Fin d'un amour

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Après une expérience malheureuse de critique littéraire dans une revue vélocipédique, André Jalex Jr s'est essayé à de nombreuses disciplines: ténor d'opéra, footballeur international  [+]

Image de Eté 2016
« Si le pastis n’existait pas, il faudrait l'inventer. »
(Proverbe méridional)

Onze heures et demie. C’est l’heure du Pastis 51, du premier de cette marque. Un moment important de la journée. Macho se laisse glisser sur son fauteuil de rotin aux coussins épais et moelleux. Il approche la petite table, de rotin aussi, surmontée d’une plaque de verre où se trouvent en permanence ses différents apéritifs de la journée, le thermos à glaçons, des sirops variés ainsi que la carafe d’eau ad hoc, avec son long verseur effilé, qui lui permet d’obtenir sur ses préparations cette teinte splendide qui récompense une élaboration sérieuse et responsable.

Il vient d’opter pour une tomate. Précisons pour les ignares qu’il s’agit d’un mélange, savamment dosé, de pastis et de sirop de grenadine. Macho pense qu’il est parfaitement utopique d’espérer se le faire servir au bistrot de manière correcte, soit qu’il y ait trop ou trop peu de grenadine, que le sirop ne soit pas d’une qualité compatible avec la nature de la boisson anisée, que l’eau ne soit pas assez fraîche ou encore ne soit pas versée d’une hauteur permettant d’assurer l’homogénéité et l’isotropie de la couleur et du goût... Ajoutez à cela l’importance de la présence de glace, qui ne doit pas intervenir n’importe quand ni n’importe comment. En particulier les glaçons doivent toujours être ajoutés après l’eau et non au fond du verre comme le font les barmen par ignorance, paresse ou obligation de la rentabilité à tout prix. Cette règle est pourtant spécifiée sur les notices de tous les pastis, si l’on accepte de regrouper sous ce terme l’ensemble des apéritifs anisés (ce qui sera fait désormais pour simplifier la tâche des lecteurs, souci que devraient toujours avoir les bons auteurs). Pour lui la lecture de la notice d’un pastis relève d’une absolue nécessité, et il juge toute négligence impardonnable car susceptible de nuire gravement au résultat final.

Il clôt enfin le chapitre de ses récriminations contre les troquets ou bistrots de toute nature en remarquant, chose aisément vérifiable, que bien peu d’entre eux sont capables de proposer mieux qu’une vingtaine de pastis différents. Il ne peut s’empêcher de trouver lamentable une indigence pareille, dont il a fait l’expérience personnelle.

Macho est donc en train d’élaborer une tomate au Pastis 51, après avoir longuement hésité entre ce choix et celui d’un Ouzo sec, d’un perroquet au Casanis, d’une mauresque au Berger Blanc ou d’un Anis Gras simplement blanchi à l’eau de source bien fraîche, lorsque Macha vient se blottir contre ses jambes et, sans plus de façons, le débraguette et le prend dans sa bouche. Macho réprime avec peine un sursaut d’indignation, bien qu’il soit loin de dédaigner ce type de friandise, mais il est choqué par le moment choisi. Sans être bégueule, il estime qu’il y a des situations qui impliquent un sentiment du sacré, une forme de respect quasi religieux. Au premier rang desdites situations se situe évidemment la séquence pastis, rituelle de la mi-journée. On ne saurait badiner et encore moins batifoler avec les choses vénérables, ni avec les grands principes. S’il est déjà blâmable de ne pas respecter l’homme qui a soif, comment qualifier le non-respect de la soif elle-même et du breuvage ? Il hésite pourtant à rabrouer sa compagne malgré la gravité du sacrilège tant l’évolution des mœurs a conduit à considérer peu à peu des traditions centenaires comme ringardes. Il sirote donc sa tomate sans pouvoir en détailler la subtilité des arômes puisque son esprit est partiellement occupé ailleurs. C’est quand même dommage, pense-t-il...

