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First time in Nice : 14 juillet

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Sylvie Letouzé

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La beauté incandescente de ce long automne méridional n’a pu effacer la violence inouie qui cueillit Blanche au réveil le 15 juillet au matin.

La sècheresse des messages, le flot continu des dépêches et des témoignages ont métamorphosé le bel été annoncé.

Bien des semaines plus tard, la vie a repris ses droits, pourtant elle ne peut oublier Nice ce 14 juillet là.



Antonia :
Jeudi 14 juillet 2016 - 21h00

Chouette, ce soir, c’est la fiesta !
Mon chevalier servant est garé juste devant la maison. Il m’attend. Dernière retouche de rouge à lèvres. Dernier coup d’œil au miroir, j’ai réussi à bien lisser mes cheveux, plus une seule boucle ne dépasse. Je me trouve plutôt mignonne, assez sexy.

Blanche m’a dit : « Féminine en diable » avec ma jupette noire hyper courte, mon top de velours et un mini gilet. Selon elle, « l’ensemble montre plus qu’il ne cache mon joli bronzage cuivré de colombienne». Ma jeunesse l’amuse. Elle n’a pas eu de filles mais deux grands garçons dont elle est une sorte de mère nourricière un peu esclave, leur préparant des pizzas maison, des quiches et des desserts. Elle les adore mais je sens bien qu’elle est ravie de ma présence.

Cet été j’habite deux mois chez cette famille de français qui me louent une chambre avec salle de bain au rez-de-chaussée de leur maison. C’est une villa toute proche du centre ville de Vence, dans l’arrière pays niçois. Localement, ce type de maison s’appelle une « villa niçoise ». Toute simple et joyeuse, elle est de couleur orangée avec des volets à persiennes verts. Nichée au pied d’un « baou » (le nom que les provençaux donnent à leurs collines), entourée d’un petit jardin où s’écoule une rivière. Blanche ne cesse de tailler, arroser et tondre toute cette végétation foisonnante qui prospère au pied du Baou des Blancs.

C’est drôle cette façon de toujours donner des noms particuliers aux collines. Au Brésil on dit « morro », dans les Antilles on les appelle les « mornes » et en Provence, ils les nomment les « Baous ». Ceci dit, leurs « baous » ne ressemblent en rien à des collines aux formes courbes comme celles de la baie de Rio. Non, ici ce sont des falaises rocheuses abruptes. On devine les Alpes toutes proches.


La voiture de Sebastian est garée devant la maison. Ce jeune franco-brésilien tient avec ses parents le « Beija Flor », un restaurant de spécialités brésiliennes situé au cœur de Nice. C’est Adriana, mon amie d’enfance qui nous a mis en relation via Skype. Je le connais à peine. Lors d’un concert, pendant le festival des « Nuits du Sud », il est venu jusqu’à Vence passer la soirée et m’inviter à boire un pot. Je crois que je lui plais bien. Ce soir il vient me chercher pour me faire découvrir Nice by night et ce qu’il appelle la Prom’Party. Il m’a même précisé qu’on commencerait par une surprise.

C’est ma première fois dans cette ville mythique de la Côte d’Azur. C’est inoui pour moi de passer l’été dans cette région. Je suis née à Bogotta, j’y ai passé toute ma jeunesse et l’ai quittée à 21 ans pour venir apprendre le français à Montpellier. Deux longues années déjà que je vis seule en France loin de ma Colombie natale pour me donner la chance de poursuivre des études sérieuses et avoir un avenir car dans mon pays, ce n’est pas facile. Maman m’aide financièrement mais vu le taux du change, je suis obligée de gagner ma vie par moi-même car cela ne suffit pas. Aussi, cet été, lorsque j’ai eu l’opportunité de venir travailler deux mois à Vence, je n’ai pas hésité une seconde.

Quelle joie de découvrir cette région qui depuis l’enfance ressemble à un rêve inaccessible depuis l’Amérique du Sud. Monaco, Nice, Cannes sont des lieux pour les actrices et la jet set. C’est un mythe que je touche enfin du doigt cet été, comme si j’étais une star de magasine ou de séries. J’en suis toute fébrile d’excitation tandis que nous descendons vers la ville à vive allure puis à un rythme de plus en plus lent en arrivant vers la Promenade des Anglais. Le 14 juillet est un soir de fête nationale pour les français. Il y a un monde fou venu pour assister au feu d’artifice.

