorsque c’est vous deux et tu, bien entendu, lorsque c’est toi. Hi ! Hi ! ».

Alors qu’Anna se déplaçait comme une somnambule et se montrait par-dessus le marché hésitante, une question retentit dans le salon. Médusées, trois voix synchrones répondirent par un «  Pardon ? ».

CINQ

Un vrai miracle. Roger avait parlé ! Sa demande amena l’ensemble des convives à se rendre à l’extérieur, juste devant la maison. Hors de question de le laisser, là, seul au milieu de la nuit fraîche. Tous décidés à l’accompagner – solidarité nuancée par un florilège de formules d’usage de sa belle endormie sur les méfaits du tabac, ils l’entourèrent et le regardèrent, avec un air d’importance, fumer une cigarette. Après chaque bouffée, il recrachait des volutes nourries à la manière d’un automate, d’une de ces machines de théâtre ayant pour seule fonction de produire un brouillard d’artifice.

Au beau milieu du quartier résidentiel enténébré, personne n’osa rompre le silence. Seuls les chiens les moins tolérants se mirent à aboyer de concert face à l’énigmatique attroupement immobile. Mais les ardeurs canines furent de courte durée devant les réactions courroucées de maîtres estimant la situation tout à fait normale voire banale : les voisins avaient bien le droit de se tenir à proximité de leur seuil.
Aussi, ces jappements hystériques qui n’étaient pas sans rappeler ceux du teckel de Sabrina et René, cédèrent la place au silence. Un silence strictement nocturne.

Lorsque Roger eut fini sa cigarette, il éprouva le besoin - Sabrina l’avait pressenti - d’évoquer ce pauvre teckel. Hélas, les rares sonorités de sa prosopopée restaient ou incompréhensibles, ou couvertes par les claquements provoqués par les matières plastiques de sa mâchoire de mannequin. Roger se transformait progressivement, c’était l’évidence. Sabrina, René et même la propre compagne de Roger, bien conscients de ce qui se produisait ici et maintenant, là et tout de suite, se résignaient « à faire l’autruche ». Non par peur mais par nécessité. Rien de bien grave.

Sous la lumière de la lune, ils regagnèrent d’un pas lent l’intérieur de la charmante maisonnée. On eût dit une procession, la marche cérémonielle d’un culte inconnu, une espèce de défilé rituel se déroulant juste avant un sacrifice. Humain, espérons-le.

SIX

Coup de chaud dans la cuisine. Flageolets verts extra-fins et saucisses à profusion pour les invités ! Fort heureusement, l’offre prévue par Sabrina se voulait très abondante. Aussi, elle s’affairait dans la cuisine (ne prêtant plus attention aux messages télépathiques d’on ne sait qui, pour dire on ne sait quoi), sortait d’autres plats d’un four particulièrement sollicité. Quant à René, il escomptait mettre à profit ce nouvel aparté – inespéré, à ses yeux – afin de commenter « la situation ».

- Qu’est-ce qu’ils se goinfrent ! Jamais je n’aurais pensé. Mais comment fait-il, lui, pour ingurgiter une telle quantité de nourriture ? Et tu as vu à quoi il ressemble, maintenant ? On dirait une grande marionnette ! Il n’a plus rien d’humain et néanmoins, il mange...

Sabrina décidait d’ignorer les remarques de son mari. Une explication aurait-elle d’ailleurs été utile ou claire ? Ella tenta de faire diversion en ramenant la conversation sur « le manger ».

- Au cas où, il y a encore des boîtes de flageolets verts dans la réserve. De quoi tenir un siège, chéri !

Face à ces propos, René se rebella brusquement. Ses paroles trahirent une réelle et sourde angoisse. Le visage écarlate, il somma sa femme de bien l’écouter, d’écouter ses paroles sincères et vraies, le genre de paroles délivrées lorsqu’on ouvre son cœur dans une émission de téléréalité.

- Chéri ! fit Sabrina, je sais ; tu penses perdre pied mais sache que tout ce qui arrive a une raison et je ne peux, hélas, t’expliquer là maintenant le pourquoi du comment. D’accord ?
- Et comment va ta jambe ? Hein ? ajouta-t-elle avec la volonté de piquer.

Cette dernière question provoqua la fuite de René : affronter Anna et son mannequin de mari était préférable. Hors de question d’évoquer sa... prothèse de caprin.

SEPT

- Avec tous ces flageolets extra fins dans le bide et je ne parle pas des saucisses, on risque fort de tous lâcher de sacrées caisses d’ici peu !

L’irruption égrillarde tomba d’un bloc et avec elle, un Roger recouvrant instantanément une apparence absolument normale. Il se dit complètement repus en remerciant Sabrina pour ce repas au delà de toutes ses espérances. Toute sa gestuelle riche en rictus nerveux annonçait la reprise d’une dissertation avortée à l’extérieur, juste après la pause cigarette.

La vue ou la « redécouverte » d’un Roger en chair et en os, plus que jamais présent, ne provoqua nulle surprise : pas de bouches béantes, pas d’ahurissements, pas même une once de fascination. Nos personnages s’étaient accoutumés à une nouvelle routine. Aspirés par une énergie d’essence obscure dont ils ignoraient tout, hormis Sabrina, ils se résignaient à cette réalité inédite, instable et changeante, comme ils avaient enduré une existence précédente pas plus insupportable.

Avant même l’imminent commentaire d’Anna, souhaitant sans doute placer une de « ses » formules acquises dans des sessions de développement personnel, Roger leva son verre. A la mémoire de Ticky. Ticky le teckel. Feu Ticky, celui qui fut à l’origine de leur rencontre amicale.