Macha est une chic fille, qu’il apprécie beaucoup et avec laquelle il s’entend bien. Il y a près de deux mois qu’ils sont ensemble. Ils se sont connus à l’occasion de la Journée Nationale du Cunnilinctus qui se tenait cette année à la frontière espagnole, à Bourg-Madame. Il avait choisi d’assister à un séminaire sur le thématique « Fellation », où elle était sa voisine de rang. Il avait apprécié la pertinence de ses interventions, dont il lui avait d’ailleurs fait compliment et elle avait été profondément flattée, bien que ne voulant en laisser rien paraître. À l’issue des ateliers de réflexion et d’approfondissement des connaissances, ils avaient longuement échangé leurs impressions sur la valeur des conférenciers et de l’enseignement reçu avant de convenir de se retrouver pour dîner ensemble. C’est de cette manière, toute simple et somme toute banale, qu’avait débuté leur liaison.

Ils viennent de terminer le breuvage lorsque Macha fait part de sa préoccupation du jour : il s’agit de l’achat d’un sémillant combiné soutien-gorge-culotte à dentelles, explique-t-elle, de couleur parme qui doit parfaitement s’assortir avec un chemisier lilas d’acquisition récente. Macho est loin d’être hostile à ce type de babiole dont il a conscience qu’elle fera au moins autant son bonheur que celui de sa compagne, mais il reste toujours stupéfait par le prix de certaines frivolités qui lui paraissent relever d’une véritable exploitation. En particulier il lui est pénible de penser que pour le prix d’une banale crème hydratante on peut se procurer sans mal deux bouteilles d’Henri Bardouin plus deux ou trois autres de Pastis Girard. Si hydratante veut dire « qui apporte de l’eau », ne peut-on remarquer, toute hydrophobie mise à part – il n’est pas rare d’ajouter de l’eau dans le pastis – que l’eau est une denrée relativement bon marché. Sans avoir fait le calcul qui lui occasionnerait un surcroît de fatigue intellectuelle, il est persuadé qu’avec certains oripeaux de Kenzo, Kookai, Gérard Darel ou Pasquier, Agnès B, Synonyme ou autres, la correspondance s’établirait en caisses complètes de boissons anisées de qualité qui sont tout de même autre chose qu’un morceau de tissu même bien découpé (qui ne nécessite aucune distillation, faut-il le rappeler ?). Mais il semble que cette anomalie réponde à la loi de l’offre et de la demande, et l’homme sage est toujours prêt à obéir à la loi, même si elle peut quelquefois le surprendre...

Pour l’instant la préoccupation de Macho n’est pas vestimentaire. Il s’agit ni plus ni moins que de choisir son apéritif de midi, dont il espère bien cette fois déguster les délicates fragrances en toute sérénité. L’épisode précédent l’a un peu désorienté et il éprouve quelque mal à conduire une réflexion approfondie. Il se rabat donc sur un Pastis à l’ancienne, d’une marque qu’il ne connaît pas encore, et qu’il a déniché dans une boutique d’Arles, très bien achalandée, en face des Arènes. Il prépare un verre pour Macha, dont il a entrepris la formation. C’est une de ses fiertés car avant lui, elle ne connaissait que le Ricard et sous sa préparation la plus simple. La semaine dernière il lui a dévoilé les mystères de la badiane, dont elle a découvert avec émerveillement qu’on l’appelait aussi « anis étoilé ». Une preuve de plus, s’il en était besoin, de la poésie et du romantisme de l’âme féminine. Cela a beaucoup touché Macho... Il a commencé à l’initier aux secrets des tomates, perroquets ou autres mauresques. La connotation exotique de cette dernière l’a immédiatement séduite, ce qui démontre en plus son goût pour le voyage et l’aventure. C’est vraiment une fille bien. Elle a une très belle chatte.

Le contexte et son état de réceptivité incitent maintenant Macho à avancer un peu dans sa tâche culturelle. Il lui rappelle les différentes sources d’anis et lui décrit tour à tour l’anis vert, la badiane de Chine du Sud (toujours l’exotisme...) et le fenouil (au joli nom d’anis de Paris, ce qui ne manque pas de la faire rêver). Il lui a déjà appris que les huiles essentielles des plantes anisées renferment une même substance, l’anéthol, qui leur confère leur arôme superbe mais quand il l’incite à ne pas porter crédit à l’idée simplificatrice qui voudrait que tous les anéthols aient le même goût, elle le regarde d’un air incrédule. Son expérience, dit-il, lui permet d’affirmer pourtant que la qualité des anéthols dépend de la conduite, plus ou moins scrupuleuse, de la distillation et de la rectification, ainsi que de la période de récolte (printemps ou automne) et du soin apporté aux différents stades de la fabrication. Pour Macho, qui insiste bien là dessus, le meilleur anéthol est celui que l’on extrait en automne, quand le soleil en a longuement exalté les arômes, de la badiane de Chine du Sud (il précise qu’il partage à ce sujet l’opinion des grands anisetiers). Il n’en condamne pas les autres pour autant, c’est un sujet trop important pour l’entacher de sectarisme. Il essaye d’être convaincant mais ne sait pas s’il y parvient.

