Feu Monsieur le Comte

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En ce début d’après-midi, les calèches amenant les membres de la famille commencent à arriver. Elles libèrent en bas du grand escalier des femmes et hommes engoncés dans leurs vêtements de deuil.

Les femmes font mine de se tamponner les yeux sous leurs voilettes. Les hommes leur offrent un bras réconfortant.

En haut de l’escalier encadré des hautes tentures mortuaires frappées au chiffre du défunt Comte Charles de Flaminin, Gaston Delalonde, le neveu du défunt attend ses invités posté entre le maître d’hôtel et la gouvernante tous deux très dignes dans leur uniforme.

Très élégant, en dépit des circonstances, dans son costume trois pièces, il lisse sa moustache d’un main nerveuse. Ses yeux font des va-et-vient entre tous les membres de la famille. Il les accueille, les remerciant d’une voix grave et chevrotante pour la rapidité avec laquelle ils ont répondu à son appel et les invitent à rejoindre le grand salon où une collation va leur être proposée.

Il voit bien dans les regards que tous ces aristos huppés le prennent de haut, « en attendant » ricane-t-il intérieurement « l’héritier se sera moi et pas vous et vous pouvez toujours attendre pour que je vienne renflouer vos dettes de jeu et vos bijoux, Oncle Charles a été trop gentil avec vous et si rigide avec moi. Il est temps que la chance me sourit un peu. J’ai hâte que ce vieux grigou soit enterré six pieds sous terre ! »

Souriant modestement, il entre dans le château et suit sa parentèle.

Tandis que les uns et les autres se font servir thé ou café et grignotent les petits en-cas amenés par les domestiques, Gaston reste en retrait et écoute les conversations, il n’est jamais inutile de savoir ce que pensent de potentiels ennemis. Et pour être édifié, il est édifié.

« Quel âge a-t-il ce godelureau ? »
« Dans les trente ans il me semble mon cher. »
« Et encore à la charge de notre très cher Charles, c’est une honte ! »
« Il a fait médecine paraît-il ! »
« Vraiment ? Ce jean-foutre serait médecin. J’espère n’avoir jamais à le consulter. »
« Pourtant il faut croire que Charles lui faisait confiance puisqu’il avait décidé de le garder comme médecin personnel. »
« Vous êtes trop indulgente ma chère, il ne l’a gardé comme médecin que parce qu’il avait promis à sa sœur, notre chère cousine défunte de s’occuper de lui. »
« Parlons-en de cette sœur, il est invraisemblable que Charles ait accepté cette mésalliance. Franchement une Demoiselle de Flaminin épouser un simple rond de cuir, un roturier de bas étage. »
« J’ai entendu dire qu’il avait bien été obligé de donner sa bénédiction, la très chère Joséphine étant dans une position intéressante paraît-il ! »

Quelques ricanements s’élèvent à cette déclaration, Gaston sent la rage s’emparer de lui, combien il peut les haïr ces aristocrates plein de morgue et combien il l’a haï aussi son « cher » oncle Charles qui n’a pas manqué une occasion de lui assener qu’il ne devait sa position qu’au fait que sa mère était sa sœur tendrement chérie.

Il a bien peu de souvenirs de ses parents pourtant il avait déjà une bonne dizaine d’années lorsqu’un train fou les avait envoyé ad patres. Il ne devine plus de sa mère qu’une silhouette fine couronnée d’une chevelure blonde, de son père ne lui reste qu’une impression de force.

Les convives continuent à se restaurer. Et les remarques s’élèvent à nouveau.

« Il paraît que le cercueil est déjà fermé. »
« Comment ? Mais quelle goujaterie, nous ne pourrons pas rendre un dernier hommage à notre cher Charles ? »
« Et non, ma chère amie, ce paltoquet de Gaston a décidé que la vue du visage tourmenté par la souffrance de son oncle lui était insupportable. »
« Et ça se dit médecin ? A-t-il seulement vraiment terminé ses études ? »
« Effectivement mon cher, je le trouve bien délicat. »
« Savez-vous de quoi est mort exactement notre cher Charles, je n’ai pas pu obtenir de réponse très claire. »
« Je ne sais pas trop, il semble qu’il soit tombé dans le coma à la suite d’un repas trop copieux. »
« Un repas trop copieux ? Vous vous gaussez ? Charles était un modèle de sobriété. »
« De sobriété comme vous y allez, dites plutôt qu’il était trop radin pour garnir correctement sa table. »
« Il semble en effet que depuis quelques années il avait bien écorné la dot que lui avait amené son épouse. »
« La seule chose intéressante qu’elle lui ait amené d’ailleurs ! »
« Quel dommage quand même que Charles ne se soit pas remarié, il était encore assez jeune pour engendrer un véritable héritier et par là même de nous débarrasser de cet importun d’arriviste. »
« Croyez-vous qu’il poussera l’outrecuidance à reprendre le titre de Comte ? »
« Je ne sais trop, mais il pourra toujours se faire appeler Monsieur Gaston De La Londe en trois mots au lieu d’un seul ! »

Quelques ricanements ponctuent cet échange, et Gaston replonge dans ses souvenirs.

