Fixette

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Salut à tous C'est ici que vous pourrez 'prendre de mes nouvelles' Servez-vous! Ne vous gênez pas. Quand y'en aura plus, j'essaierai d'en refaire  [+]

Image de Hiver 2018 - 2019

Aujourd’hui c’est lundi. La plupart des gens détestent les lundis. Moi, je les aime surtout quand il faut aller travailler car je bous de revoir Marlène. Je chauffe mon lait chocolaté au four à micro-ondes. Une minute trente-quatre planté devant le minuteur digital à voir s’égrener le temps. Un rituel. Je suis obnubilé par son sourire, sa bonne humeur, ses longs cheveux que je préfère lâchés plutôt qu’en chignon, ses tenues variées et de bon goût. Sorte de mélange malicieux de strict et de frivole mettant en valeur sa féminité. Les formes généreuses de trois tranches dorées disparaissent dans le grille-pain, position trois. J’observe par en dessus la résistance qui progressivement se porte au rouge vif. Elle me captive par son côté farouche, mélancolique, parfois mystérieux quand son esprit l’emporte ailleurs, loin de nos réunions ennuyeuses. Où se transporte-t-elle ? Comme j’aimerais pouvoir la suivre jusqu’à la porte de sa thébaïde. J’ouvre pour prendre le beurre à tartiner dans le réfrigérateur. Il est trop dur. Le frigo est presque vide. Vu le peu de repas que je prends chez moi. Quand je pense qu’avant il regorgeait de nourriture. Je la dévore des yeux. A la sauvette bien sûr vu que dans l’open space, elle est placée en face, à seulement deux postes du mien, sur la droite. Je me suis arrangé pour laisser un intervalle entre la lampe et mon écran. Juste assez pour l’apercevoir et rêver. Mon travail s’en ressent. Je suis obligé de rattraper le soir après qu’elle ait débauchée. Tous ces mémos pondus par le directeur de recherche à relire et à mettre au propre. Parfois, il peut me faire de bonnes tartines mais là, elles sont un peu trop roussies à mon goût. Ce grille-pain se détraque. Je devrais plutôt le régler sur la position : deux et demie afin d’écourter la cuisson. Elle commence très tôt et fini trop tôt. Pourtant elle n’a pas d’enfant à aller chercher. Elle n’en a pas, ça je le sais. Pas non plus de petit copain à ma connaissance. Frédérique disait un jour à Bérénice qu’elle vivait seule. J’ai attrapé ce fragment de conversation malgré moi car d’habitude, je fuis les cancans du bureau. C’était il y a quatre mois. Lorsqu’elle est arrivée dans le service et aussi dans mon esprit qu’elle a embrasé. Quand ça a brûlé, je n’aime pas. Je racle avec mon couteau à beurre. J’en mets plein sur la table. Je n’aime pas gratter. Mais je ne reste pas inactif. Comme quand on a dû travailler ensemble sur le projet Artémis. Je l’ai briffée très efficacement. Je pense qu’elle a apprécié ma disponibilité. J’avais du mal à ne pas me noyer dans ses grands yeux verts. Depuis que Caroline m’a quitté, il y a deux ans, je n’ai pas eu d’aventure amoureuse. J’ai très mal vécu cette séparation et la trahison de mon meilleur ami. Maintenant, j’ai fait table rase. Je passe l’éponge, J’ai récupéré des miettes. Caroline a presque tout gardé. J’ai vécu reclus ruminant ma haine avec un cœur de pierre. Maintenant qu’il s’est réchauffé, mon beurre s’étale bien mieux. Un coup d’œil à la pendule du four : Je suis dans les temps. Quatre minutes de retard à l’entrée du périph et c’est foutu. En plus avec les travaux sur l’avenue... Ça commence à bien faire cette déviation. Je peux dire qu’elle m’a transformé. Elle a installé un feu en moi, ranimé un espoir en l’avenir, une sorte de renouveau. Parfois, les rares fois où elle n’a pas apporté son repas, elle déjeune avec nous à la cantine. On est souvent face à face. Je ne me fais pas de film en pensant qu’elle préfère ma compagnie. On a discuté un peu de nos vies. Je sais que ses parents vivent en Corrèze. Qu’elle a une sœur plus âgée et un neveu dont elle est marraine. Je sais qu’elle aime le cinéma d’auteur et le taboulé qu’elle préfère au céleri rave car nous avons échangé une fois nos entrées vu que j’avais pris le dernier taboulé et que ça m’était égal. Si ma mère avait pu me voir manger du céleri rave. Le goût suave du beurre fondu dans la bouche sur le craquant du pain grillé, c’est un des petits plaisirs de la vie. Je le savoure en fermant les yeux. Je me mets à penser, très égoïstement, qu’elle aurait pu avoir une déception amoureuse mais je n’ose pas amener la conversation sur sa vie sentimentale. Je la respecte trop pour faire irruption ainsi dans sa vie privée. Je m’en voudrais de ranimer en elle des souvenirs aux goûts amers. Comme ce cacao noir s’exprime pleinement dans ma bouche. Je bois à petites gorgées pour que ce goût exquis attise mon palais. Son manque de réaction m’a déçu lorsque j’ai glissé dans une conversation que je vivais seul. Cela m’a miné pendant une semaine d’autant plus qu’elle était suivie des vacances de février et qu’elle a déclaré avec enthousiasme partir au ski avec des copains. J’étais jaloux de ses amis qui m’enlevaient mon aimée pour un temps infini. Et puis que risquait-il de se