Il lui promet de lui enseigner une prochaine fois les secrets de la réglisse, des extraits végétaux et des épices, qui sont aussi des éléments essentiels de l’élaboration subtile d’un pastis.

Après le rappel de ces quelques notions, ils passent à la dégustation du pastis à l’ancienne. Il n’est vraiment pas mal et Macha devient langoureuse mais il manque cruellement de temps puisque il a convoqué pour quatorze heures un responsable technique d’une grande marque d’ouzo, auquel il se propose de poser quelques questions cruciales sur son produit, dont les caractéristiques de louchissement notamment lui paraissent surprenantes de la part d’un ouzo.

Ils ont juste le temps de gagner le petit restaurant de la rue d’à côté où se mitonnent de véritables petites merveilles telles que les escargots au Ricard, la soupe de poissons au pastis, le bar à la moutarde des pêcheurs, le poulet ricardière, le tournedos Henri-Louis Pernod, l’ouzade de thon rouge de la Méditerranée, la sambuccade d’agneau à la napolitaine, les rognons de marcassin à l’absinthe, la salade du Berger blanc... Le patron est un ancien de chez Ricard, mais qui n’est pas sectaire. Ils ont une table réservée en permanence. En apéritif est proposée la « ronde de Provence », véritable dégustation de ce qui se fait de mieux en matière de boissons anisées, quand on a de la créativité, du talent et le plaisir de faire partager ce que l’on aime. Macho est heureux de constater les progrès rapides de Macha, qui commence à avoir la lippe sélective et à perdre sa tendance initiale à osciller du chef pour quelques apéritifs à peine. Tout s’apprend lorsqu’on a la curiosité et le goût de l’étude sans paresse pour l’entraînement : la nature humaine est adaptable à tout, et surtout aux bonnes choses...

Le patron s’appelle Maurice. Il adore les blagues, surtout lorsqu’elles sont, à l’instar de sa cuisine, épicées. Aujourd’hui il en pince pour une qu’il a entendue sur Rires et Chansons, sa station radio préférée. Naturellement il la sort d’emblée : quelle différence y a-t-il entre ça (il pousse un petit gloussement qu’il veut lascif) et ça (il pousse un hurlement terrible et prolongé) ? La réponse est : huit centimètres. Macha lui fait remarquer qu’elle est plus délicate qu’à l’accoutumée. On se marre gentiment...

Mais aujourd’hui Macho a un emploi du temps tendu et il est obligé de passer rapidement. Il se contentera donc, comme pousse-café, d’une escarchado, de préférence à une Marie Brizard, plus sirupeuse à cette heure de la journée. Il ne veut à aucun prix rater son rendez-vous avec le technicien de l’ouzo auquel il a l’intention, après éclaircissements, de commander quelques caisses. Il croit savoir aussi qu’il propose un excellent raki. Il abandonne donc Macha qui s’est laissée tenter par une anisette. Elle le rejoindra plus tard à la Maison Provençale pour une conférence-débat sur le thème : « L’anis dans les civilisations antiques : Babylone, l’Egypte, la Chine, la Grèce, Rome... » par un maître de conférences du CNRS, un savant qui a pu retrouver et expérimenter plus de quinze cents breuvages consommés depuis la nuit des temps. La manifestation sera suivie d’une dégustation de breuvages recomposés à partir de documents d’époque. Un « must », quoi !