Il entama alors un récit d’une précision panoramique, récit caractérisé par l’emploi d’un vocabulaire encore plus graveleux. Rappeler comment il s’était garé en catastrophe au bord de ce canal à cause « d’une subite envie de chier » semblait lui procurer un indicible plaisir. Sans hésitation, il se livra à l’inventaire méthodique de presque tous ses gestes, de leurs conséquences et d’autres faits qui avaient pu se dérouler : se cacher sous un buisson pour se délivrer d’un gros tas fumant couleur caramel, humer sa propre odeur et la trouver exotique, se stupéfier à la vue d’un petit chien en perdition, plonger cul nu pour le sauver alors qu’Anna apportait des mouchoirs en papier. Devenir un héros « proprement » sans culotte pour avoir sauvé un toutou de la noyade. Voir les yeux de leurs maîtres reconnaissants embués de larmes et se voir, lui et sa femme, invités avec déférence.

Trois jours après, une voiture percutait le pauvre Ticky partit seul en promenade. L’animal malchanceux s’éteint à tout jamais au pied du pylône électrique, sous l’épouvantail bigarré.

Autour des restes du repas – des restes dont se serait bien régalé Ticky, mais l’irréversible est hélas la marque commune de nombre de drames – Sabrina et René remercièrent à nouveau Roger pour son acte de courage. Ce dernier pouffa de rire, une monstrueuse hystérie faite de tremblements et de gloussements grotesques traversa tout son corps. Lorsqu’une fumée verte s’échappa de sa bouche comme un geyser, il redevint une grande marionnette en matière plastique. Définitivement, cette fois, au vu de sa couleur cadavérique.

- Comme c’est triste ! Vous l’aimiez tant votre Ticky ! dit Anna en s’efforçant d’oublier son mannequin de mari.

Par des regards sincères, des mouvements simples et posés, elle annonça son départ. Mais juste avant, une dernière confidence s’imposait :

- Roger a oublié de vous préciser un détail, un petit quelque chose...

Ni Sabrina, ni René ne réagirent. Leurs attitudes respectives faites de calme et d’empathie inclusive amenèrent Anna à formuler son aveu.

- Votre teckel était à l’image de notre chien factice, ce toutou en plastique recouvert d’un velours caramel. Sur la plage arrière de notre voiture, il hoche toujours la tête lorsqu’on roule à toute vitesse sur les routes de campagne ! Et comme il est bien installé entre ses deux jolis coussins brodés d’orchidées mauves ! Oui ! J’y suis, moi aussi, tellement attachée vous savez !

Debout en une fraction de seconde, Anna fit volte-face.
Sabrina et René assistèrent silencieux à la levée du corps de Roger. Anna le transporta sur son dos avec détermination. Il fut déposé respectueusement à l’arrière du véhicule. Devant ce spectacle, René se gélifia sur le seuil de la chaumière. Sabrina le caressa discrètement de sa main gauche factice alors qu’au volant de la voiture, Anna amorçait sa mutation sans avoir eu le temps de fermer la portière.

Une sonorité familière vint chatouiller l’oreille de Sabrina. Hésitante, elle avança vers la carrosserie d’un autre âge. Un jappement ! Une vraie lumière envahissait son cœur lorsqu’un gentil teckel plein de vie sortit de la voiture pour lui sauter dans les bras !
En rentrant, elle laissa René – désormais statue de cire, sur le seuil. Elle lui précisa, avant de fermer la porte :

- On va regarder un petit peu la télé. Ca nous fera du bien. Attention si tu restes là, il fait si frais. Tu aurais bien besoin d’une écharpe. Mais, je te dis ça, je te dis rien ! Un vrai destin s’accommode mal de conseils issus de la plus plate banalité.
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
De l'autre côté du réel...
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Raymond De Raider · il y a
C'est le réel, notre réel, le réel de bien des gens. Mon réel.
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Chantal Noel · il y a
Pour le moins étrange, mais j'ai apprécié ma lecture.
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Raymond De Raider · il y a
Merci, mon prochain texte sera encore dans le registre de l'étrange. Je pense le terminer d'ici trois semaines...
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Chantal Noel · il y a
Alors à bientôt sous nos textes.
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Philippe Clavel · il y a
Un récit fantastique surprenant auquel on se laisse prendre jusqu'à une chute surprenante mais qui ne dissipe pas totalement le mystère
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Raymond De Raider · il y a
Vrai, mon intention était de ne rien dissiper, à quoi bon et pourquoi pas ? L'écriture doit rester - du moins pour moi - un espace de liberté parce que le monde réel est pas très joli. Ni joli ni enthousiasmant en dépit des incantations positives distillées partout telle une propagande sommant au bonheur...
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JACB · il y a
Oui en effet c'est étrangement étrange. J'applaudis des trois mains pour votre dithyrambique imagination Raymond et merci d'être venu soutenir ma veuve pour le court et noir !
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Raymond De Raider · il y a
De rien. A bientôt.
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Simone Palourde · il y a
Bonjour Raymond. Je l'attendais depuis longtemps ton dernier texte. Toujours bien inspiré ! Bonne semaine et à bientôt !
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Raymond De Raider · il y a
Simone, comment allez-vous ?
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Raymond De Raider · il y a
Par contre, je suis très rarement sélectionné pour un prix quelconque... Dommage.
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Raymond De Raider · il y a
Merci Simone, j'espère que vous allez bien. Comme vous le constatez, j'écris de préférence de "l'étrange". Rien de tel !
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