La fameuse surprise que me réservait Sebastian, c’est ce feu tiré sur la Baie des Anges, au-dessus de la mer. Je le sens un peu énervé car étant donné la circulation, nous avançons au pas. Il craint que nous ne parvenions pas à nous garer à temps. Sur sa gauche Seb voit une place, il met son clignotant, s’apprète à manœuvrer mais un fou avec un gros 4 x 4 nous grille la priorité et lui vole la place. Il s’énerve, j’essaye de le calmer, lui disant que cela n’est pas grave si je ne vois pas le feu d’artifice. Il est vraiment déçu car le flot nous détourne boulevard Gambetta et nous éloigne de la plage. Nous finirons par nous garer dans un parking assez éloigné. Quelle longue marche ensuite pour se diriger vers la mer.

L’ambiance est lourde en plus ce soir, pesante pour moi qui suis si sensible aux énergies. Les fils de Blanche souriraient en m’entendant évoquer les « énergies ». Ces deux jeunes occidentaux vraiment rationnels se sont moqués de moi lorsque j’ai tenté de leur faire comprendre que le réel et l’irréel ne constituaient pas deux univers aussi différents qu’ils le croyaient, qu’il y a une certaine perméabilité entre le monde des vivants et celui des morts. Ils m’ont alors parlé de poupée vaudou et de chamanisme en ricanant. Notre échange s’est même interrompu net lorsque j’ai évoqué la sorcellerie. Ils semblent avoir un mépris profond pour tous ces phénomènes qu’ils qualifient de superstition.

Sebastian et moi redescendons à pieds tout un long boulevard avec beaucoup de magasins de mode où passe le tramway. Mes talons sont trop hauts, je ne suis pas à l’aise pour accompagner le pas rapide de mon compagnon.
Le vent est froid, il pleut même par moment.

On arrive sur une vaste place rectangulaire au pavement en damier noir et blanc bordée de palais italiens de couleur ocre. « On est place Masséna » me dit-il.

Irréelle cette place, quasi féerique avec de petits bouddhas de couleur perchés en hauteur. Non, peut-être plutôt de petits scribes en résine lumineuse. (Pas trop égyptiens les scribes ! Très dans l’air du temps en tout cas ces statues qui éclairent la nuit de leurs vives couleurs). Elles donnent à cet ensemble architectural classique, le brin de fantaisie ludique, la magie et le peps qui la rendent ensorcelante. Je ressens l’impression de faire partie d’une harmonie irréelle en ce lieu inconnu et sublime qui s’offre à moi après les embouteillages et la pluie. Du coup, je me sens plus détendue tandis que nous nous engageons dans les jardins. Une foule bruyante se dirige dans notre direction. Le feu d’artifice doit être fini maintenant et toutes ces personnes semblent se dépècher pour retrouver leur véhicule... mais non, elles semblent courir. C’est curieux tous ces individus qui paraissent avoir le diable à leurs trousses et qui hurlent en plus. Mais, que se passe-t-il ? Le flot arrive sur nous. Je crains qu’il ne nous emporte. C’est vraiment effrayant !

Des hommes et des femmes échevelées nous crient de fuir vers la place Masséna, qu’un camion fonce sur la foule. Ils semblent terrorisés et nous heurtent sans ménagements.
Nous faisons comme eux mais en arrivant sur la place nous entendons des coups de feu. Là, c’est l’horreur !
Y a t-il un fou parmi nous qui nous vise et va nous abattre comme des lapins ? Est-il dans les immeubles alentour ? Où aller ? La foule a fui le bord de mer pour se réfugier sur cette place mais étant donné le bruit des tirs nous constituons des cibles faciles.

Vite, faire demi-tour mais nous sommes prisonniers de cette foule apeurée et irrationnelle. Sebastian s’est figé, il est comme pétrifié, incapable de bouger. Je le gifle pour qu’il se réveille et je pars en courant avec la foule qui reflue maintenant vers la mer. Je me retourne. Ouf, il s’est repris et a fini par me suivre. Nous traversons de nouveau les jardins à une allure folle. Ces mouvements de foule sont aussi terrorisants que lorsqu’en bord de mer, baigneur impuissant, on sent que l’on perd pied face à la force des vagues et que l’on est emporté par le flux et le reflux de l’océan. Je ne suis plus qu’une simple plume portée par le flot, au gré du courant, incapable de lutter.

Il ne faut pas ralentir, ce serait dangereux.
Nous tentons d’éviter les enfants tombés au sol, les sacs abandonnés, les chaussures et les poussettes vides.
Cette course effrénée avec tous ces obstacles qui jonchent le sol me semble terrifiante, d’autant plus que le vent souffle toujours.