En quittant Macha, il croit déceler dans son attitude une légère réserve. Ce n’est que maintenant, alors qu’il se hâte pour aller à son rendez-vous, qu’il en perçoit brusquement la raison. Il a fait preuve envers elle, de façon certes involontaire, de négligence sinon d’indélicatesse, en acceptant cette visite sans penser qu’elle se situait en début d’après-midi, à l’heure habituelle de son cunnilinctus quotidien. Or si Macha est d’une grande largeur d’esprit sur la plupart des choses, elle est d’une grande rigueur, pour ne pas dire intégriste en matière de sexe (dans l’intimité douillette des draps il l’appelle « Machatte », mais elle préfère « Chachatte », plus tendre bien que moins calembouresque). Elle a ses rites auxquels elle ne souhaite pas que l’on déroge et il n’a jamais eu à s’en plaindre. Certains ne peuvent se passer de café après le repas, elle ne demande rien d’autre qu’un cunnilinctus, c’est aussi simple que cela, point n’est utile d’en gloser.

Il a fait preuve de discourtoisie, il s’en veut et doit à tout prix trouver le moyen de se racheter. Ce n’est pas facile, Macha estimant que ce qui est pris n’est plus à prendre et que ce qui est perdu l’est définitivement. Il songe qu’il aura d’autant plus de mal à présenter une réparation valable que Macha est beaucoup plus érudite, compétente et imaginative que lui dans le domaine de la libido et de la création sur matelas. Il reconnaît avec humilité la modestie de sa propre culture en matière de sexe, où il n’est que son élève comme elle est la sienne en matière de pastis. C’est cela, un couple : deux êtres qui se complètent délicatement mais totalement.
Une idée lui vient : en lui présentant ses regrets pour son inexcusable négligence, il lui demandera la pénitence qu’elle lui suggère et obtempérera sans renauder. Elle devrait lui savoir gré de la confiance ainsi témoignée et il sait qu’il n’aura pas affaire à une ingrate. On peut le trouver faible mais il faut que l’on comprenne bien que Macha est une super fille qui mérite tous les égards, « même qu’elle est trop bien pour lui », comme aurait dit Brel. Elle est essentiellement clitoridienne, il faut en tenir compte.

Cette préoccupation l’a tellement tarabusté qu’il a même oublié de demander au spécialiste de l’ouzo des informations et une documentation sur le raki. Tant pis, ce sera pour la prochaine fois, il faut agrémenter sa vie d’une dose minimale de philosophie. La philosophie, c’est utile, songe-t-il, surtout si l’on sait l’accompagner d’un Duval bien servi.

Comme convenu, il a rejoint Macha à la conférence-débat qu’ils ont trouvée trop verbeuse et insuffisamment arrosée. Le conférencier, qui souffrait de diarrhée verbale, avait dû chercher remède du côté des rafraîchissements, plutôt parcimonieux, entendait-on traîtreusement çà et là. Ils l’ont félicité avec au moins autant de chaleur que tous les faux culs venus juste pour se désaltérer un brin. Par contre Macho n’a pas su trouver les mots pour présenter à Macha l’expression de ses regrets, il s’est tu et elle n’a fait aucune allusion à son sevrage inopiné. À la sortie, il a pu discrètement dégoter chez un liquoriste une bouteille de raki, afin d’atténuer un peu les conséquences de son oubli.

Chez Maurice le repas du soir n’a pas été triste et ils se sont bien rattrapés de la pénurie liquide de la conférence-débat. Maurice, intarissable, a fait apprécier tout au long de la soirée cette espèce de rage dont il dit qu’elle lui sert de verve. Avant de se quitter il leur a offert une Marie Brizard « on the rocks » suivie d’une Anisette Vicente Bosch de Badalona. Comme d’habitude son bonsoir fut ponctué de la formule sacramentelle : « Anissez vous bien ! »

C’est ce que ils ont fait aussitôt de retour. Le raki était fameux ainsi qu’en témoignait, le lendemain à midi, au réveil, le niveau de la bouteille. Ils se sont sans doute un peu assoupis devant un débat télévisé, animé par Thierry Ardisson (à moins qu’il ne s’agisse de Michel Drucker), opposant les partisans de l’homosexualité active et ceux de l’homosexualité passive. Ils n’ont pas su qui avait gagné mais s’en moquent, Macho n’est pas homo et Macha n’est pas spécialement anale. Par contre ils regrettent d’avoir raté l’intrusion sur le plateau d’un collectif de coprophages venant revendiquer leur droit à la différence, qui a abouti à un incident lorsqu’une dégustation générale a été proposée, les interdits et les tabous restant les plus forts.

Ils ont appris par hasard la défaite du Paris-Saint-Germain dans le match de la dernière chance.

