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Feu Mr. Automne, l'Hiver arrive.

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Loutze

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Les cris. Les reproches. Les pleurs. Les menaces.
Assis à la table, Louis faisait mine de rien, le nez dans son assiette.
Le monde tournait autour de lui, il se sentait extérieur à son corps.
La dispute éclatait, sa famille éclatait. On pouvait sentir voler dans l'air les mots comme des coups de couteau. Avoir l'habitude ne suffisait plus. Il n'avait qu'une envie, hurler, partir en courant. Mais il savait de par son expérience que fuir ne menait à rien. Les larmes montaient et sa gorge se nouait. Il ne pouvait pas parler, pas s'en mêler.
On ne peut pas parler à des sourds.

Louis était fatigué, fatigué de toute cette violence verbale, qui parfois dépassait les mots. Il avait apprit à se taire quand il le fallait, mais cela lui déchirait le cœur de laisser son père et son frère s'entredéchirer.
De voir sa mère qui ne savait pas où se placer.

Alors il faisait une des deux seules choses qui parvenait à le calmer.
Il enfilait ses chaussures de course, et partait, seul dans la forêt, tournant le dos à tous ses problèmes. Il foulait le sol en longues enjambées régulières, calait sa respiration sur son pas et donnait la cadence à son cœur. Respirait l'air fauve, aux relents de terre humide, de nostalgie, de feuilles mortes et de remords.
Courait, à en perdre haleine, écrasant sous ses pas ses tracas, expulsant de ses poumons sa colère, larguant ses angoisses, rapide comme l'éclair. Il transpirait, laissant s'évacuer son désespoir, se poussant à bout jusqu'à sentir l'acide remonter dans ses muscles, la douleur physique occasionnée égale à sa douleur intérieure.
Et quand ça ne suffisait pas il s'arrêtait et se mettait à hurler, faisant s'envoler les rares oiseaux et tomber les dernières parures des arbres agonisants. Puis il rentrait et prenait une douche brûlante, plus vide que jamais. Vide comme une page vierge que l'on remplit et que l'on efface indéfiniment.
Comme le remous des vagues qui s'écrasent, reculent et reviennent encore et encore.

Où, quand le temps ne s'y prêtait pas, il s'enfermait dans sa chambre, branchait sa guitare, allumait son ampli, et jouait, jouait comme jamais des morceaux à en faire trembler les murs, hurlait plus qu'il ne chantait, déversant dans les paroles de ses artistes favoris ses émotions, partageant avec eux des instants de vie sans qu'ils ne connaissent l'importance du son qu'ils offrent a des milliers d'inconnus, l'échappatoire, le soulagement de ne pas avoir à mettre des mots sur des situations qui nous dépassent.
Le rythme qui se fracasse, fait vibrer le corps, les ondes qui remontent jusqu'aux os, la tête qui bouge, les membres qui s'élancent, le pied qui bat la mesure, les notes qui s'enchaînent, se déroulent, composent et décomposent une mélodie qui ne fait sens que pour lui.
Il finissait seul et à genoux dans sa chambre, épuisé, la voix cassée et les oreilles bourdonnantes, le cerveau encore vibrant de toute cette adrénaline à même la chair.
Comme une corde enfin accordée, à la tonalité parfaite, en harmonie avec le monde autour, sur une fréquence parallèle, qui n'appartient qu'à l’univers de la musique. Comme une note blanche que l'on a remplie pour enfin combler sa rondeur immaculée, une note désormais pleine, qui ne sonne plus creuse.

Après cela, il continuait à faire comme si de rien n'était, mais il en était en réalité incapable. Il était révolté, dégouté par le comportement des membres de sa famille.
Les décrire serait leur accorder trop d'importance. Et Louis était tellement, tellement las. Mais le problème au sein de leur groupe social se résumait à son père.
Comme quoi, on peut vivre avec une personne tout les jours, la croiser, sans la voir ni la connaître, et parfois même, la détester. Personne ne devrait être obligé de subir une situation qui ne lui convient pas, qu'il n'a pas choisi, non ?