passer, là haut, le soir, après un jour de glisse ? Il s’est bien rempli pendant le week-end. Il faudra que je programme le lave-vaisselle sur le créneau d’heures creuses de midi. C’est vrai que pour une fois, j’ai fait de la cuisine et j’ai sali bon nombre de plats. Je ne recevais pas, non, je m’entraîne. J’ai décidé de passer à la vitesse supérieure avec Marlène. Bien cuisiner fait partie de ma stratégie de séduction. Je vais aussi m’habiller plus jeune, changer de style de lunettes et de coupe de cheveux. Je me vois nu devant la glace embuée de la salle de bain alors que je suis sous la douche. A trente-huit ans, cette espèce de bouée qui s’installe sous mon nombril, ce n’est pas acceptable. Il me faut prendre un abonnement à la salle de sport. Je vais l’appeler. Marlène m’a donné son numéro et depuis, notre relation s’est privilégiée. Je prends grand soin de ne pas la harceler mais parfois je lui envoie une photo d’évènements ou lieux qui m’ont ému. Elle me répond toujours. Je guette mon portable jusqu’à ce que le nom de Marlène s’affiche avec son habituel ‘Super’ suivi de trois Smileys. La chaleur de cet instant me rend groggy. J’aime faire couler sur moi une eau très chaude, à la limite du supportable. Je m’imagine enlaçant Marlène. La caressant, embrassant son corps ruisselant. Mon sexe la désire autant que mon âme. Je ferme le robinet et reste un instant à respirer fort, à lutter contre mon instinct qui voudrait que je soulage mon désir. Il m’est impossible de faire ça en pensant à ma bien aimée. Je me rue sur ma serviette presque en rage. Cela m’énerve de ne pas savoir avec qui elle chatte sur son portable pendant la journée. Surtout les sourires que lui provoquent les messages reçus. Je commence à la connaître maintenant, je vois dans ses yeux que ce n’est pas un simple ami qui l’accapare ainsi. C’est le même regard tendre qu’elle a pour moi aussi de temps en temps quand j’arrive à lui voler une heure à midi et qu’on fait le tour du lac en mangeant nos sandwiches sous les regards affamés des joggeurs. Je devrais profiter de ce moment pour lui dire une bonne fois pour toutes, ce que j’ai sur le cœur. Nous partageons souvent le même ascenseur. Ses fêtes nocturnes dérangent tout l’immeuble. Ma voisine de palier a l’air de se ficher de l’avertissement du syndic. Patience. Il parait qu’elle va déménager. Je ne supporte pas qu’elle vive loin de moi. J’ai décidé de jouer le tout pour le tout. D’ici ce soir, j’aurai invité Marlène à dîner. Chez moi. Pour un repas en tête à tête préparé par moi. J’ai tout rangé, tout nettoyé. Je vais lui sortir le grand jeu. Musique de fond, belle table, chandelles, menu de choix. Je vais l’étonner avec mon savoureux défilé de mets raffinés sans passer des plombes dans la cuisine. Ensuite, on sortira si elle veut ou on restera si elle me désire autant que je la désire. J’ai prévu ce qu’il faut dans le tiroir du chevet. Je fouille pour trouver le bip autoroute. Il faut que je range aussi l’intérieur de ma voiture. Mes vide-poches sont un capharnaüm. Je suis dans les temps. Ça à l’air de rouler ce matin. Je réfléchi à la meilleure façon de l’inviter. Peut être, préparer un texto pour lui demander de me rejoindre au lac : un truc important à lui dire. Ça devrait l’intriguer et une fois sur place, si j’y mets assez d’entrain et d’humour, ça devrait marcher. Il faut que je me décide, cela ne peux plus attendre. Soit par les berges, soit continuer sur le boulevard. J’opte pour les berges, influencé par le lac peut être. Espérons que j’ai fait le bon choix car de toute façon, le message vient de partir et les dès sont jetés. Ça y est ! Il est arrivé. Je la vois consulter son Smartphone :
« Midi au lac ? Je voudrais t’inviter pour une soirée rien qu’à nous. »
Je vois un large sourire sur son visage, mon cœur bat la chamade. Elle regarde encore son téléphone comme si elle ne voulait pas y croire. Elle lève enfin les yeux sur moi, un air étonné a effacé son sourire. Elle semble réfléchir un instant avant de me faire un timide oui de la tête. Elle disparait en réunion, happée par Justine. Elle en a jusqu’à midi. Le reste de ma matinée est un calvaire. Je suis nerveux, ne tiens pas en place jusqu’à ce que je la vois apparaître par l’allée de tilleuls. Je vais vers elle, les mains tremblantes. Elle me sourit, l’air ému et embarrassé. Je lui prends doucement une main sans quitter l’intensité de son regard. Elle comprend avant même que j’ai pu prononcer un mot. Elle porte sa main libre à ma joue et la caresse tendrement avec un air navré. Le sol s’ouvre sous mes pieds lorsqu’elle m’apprend qu’elle est homo et s’étonne que je ne l’aie pas su, vu que tout le bureau était au courant. Je trouve la force de lui demander pourquoi alors ce large sourire à la lecture de mon texto. Le sourire était destiné à Judith, sa compagne américaine qui lui annonçait, juste avant mon message, son arrivée prochaine à Paris.
Lorsque plus tard je rencontre cette femme au regard aussi pétillant que celui de Marlène, je lui serre la main en lui disant qu’elle a beaucoup de chance.