Aujourd’hui est un autre jour. Après l’Henri Bardouin du petit déjeuner, Macho a pu approfondir avec Macha la question de la réglisse et des autres ingrédients du pastis. Sans trop entrer dans le détail toutefois... Elle ignorait que Théophraste indiquait la réglisse contre l’asthme, Pline l’Ancien contre les douleurs d’estomac (Napoléon l’aurait utilisée également pour apaiser son ulcère) et que les Chinois la classaient dans le répertoire des cent substances indispensables à la médecine. C’est dire tout l’intérêt, indépendamment même de son rôle d’adjuvant pour le goût, de l’introduction de cette papillonacée dans la composition de certains pastis. L’infusion des racines de réglisse dans l’alcool arrondit la saveur d’une touche moelleuse qui se marie merveilleusement avec le parfum de la badiane mais aussi, puisqu’il faut bien y venir, à celui des autres plantes et épices auxquelles chaque pastis doit sa richesse et sa personnalité. Macha, qui écoute Macho avec attention, vient de glisser nonchalamment sa main dans sa braguette. Un très grand nombre de plantes peuvent être utilisées après infusion dans l’alcool, seules ou dans des associations où sont recherchées des synergies complexes et subtiles. Des élixirs de plantes dilués dans l’alcool anisé, avec ou sans sucre (le caramel – pur sucre – est souvent utilisé) permettent de donner au pastis final toute la générosité, la profondeur et l’exubérance de son arôme. C’est absolument magnifique, aphrodisiaque et Macho a du mal à en parler sans érection.

Macha est un peu étonnée par toute cette science nécessaire à l’élaboration de ce qui n’était pour elle qu’un banal apéritif avant de faire sa connaissance. Il lui donne aussi quelques précisions sur le louchissement du pastis en présence d’eau, qui varie selon que l’on verse l’eau dans le pastis ou le pastis dans l’eau. Il la sent perplexe et peut-être un peu dépassée techniquement lorsqu’il parle de l’exaltation des arômes par estérification des extraits de plantes et lui propose un pastis Jean Boyer aux soixante et douze plantes et six épices. Macha n’est pas une scientifique, on l’aura deviné, mais c’est une fine lippe qui décèle très vite la présence d’armoise et s’extasie devant la longueur en bouche du breuvage. Il est fier d’elle.

Mais il ne s’agit pas de galvauder tous ces trésors et il diffère la dégustation du pastis émeraude du même Jean Boyer, avec son merveilleux mariage de plantes aux noms magiques telles que la prêle, la capucine, l’angélique archangélique... et d’épices douces comme safran, cannelle, vanille, muscade... Il lui en donne une description paradisiaque qui lui fait venir l’eau à la bouche, si l’on peut s’exprimer ainsi, s’agissant d’un pastis, sans blasphémer. Il promet aussi de lui faire découvrir le fameux Rayon Vert, dont la couleur jaune est rehaussée d’un rayon de vert dû aux plantes. « Je prends plaisir à choyer les gens que j’aime... » explique-t-il.

Dans la vie tout n’est pas idyllique et, à peine le coït achevé, il trouve dans sa boîte un courrier de son employeur s’étonnant de ne pas l’avoir aperçu d’une dizaine de jours. Vérification faite il lui apparaît que ce dernier est mal informé puisqu’il y a bien trois semaines qu’il n’a pas mis les pieds au bureau. Besoin d’une pause sabbatique, d’une pause-pastis, comme d’autres s’offrent des pauses-café... Bah ! il l’appellera demain ou après-demain, le temps de fabriquer une explication crédible. Il n’est pas utile qu’il l’avale, l’essentiel c’est qu’elle soit crédible. Le boss n’est ni un mauvais bougre, ni un emmerdeur, il est professionnellement compétent et serait même parfait s’il n’avait un mauvais penchant persistant pour le Noilly-Prat.


Quelquefois Macho aime se laisser aller, s’allonger et rêver. Des noms merveilleux lui viennent à l’esprit, qu’ils ensoleillent : le Pastouret, la Muse Verte, Janot, Un Marseillais, Casanis, le Méridional, Duval, Floranis Gras, Métaxa, Absinthes Larsand 68, Périgan, du Père Kermann et une foule d’autres... Chacun génère son lot de souvenirs, de senteurs, de parfums. Certains sont plus modestes que d’autres mais il ne les en aime pas moins. Tous sont ses compagnons et ses amis fidèles. Il sait qu’il peut à tout instant faire appel à eux sans risque d’être déçu. Il arrive qu’il se réveille en proie à des pollutions anisées.