C'était devenu effrayant. Ce qu'arrivait parfois à s'avouer Louis. Car il doutait vraiment de la sincérité de ses pensées. De se dire qu'un père absent depuis toujours vaut mieux qu'un père qui donne puis qui reprend, et qui revient persuadé qu'il n'a jamais cessé de donner, alors que la morsure de son abandon a imprimé l'inconscient de ses enfants, et que son retour a été perçu comme une intrusion.
Qu'il valait mieux ne pas avoir de père du tout qu'un demi homme décérébré dont la seule qualité est d'admettre qu'il n'en a rien à foutre de vous.
Que le jour où cet homme mourra, ce père, il n'en aura que faire, car cela ne changera rien, il n'était pas sûr de l'aimer, il était même sûr du contraire, mais avait-on le droit de ne pas aimer ses parents ? De ne pas aimer les personnes qui nous ont mis au monde, les personnes avec qui l'on partage une intimité ?

La société veut que l'on aime ces gens. Mais ne dit-on pas que l'on choisit ses amis, pas sa famille ? Néanmoins, c'est difficile de ne pas se trouver monstrueux de savoir que la mort d'une personne ne nous touchera pas. Parce que ce sera le cas. Seule la culpabilité de ne rien ressentir le fera pleurer toutes les larmes de son corps.


Les châtaigniers, en automne, sont incroyables. Ainsi que les chênes, les pins, les bouleaux, les mélèzes, les arbres des forêts et ceux des avenues, en automne tout se teinte d'une lueur orangée, comme une goutte de sang qui se serait glissée dans le soleil éclatant de l'été. Tout prend le goût de l'humidité, et les cœurs se font lourds.
Les prémices de l'hiver, les températures glaciales et la météo, se font également sentir. Tout devient gris. Tout, sauf les manteaux que l'on sort des placards et les feuilles qui tourbillonnent dans un courant invisible et parsèment les rues d'un tapis coloré. De la même couleur que les braises éteintes d'un feu, de la même couleur que le ciel lorsque l'aube et l'aurore le teintent d'une langue de chaleur, symbole du début et de la fin. De nostalgie.

Louis sait que c'est durant cette période que l'on se rend compte plus que jamais du temps qui passe. La période de transition de la vie à la mort, de l'été à l'hiver, du chaud au froid. Ce qui peut être trompeur, car le froid conserve tandis que le chaud tue.
La souffrance prend un tout autre état dans cette atmosphère.

L'automne, c'est aussi la couleur ambrée du whisky, et le bruit sourd que l'on entend après un coup violent. C'est le moment où les corps sont couverts, et meurtris. Les espoirs qui s'envolent et s'écrasent comme toutes ces feuilles dans les airs et au sol, les amours déchaînés pressés de se réchauffer avant que le feu ne soit plus que cendres, complètement consumé.

Louis sait qu'il faut se méfier, c'est la période où les démons se montrent, où la magie fait effet. La magie noire, et la nuit sombre, qui gagne du terrain un peu plus chaque soir. L'obscurité qui aveugle aussi bien qu'elle étouffe les bruits, le même noir dont Louis est plongé le seuil de la porte franchie. Un mutisme aveugle qu'il est forcé de conserver. Une existence d’ermite reclus dans sa chambre. Une solitude glaciale et amère, comme l'automne qui prend tout.
Tout ce que l'été avait apporté. La chaleur. Les longues journées, les vacances, les bons souvenirs, la vie verdoyante, le soleil.
Et amène avec lui un voile qui assombrit aussi les esprits.

Alors Louis fait une des seules choses qui lui reste a faire. Vivre dans un autre monde, un monde à lui.
Il rêve, dans son lit avant de sombrer dans le sommeil, un air envoûtant japonais en musique de fond, une révélation s'impose à lui avec évidence, pendant qu'il regarde son plafond si blanc auquel il a collé il n'y a pas si longtemps ces foutues étoiles fluorescentes, ainsi qu'une lune, pensant amener un bout du ciel dans sa chambre et cherchant un sens à cela, à sa condition sur Terre, aux aléas qui l'ont amené à être qui il est aujourd'hui, mais... Toutes les choses n'ont pas de signification, même si on veut de toute nos forces leur en donner une, parfois il n'y en a tout simplement pas.