Pas sur que je n’ai écrasé personne. Certains tombent mais je ne m’arrête pas, je ne les aide pas. Je suis une jeune catholique fervente comme seul on sait l’être en Amérique du Sud, pourtant je ne m’arrête pas. Je cours pour ma vie.
C’est chacun pour soi. Je comprends le sens de « struggle for life ». Jamais je n’aurais pensé être capable de courir aussi vite perchée sur des talons sans me soucier de quiconque. Je cours pour ma survie, comme réduite à l’état de proie. A mes oreilles parviennent des cris et des hurlements en tout sens, peut-être les miens aussi. Oui, je crois que je suis en train de hurler telle une bête traquée. (C’est Néandertal en moi qui se réveille !)

Chacun bouscule l’autre, sans ménagement. Nous sommes presque arrivés à la mer mais là, de nouveau des bruits de tirs. Nous nous sommes tous arrêtés brutalement. Terrorisés, pris au piège de nouveau, comme tétanisés.

De la petite rue perpendiculaire à la Promenade où nous sommes, j’entends résonner un rapp hyper fort, c’est très désagréable, angoissant, cauchemardesque cette musique qui rugit. Cela rend encore plus diabolique l’atmosphère qui règne.

D’où je suis, j’entre-aperçois des palmiers et un camion blanc à l’arrêt au loin. Deux flics sont là, inactifs, comme statufiés. Ils nous demandent de ne pas bouger avec leur accent chantant de niçois. Ils précisent qu’il y a un attentat, que des tirs sont échangés sur la Promenade, qu’il faut rester calmes et s’éloigner. Deux jeunes anglaises hurlent, hystériques. Elles me fixent et me demandent « What’s happening ? ».

Je leur dis :« You must leave for your life » et nous repartons tous à la recherche d’un refuge loin de la mer, de la place Masséna.

Nous frappons à chaque porte d’immeuble, mais elles sont closes. Personne ne nous ouvre malgré nos appels et nos tambourinades désespérés.

Nous trouvons finalement refuge dans un petit hôtel qui nous accueille. Là, nous sommes très nombreux, tremblants et paniqués, aux aguets du moindre danger. Le temps de reprendre notre souffle et Sebastian me murmure :

« Il ne faut pas rester. Cet endroit est très exposé, trop proche du site de l’attentat. Il faut à tout prix essayer de retourner à notre voiture et trouver refuge au restaurant de mes parents. Il y a un rideau métallique. On peut le baisser et cela constituera une meilleure protection que les baies vitrées d’un hôtel. »

Il a raison. Nous prenons notre courage à deux mains, jouons des coudes pour nous frayer un passage jusqu’à la sortie et parvenons après une longue marche à notre parking. Les conducteurs sont calmes malgré la longue attente pour en sortir. Sebastian parvient à joindre sa mère au téléphone. Elle lui demande de quitter le centre de Nice au plus vite. Des rumeurs de prise d’otages circulent. Elle craint un autre attentat et veut que nous allions nous mettre en sécurité dans leur appartement situé près de l’aéroport, à la sortie ouest de la Ville.

Pourquoi pour s’y rendre Sebastian s’est-il dirigé de nouveau vers la Promenade ? Est-ce un réflexe de conducteur ? Je ne sais. Toujours est-il que tout-à-coup nous sommes de nouveau sur le bord de mer et là, c’est l’horreur.
L’enfer existe. Je l’ai constaté ce soir du 14 juillet.

Pourquoi ? Comment est-ce possible ?

Nous circulons en voiture sur les lieux même de l’attentat. Nous ne comprenons pas ce que nos yeux découvrent.

Sebastian conduit mécaniquement, nous ne parlons pas. Il n’y a pas de mots. Impossible de détacher notre regard de ce qui nous entoure.

Du sang, beaucoup de sang sur le sol. Des restes d’êtres humains. Des membres. Des enfants, beaucoup, trop d’enfants. Des parents éplorés au chevet de leur petit qui se meurt ou qui est peut-être déjà parti. Une femme hébétée qui erre, seule sur le trottoir comme perdue, l’air hagard. Des corps démembrés.

Un couple serré l’un contre l’autre sous une couverture de survie qui veille un corps inanimé qui git sur le sol. Partout des objets abandonnés, nounours, poussettes, habits, sacs, chaussures. Des jouets d’enfants, des peluches, des poussettes encore. Des corps abandonnés de toute vie eux aussi. Inertes comme tous ces objets. Certains sont recouverts de tissus blancs, d’autres de couvertures de survie qui luisent dans les phares. Il n’y a pas d’ambulance, pas de pompiers. Pas de police non plus. On entend derrière nous, au loin, le bruit des sirènes.