Ainsi la vie suit lentement et harmonieusement son cours, de pastis en ouzo, d’absinthe en sambucca, d’anisette en raki, de fellation en cunnilinctus, de stimulations buccales en pénétrations sauvages. De temps en temps Macho passe au bureau, pour montrer qu’il existe bien sûr, mais aussi pour confirmer sa fidélité aux différents pots qui en agrémentent le cours : mariages, naissances de bambins, médailles du travail, légions d’honneur ou autres broutilles qui rendent la vie supportable aux gens incapables d’avoir une vraie passion, un authentique violon d’Ingres. Il arrive cependant que des grains de sable viennent gripper les rouages les mieux huilés.

Un vendredi matin ou peut-être un samedi, alors qu’il est en train de préparer, pour se désengourdir le gosier, une Lamesinthe de Venelles, Macha fait son entrée. Comme conseillé, il a placé un sucre sur la cuillère ajourée ad hoc et s’applique à « étonner » l’absinthe anisée en faisant couler un mince filet d’eau glacée sur le sucre afin d’en adoucir la légère amertume. Au dessous un nuage blanc trouble lentement la Muse Verte et le verre se couvre d’une tendre buée. Ce n’est qu’un peu plus tard, en sirotant son breuvage, qu’il prend conscience que quelque chose a changé, quelque chose d’impalpable, il ne saurait dire quoi. Cependant cette curieuse sensation le chiffonne et il doit répéter le cérémonial afin de s’assurer de son jugement sur le breuvage. Il faut rendre doublement hommage à ce dernier puisque ce second verre le place souvent devant une évidence : en se penchant pour l’embrasser, Macha lui a donné un baiser qui ne lui ressemblait pas... Il cherche la raison de cette dissemblance. Très vite il entrevoit une piste et un indice auquel il n’avait pas de prime abord attaché d’importance lui saute aux yeux : l’haleine de Macha, quand elle l’a embrassé. Il l’a trouvée lourde et un peu émétique, y décelant des traces d’orange amère. Macha le tromperait-elle ? Il n’y a pas d’orange amère dans le pastis, du moins dans ceux qu’il connaît et il se flatte d’une certaine expérience dans le domaine. Il se promet d’être vigilant et, de fait, le lendemain, relève dans son souffle un relent de gentiane, qui n’est pas non plus un composant habituel des pastis.

Bien que cette seconde anomalie le désoblige un peu, il s’attelle à la lettre qu’il compte adresser au Ministre de la Culture pour lui demander que justice soit rendue à des bienfaiteurs de l’humanité scandaleusement oubliés, en particulier Paul Ricard, Jules Girard, les frères Pascal et Léandre Gras, Jean Boyer, Henri-Louis Pernod, Henri Bardouin... il a conscience d’en oublier mais renouvellera sa missive dès que satisfaction aura été obtenue pour ce premier contingent. Ces grands hommes méritent mille fois que leur contribution au bonheur planétaire soit enfin reconnue : décorations suprêmes pour les vivants, transfert des cendres au Panthéon ou aux Invalides (là où il y a encore de la place) pour ceux qui ne sont plus.

Il prend juste le temps d’une petite mauresque au Pernod et va poster sa lettre. Il s’arrête en revenant chez Lulu, un troquet sympa qui vient de recevoir une nouvelle marque de sambucco. À sa sortie il aperçoit Macha qui descend d’une voiture dont il ne voit rien du chauffeur sinon qu’il est de sexe masculin. Elle se précipite vers l’appartement sans savoir qu’il est derrière elle. Lorsqu’il rentre à son tour elle l’embrasse avec un empressement peu naturel qui ne peut dissimuler une haleine chargée. C’est un moment absolument affreux et tous ceux qui en ont vécu de semblables le comprendront. Il doit se rendre à la terrible réalité : Macha le trompe, comme le prouvent les horribles relents d’un misérable vin doux dont il n’a ni le cœur ni l’esprit à approfondir l’identité. C’est peut être du Cinzano, ou quelque chose comme ça : Dubonnet, Byrrh, Ambassadeur, Saint-Raphaël ou encore Martini rouge, bref une pisse d’âne quelconque, l’horreur la plus noire et la plus humiliante qui soit pour un homme cultivé et délicat désireux de se désaltérer de façon raffinée. Comment ose-t-elle rentrer à la maison en exhalant de pareils miasmes ? Une femme si bien sous tous les rapports, même sexuels et à laquelle il aurait donné son meilleur pastis sans confession...