Ce qu'il veut par dessus tout, c'est se barrer de cette maison. Parfois, cette idée lui fait peur, mais il se dit qu'il préfère dix fois être seul que subir ce quotidien plus que nécessaire. Malheureusement, il sait que toutes ces pensées haineuses sont fausses.
C'est ce qui lui donne la force de tenir. Tout déverser sur quelqu'un.

En vérité, son père lui fait pitié. Il ne le déteste pas, enfin il croit, non, il sait que son père est comme tant d'autres personnes, aux petits esprits fermés qui sont persuadés d'être grands. Il est triste pour ces gens car ils perdent tant de choses, à tout faire pour se sentir importants, alors que l'essentiel c'est de tout faire pour être heureux. Beaucoup croient qu'être reconnu publiquement leur fournira cette image populaire qui apporte une vie chargée et qui rend les autres envieux ou dépendant d'eux.
Il s'en fiche, au fond il est juste énervé de ne pas être écouté. Il l'a dit tout à l'heure, on ne peut pas parler à des sourds.

L'hiver arrivera bientôt. L'hiver qui, il le sait, sera doux. On s'emmitoufle des pieds à la tête, et des nuages blancs se forment quand les personnes rient et parlent entre elles. On se serre les uns contre les autres, comme les pingouins sur la banquise, pour s'apporter un peu de chaleur, on fait des batailles de boules de neige et des concours de bonhommes de neige, on glisse sur le verglas et on se fait relever gentiment.
L'hiver est chaud, et chaleureux, au coin du feu l'ambiance est tamisée et les tasses de thé fumantes, parfois même on allume des bougies et l'on discute entre amis.
Il n'y a pas de meilleures soirées que les soirées d'hiver.

Louis sait qu'il doit passer l'automne, cette période vicieuse qui s'infiltre telle une maladie dans les failles des gens et ravive les brûlures du passé, et les cauchemars du présent. L'hiver viendra, et avec lui, le répit.
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Joëlle Brethes · il y a
Joli textes à tous égards, en effet !
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Loutze · il y a
Merci beaucoup !
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JACB · il y a
Votre texte Loutze est fort bien écrit mises à part quelques petites fautes que l'on pardonne bien volontiers car l'atmosphère saisonnale qui fait écho aux émotions de votre personnage est remarquablement exprimée; on y trouve de belles images et une grande sincérité; vous avez beaucoup d'avenir, continuez à écrire, je reviendrai vous lire avec grand plaisir.
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Raph · il y a
Je continue... fausse manip ;)
En un mot continue, persiste, vraiment!
Quelles sont tes lectures? Je m'interroge ;)

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Loutze · il y a
Haha pas de soucis, merci encore !
Heuu mes lectures x) disons que je lis depuis toujours, quand je dis toujours c'est depuis que j'ai appris à lire ... comment dire ce ne sont pas les mots qui me fascinent mais tout ce qu'il y a autour, ce qu'ils contiennent, renferment, et ce qu'ils apportent (pour les mots aussi il y a les apparences extérieures et leur vraie profondeur) mais je m'éloigne de la question ... je lis de tout (sauf des thrillers parce que j'ai trop d'imagination et qu'après je deviens parano) de l'aventure, du fantastique, du policier, du romantique, des romans à caractères psychologiques et depuis quelques années aussi des romans sur la vie, tout simplement, qui parlent de choses réelles et qui percutent, et ça fait du bien de voir le monde autrement a chaque baffe qu'on se prend :) voilà ! (J'ai bien répondu ?)

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Raph · il y a
Lol oui très bien répondu ;)
En fait, parcourant un peu ce que tu écris, ça m'a fait penser aux surréalistes comme Breton ou Aragon, que je connais peu j'avoue, ou aux auteurs du Nouveau Roman, Robbe-Grillet, Sarraute etc ; qui, pour faire court, ont tendance à ne pas vouloir agir en romancier, à ne pas créer un "monde romancé", mais qui s'interrogent plutôt sur l'expression des sentiments et qui s'opposent à une trame narrative "classique"... et je suis d'autant plus sensible à cela que moi-même j'éprouve un rejet face à la distance du narrateur, et que j'essaie d'abolir cette distance et d'évacuer le cadre pour me concentrer sur les émotions... bref, je retrouve de cela en toi, et ce n'est peut-être pas un hasard que tu aies atterri sur ma page ;)
Toujours est-il qu'à mon sens, toutes proportions gardées (et qui est avant tout une question de pratique et d'exercice intensif de l'écriture) tu as quelque chose, ça me paraît indéniable ; alors persiste ;)