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Cécile Guyot · il y a
La chute m'a surprise... venant de vous je ne donnais pas cher de la peau de Marlène 😅
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Albane Charieau · il y a
Belle analyse des sentiments amoureux.
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Albane Charieau · il y a
Pas de merci quand la lecture est bonne il faut le souligner un point c'est tout
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Michel FLORANE · il y a
Oui, j'ai essayé de les fixer
Merci Charieau de lire mes nouvelles

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Utilisateur désactivé · il y a
Une manière originale de raconter cette histoire ! J'aime beaucoup surtout l'entame ! Une histoire bien ecrite j'adore !
Veuillez découvrir ma "Caverne" (catégorie des nouvelles "jeunes écritures". Une petite histoire écrite en vers, et si cela vous plaît de voter !)
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Bertrand Pigeon · il y a
Une recherche de lamour
Tatillonne
Qui cible hélas
La mauvaise personne^^+5

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Michel FLORANE · il y a
Le désir n'en est que plus beau
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Bertrand Pigeon · il y a
Oui mais pas satisfait 😊😊
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JAC B · il y a
on saute du coq à l'âne mais on suit bien ...la poule... qui n'était pas aux oeufs d'or. On a le tournis à vous lire Florane mais c'est délicieusement humain! Beaucoup d'empathie pour votre personnage et chapeau pour la performance d'écriture !*****
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Michel FLORANE · il y a
Cool !! Merci JACB et désolé du délai
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JAC B · il y a
Venez me lire: des paysages et du bricolage sur ma page, à bientôt ?
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Ginette Flora Amouma · il y a
Tout un monologue si authentique pour exprimer cette folle attente !
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Michel FLORANE · il y a
Merci Ginette (désolé du délai)
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Frédéric Nox · il y a
Non Florane, n'ouvrez aucune fenêtre. Cette sensation d'étouffement sentimental est au contraire magnifiquement exprimé. Peut-être faut-il avoir été amoureux fou pour le comprendre... Et votre texte parle de ça, précisément. De cet état où le cœur vous emmène aux confins de l'obsession. C'est extrêmement touchant et parfaitement réussi. Bravo
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Michel FLORANE · il y a
Il était temps de vous répondre.... Merci Frédéric Votre réaction est dans le mille
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Utilisateur désactivé · il y a
Ouvrez un peu la fenêtre pour aérer votre texte :)
Sinon, j'aime bien, même si c'est trop court pour que je me plonge dans l'ambiance comme si c'était une piscine. C'est juste une baignoire, et je me suis fait très mal :)

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Michel FLORANE · il y a
On ne vous l'a pas dit quand vous étiez petit ? Faut jamais plonger dans le petit bain !!!
Aérer oui mais là , c'est fait exprès cette forme condensée. C'est pour perdre un peu le lecteur dans les méandres de cette imbrication.
Exemple, lignes 5,6 je parle de féminité suivi de formes généreuses (à propos du pain) mais si je reviens à la ligne pour aérer. ça va casser l'effet.
Comme vous j'aime les textes plus longs où on peut installer l'ambiance et l'intrigue, libérer son style à soi.
Voir si cela vous inspire
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/les-fugitifs
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-personne-ne-prend-un-avion-en-otage-de-nos-jours

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Utilisateur désactivé · il y a
Et puis, parfois, en ouvrant la fenêtre, on risque d'attraper froid :)
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Moniroje · il y a
Belles, ces amours impossibles!
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Fred Panassac · il y a
Une belle composition en miroir ! Les deux registres se tressent habilement par de petites transitions subtiles. On est juste au bord du harcèlement et puis ça bascule. Il devra se faire une raison. L’histoire aurait pu prendre une tournure tragique mais cela aurait été plus convenu. Mes voix pour cet amour en teintes douces amères, j’espère qu’il retrouvera vite quelqu’un à aimer, ce sympathique bonhomme.
Bravo Florane, Tous mes votes.

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Michel FLORANE · il y a
Yes !!!

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