L’oncle Charles prenait un malin plaisir à lui dire encore et encore à quel point il regrettait amèrement que sa défunte épouse, la très terne Augustine n’est été qu’une jument bréhaigne. Cela aussi met Gaston en rage, Tante Augustine avait été une mère de remplacement qu’il avait tendrement aimée et qui le lui rendait bien. Hélas, l’attitude de son époux et un médecin incompétent l’avait amenée aux portes du tombeau. Portes qu’elle avait volontairement franchies un jour où la vie lui était devenue trop pesante. Il n’avait alors qu’une quinzaine d’années et s’était promis de devenir médecin pour lui rendre hommage.

Et quant à avoir un autre héritier, Gaston avait rapidement compris que l’oncle Charles était surtout impuissant et incapable de concevoir. Un léger sourire flotte brièvement sur les lèvres de Gaston, il a su jouer de cet atout pour obtenir le financement de ses études de médecine, Oncle Charles pensant qu’il le remercierait en trouvant un remède pour, comme on le disait joliment au Moyen-Age, lui dénouer l’aiguillette. En fait, il a trouvé une application pratique à ses études beaucoup plus avantageuse pour lui.

Les supputations qui reprennent le tirent de sa rêverie.

« Il n’empêche, quelle erreur de savoir-vivre que de nous empêcher de rendre nos derniers hommages comme il se doit. »
« Ne trouvez vous pas que cette inhumation se fait un peu rapidement ? »
« Vous n’avez pas tort, cher cousin, ce cher Charles n’est passé que depuis deux journées. Heureusement que nous n’habitons pas trop loin. »
« C’est vrai que ce certificat de décès a été délivré bien vite. »
« Comment, vous ne savez pas ? Mais c’est Gaston lui-même qui l’a rédigé pour l’état civil au motif qu’étant médecin il n’y avait pas besoin d’un autre avis. »
« Ciel ! Ce jobastre ne se mouche pas du coude. »
« A qui le dites-vous, d’ailleurs cette précipitation ne vous parait-elle pas suspecte ? »
« Voilà qui est frappé au coin du bon sens, cher cousin, pensez-vous que ce carabin raté de Gaston aurait mal soigné notre cher Charles ? »
« Aucune autopsie n’a été demandée ? »
« Non, et permettez-moi de vous dire que je trouve cela éminemment suspect. »

Brusquement, un silence lourd de suspicion s’abat sur le salon. Près de la porte, Gaston sent son dos et son front se couvrir de sueur.

Il doit se dépêcher de faire quelque chose avant que l’un de ces importuns ne s’oppose à l’inhumation.

Il le sait l’arsenic qui lui a permis d’affaiblir le Comte par des vomissements répétés, suivi de la dose de laudanum qui lui a fait boire ce dernier soir, une sorte d’hommage à sa chère tante Augustine, ne manqueront pas d’attirer l’attention de tout médecin un tant soit peu compétent. Et il est hors de question de courir ce risque, il a trop rongé son frein, trop souffert pour se retrouver déposséder de son butin.

Lentement il bat en retraite vers la pièce qui a été aménagée en chapelle ardente. Le beau cercueil de chêne couvert de draperies, de fleurs et de branchages repose sur des tréteaux. De hauts cierges allumés, qui diffusent une chaleur de plus en plus intense, l’entourent.

Gaston, s’approche subrepticement de l’un d’entre eux et dans un grand cri fait semblant de trébucher. Le cierge vacille et s’abat sur le cercueil. Aussitôt le feu se jette goulûment sur le bois et le tissu.

Un grand mouvement de panique s’empare de l’assistance, le grand incendie du Bazar de la Charité est encore présent dans les mémoires. Toutes ces belles dames et tous ces beaux messieurs si imbus d’eux-mêmes, perdent toute retenue, se bousculent sauvagement et se ruent à l’extérieur.

Et c’est là que le destin de Gaston bascule en même temps que la bière de son oncle.

En se fracassant au sol, le cercueil s’ouvre et la silhouette nimbée de flammes de Charles de Flaminin se dresse telle la statue du Commandeur. Un doigt accusateur se tend vers Gaston qui titube et une voix d’outre-tombe tonne « Assassin ».

Deux jours plus tard, un journal titrait « Incroyable résurrection »
« Il y a quelques jours nous informions notre aimable lectorat du décès soudain de Monsieur le Comte Charles de Flaminin.
Il s’avère que cet éminent membre de notre communauté avait été victime d’une tentative de meurtre perpétrée par son neveu, neveu qu’il avait fort généreusement recueilli après le décès de ses parents.
Las, l’ingrat voulant hériter le plus vite possible avait fait le choix de se substituer à la nature.
Redoutant que sa parenté ne demande une autopsie il avait décidé de tenter de masquer son forfait en faisant brûler le cercueil et par là-même le corps de son oncle.
Fort heureusement le sang-froid du maître d’hôtel a permis d’arracher Monsieur le Comte à son bûcher funéraire, il est actuellement à l’hôpital où il soigne quelques brûlures superficielles.
Quant à son meurtrier, Gaston Delalonde, son cœur noir et gangrené n’a pas résisté à l’horreur de voir son crime révélé. Il est décédé et devra répondre de ses actes devant le tribunal de Dieu à défaut de celui des hommes. »

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