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Loutze · il y a
Je prendrais bien toute la portée de ton compliment en compte si j'en savais plus sur les auteurs que tu me cites, et je n'avais pas conscience de ma "façon" d'écrire (ce qui est d'autant plus bizarre maintenant que tu me le dis car je ne m'identifiais pas à quelqu'un ou en fait à ... rien) x)
Oui, ça c'est sûr, je ne sais même plus comment je me suis retrouvé sur ta page mais ce fut un heureux hasard !
Merciii ! Je sais que je dois corriger des choses mais cela passe par un travail sur moi même et ... je suppose que ça viendra avec le temps :') mais oui je vais continuer, de toute façon ... c'est un besoin que j'ai, d'écrire :) je t'ai assez remercié ? Alors merci encore ;)

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Raph · il y a
Ne me remercie pas trop ;) lol
C'était plus une question de démarche et j'aime ta démarche ; en un mot, conserve au possible cette spontanéité, elle fait le charme de tes textes...

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Loutze · il y a
Ne t'inquiètes pas, je ne sais pas écrire autrement (même si on me le reproche parfois) ... donc je ne te remercie pas ! :)
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Raph · il y a
Justement, à ceux qui te le reprochent, ils ont tort ; ne change surtout pas! ;)
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Loutze · il y a
Hooo *musique douce à mes oreilles que sont tes paroles* merci :D peut on évoluer sans changer ?
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Raph · il y a
Grande question! Enfin, je reste persuadé que tout ou presque se joue à l'enfance et à l'adolescence ; tout y est plus intense, tout est vécu, en vieillissant les histoires se font plus rares...
Ce que tu as t'est acquis ; à toi de le faire fructifier ;)

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Loutze · il y a
Oui ... je vois ce que tu veux dire :)
J'y compte bien ! ;D

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Raph · il y a
Mais je me doute, en passant, que ces écervelés de l'éducation nationale, tes profs, ou certains d'entre eux, avec leurs "méthodes", doivent tiquer sur ton approche immédiate et sensuelle de l'écriture, ou je me trompe? ;)
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Loutze · il y a
Oui ! Selon eux je dis "trop de choses" pour mon propre bien ... comme quoi la liberté d'écriture et de pensée est loin d'être totale ... on ne remet pas en cause ma façon d'écrire mais ce que j'en fait et c'est dur, dans un milieu où tout le monde doit être, dire, penser pareil que les autres.
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Raph · il y a
Cc! J ai lu, et je vote! ;)
Tu es une jeune fille étonnante Loutze ; tu as cette spontanéité propre à ton âge, mais tu as, aussi, bien d'autres qualités dont celle-ci, que j'ai retenue, de créer des images, des comparaisons, des symboles... ton univers est très sensoriel, mais aussi mémoriel ;)

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Loutze · il y a
(Laure ;) )
Woaw, merci beaucoup ! :D

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Raph · il y a
Laure? c'est ton nom? ;)
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Loutze · il y a
Oui haha
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Raph · il y a
Enchanté, Raph ;) mais tu t'en doutais
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Loutze · il y a
Non ... Quelle surprise ! ;) Raph tout court ou c'est un diminutif ? X)
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Raph · il y a
Raphaël ;) lol Raph est mon pseudo de tous les jours ;p
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Loutze · il y a
Hahaha d'accord ;)
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Eric Vain · il y a
Toujours aussi étonné de ne pas le voir pour concourir pour le grand prix du court, m'enfin les voies de la sélection sont impénétrables! Par contre, texte toujours aussi bien ;-)
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Loutze · il y a
Moi je dis ya des collabos x)
Merci ;)

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Eric Vain · il y a
Oh les méchants messieurs à la fine barbe noir ~
De rien ^^

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