Macha a compris qu’il avait tout deviné. Ils optent pour la franchise. Il peut comprendre qu’elle se laisse séduire par un autre homme, un cunnilinguiste plus habile que lui, à la science plus étendue et à la technique plus fouillée sinon plus léchée, mais comment admettre qu’elle tombe assez bas dans la dépendance pour se laisser imposer des boissons aussi dégradantes ? Il lui pose la question et elle répond à sa manière, c’est à dire franchement : « Parce que c’est bon, tiens ! » Jamais homme n’a reçu pareil coup de poignard en plein cœur. Ainsi la trahison est consommée et il éprouve la honte d’avoir été, même s’il ne s’agit que d’un temps d’égarement, suppléé par un cinzaniste, lui l’apôtre de l’anis, à la foi et à la fidélité jamais prises en défaut, toujours ouvert à la recherche et enthousiaste à la découverte, toujours prêt à transmettre à ses amis le fruit de ses plus patientes élaborations et à en partager les joies...

Macha n’a pas voulu ergoter ni l’accabler davantage. Il la voit qui, discrètement, jette quelques vêtements dans une valise. En passant devant lui, elle s’arrête pour l’embrasser une dernière fois, sans penser aux fâcheux relents qu’elle lui inflige encore (Macho pense qu’elle aurait pu avoir la délicatesse de se brosser les dents à l’Homéo, crème dentifrice des Laboratoires Vendôme, délicatement aromatisée à l’anis étoilé, pour lui épargner ce dernier outrage olfactif)... C’est une chic fille, Macho le pense toujours certes, mais qui est incapable de se hisser au niveau d’un idéal. Le sien était peut-être trop élevé, trop inaccessible. Peut-être en demandait-il trop ? Il entend ses pas qui s’éloignent dans l’escalier et commence seulement à souffrir : de l’estomac ou du foie, il ne sait trop...

Macho a toujours pensé que les femmes finiraient par le rendre malade !

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Daniel Grygiel Swistak · il y a
J'aime ce genre d'apéritif ! voir sur mon site "J'AI OSE" si vs avez le temps, merci
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Oka N'guessan · il y a
bravo vous avez mes voix , je vous invite aussi a aller me découvrir et de voter pour moi au passage https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10 merci beaucoup
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Nadine Gazonneau · il y a
Hymne a l'absinthe et a tous ses dérivés et variantes. Macho et Macha ne pouvaient que se rencontrer. Vous m'avez fait beaucoup rire même si personnellement j'ai un petit faible pour l'Ouzo dégusté sur une terrasse ensoleillée de Santorin. + 1 de la part de Tilee auteur de " transparence" catégorie poésie.
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Philshycat · il y a
Bien vu !!
Mes textes en lice.
L'avenir de la justice :http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/reecriture
Portrait tragique :http://short-edition.com/oeuvre/poetik/jocaste

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Utilisateur désactivé · il y a
C'est distillé à la perfection et je n'en ai pas laissé une goutte, quitte à me rendre malade, et qu'importe, je connais désormais le remède, au cas où... Excitant, j'ai adoré.
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Aclken · il y a
tout sur le pastis !
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Cajocle · il y a
J'ai trépigné de joie du début à la fin, sans reprendre haleine.
Palais sec : je vais m'en jeter un.

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Manuel Gomez-brufal · il y a
Tu pourras ajouter cette pointe d'humour, offerte gratuitement avec "la blanche" qui précède : pour une fellation, quelques glaçons dans la bouche et elle devient une "pipe on the rock's".
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SCG06 · il y a
J'ai beaucoup apprécié bien qu'adepte de la blanche galiana d'oran, cristal de liminiana, phoenix des frères canoui, tenis de monforte del cid. Pour le reste j'ai un "orfèvre" à la maison.
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Lestellin · il y a
Comme quoi, un 69 peut sentir l'anis...
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André Jalex Jr · il y a
C'est ben vrai, comme disent les lyonnais...

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