Peut-être les secours sont-ils en train d’arriver ? Je crois que nous sommes l’une des toutes dernières voitures à circuler avant l’arrivée des services d’urgence. Tout au long de notre chemin s’égraine un chapelet de désespérance et d’horreur. Nous ne nous arrêtons pas pour aider, nous n’y pensons même pas. Notre cerveau ne fonctionne plus normalement. Une seule pulsion nous anime : la fuite face à cette vision d’horreur.

Je me dis égoïstement que si le gros 4 x 4 ne nous avait pas volé la place de stationnement en début de soirée, c’est ici que notre vie se serait arrêtée. Que nous aussi nous serions allongés là, sur ce trottoir, sous un tissu blanc nous unissant dans la mort.

Je parviens enfin à joindre mon père au téléphone, en Espagne. Je hurle et je crie, mes propos doivent lui sembler incohérents car il ne comprend rien. Juste le mot attentat. Il essaye de se garer car il se sent mal, son cœur est malade et c’est trop d’émotions pour lui. Je m’en rends compte. Je m’en veux. Je parviens à faire un énorme effort sur moi-même. Je me ressaisis pour ne pas le détruire. Je lui dis que je suis sauve mais que j’étais sur les lieux de l’attentat, que c’est affreux. Que c’est trop dur, que je vais bien. Il pleure. Lui, si dur, si distant depuis le divorce, tellement égoïste vis-à-vis de nous les enfants du premier lit : il pleure. C’est bon de se sentir aimée à en pleurer. Il tente de me rassurer et me précise qu’il va même prévenir Maman car il m’est impossible de la joindre à Bogotta. Il faut un attentat pour qu’il appelle ma mère après 18 ans d’un divorce très tempétueux !
Les réseaux sont saturés.

Nous passerons la nuit réfugiés dans le petit appartement de Sebastian. Ses parents nous y rejoindront. Ils nous feront du bon café. Nous ne dormirons pas. Nous passerons la nuit à envoyer des SMS pour rassurer nos familles, nos amis et nos connaissances. Quelque chose en nous s’est cassé et ce ne sont pas les cellules de soutien psychologique qui nous permettront de renouer le fil de notre jeunesse joyeuse et légère.


Blanche (l'auteur)

Mercredi 21 septembre - 17h30

Il a plu tout l’après-midi et l’été s’en est allé. Un été très particulier au cours duquel la musique ne m’a guère accompagnée. Je n’ai pas eu non plus le cœur de me baigner. La plage ne m’a pas attirée cette année...

Les semaines ont passé et j’ai écrit cette fiction née des témoignages de mes proches et de mes propres émotions. Une petite nouvelle comme un signe en hommage aux victimes, tous ces anges qui s’en sont allés sur la Promenade un 14 juillet.

Pour eux, j’ai souhaité garder intacte la trace de l’intensité et de la violence de ce triste juillet, témoigner pour lutter contre cet islam politique qui tente de fracturer notre société. De très nombreux musulmans ont été frappés. Nos démocraties sont face à un enjeu majeur et ne peuvent plus reculer désormais. Elles doivent aider les français de confession musulmane nés et vivant au sein de nos pays à trouver leur place et à vivre une religion apaisée pour qu’ils ne sombrent pas dans le salafisme hégémonique qui leur tend les bras. Nos sociétés doivent leur offrir un projet de vie commun satisfaisant et sans racisme, afin que musulmans et non musulmans participent à l’éradication de ce totalitarisme religieux qui joue la carte de communautarismes sans cesse plus revendicatifs.

J’ai témoigné pour garder intacte la trace de nos émotions en hommage aux victimes mais aussi pour souligner les souffrances endurées par les simples témoins et par les soignants encore très marqués par ce qu’ils ont vu. J’ai voulu vaincre l’impossibilité parfois de certains à parler. A chaque fois que des témoins de ce carnage ou des soignants ont accepté de se confier à moi, j’ai été frappée par les mêmes regards fuyants, les mêmes postures de repli sur soi, les mêmes visages qui subitement se décomposaient, la même voix qui tremblait et se voilait.

Je dédie ce texte aux victimes et à leur entourage. J’ai une pensée également pour les pompiers, les soignants, les taxis qui ont œuvré toute la nuit et ont continué les jours suivants malgré leur émotion et leur fatigue.

Une pensée toute particulière pour L et C qui se reconnaitront.
Je les remercie de leur confiance.


Merci à Agnès, Chantal, Eric, Julie et Charlotte pour leur soutien.
Merci à Marc pour ses conseils.
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