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Cétacé

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(La punaise de lit et la grenouille de bénitier... suite... et fin)
Alors que la grenouille rencontrait son destin au fin fond bien tassé du sac d’un pèlerin, la punaise échangiste but un sacré bouillon dedans le bénitier. Sa capacité d’absorption étant bien inférieure à celle du batracien disparu, Fétide la Mécréante, punaise de renom, savait qu’en restant dans le bol consacré c’était la noyade assurée. En bon crampon sanguinaire qui se respecte, elle devait s’accrocher à la vie coûte que coûte, sinon s’en était fait de sa réputation. Elle s’installa donc comme elle put en son archipel de fortune, dans l’attente du premier pingouin venu, celui qui, à son corps défendant, lui offrirait une planche de salut, et un festin digne de son rang.
C’est alors que l’hiver malveillant vint à roder à la porte de l’édifice déserté. L’église n’était plus fréquentée que par de rares dévotes, plus attirées par les alcôves surchauffées de bougies que par les eaux glaciales des fonts baptismaux, la saison des pèlerinages touchant à sa fin, le coquillard frileux se ferait rare sur le Chemin. Le festin escompté devenant incertain l’hibernation forcée, cauchemar de la gente punaise, la guettait à coup sûr. Hiberner ? Hors de question ! Le minuscule insecte, piqueur-suceur de profession, avait à son actif un beau brin de jugeote transmis de mère en fille.
— Grande sauterelle petite cervelle, petit morceau grand cerveau, disait Lentille Verte, son aïeule. Ajoutant d’un ton péremptoire : tant qu’y a de la vie, y’a d’l’espoir...
Tout en barbotant dans sa divine baignoire, Fétide la Mécréante travaillait du cerveau. Il lui fallait quitter sa conque, et fissa ! comme le disait Pépin de Pomme sa grand-tante :
— ... et vice versa. Les problèmes sans solution, ça n’existe pas !
Dans peu de temps, quand les dévotes bigotes ne viendront plus tremper leur doigt crochu d’accusatrices dans le liquide consacré, ne restera plus dans la vasque glacée qu’un cloaque putride aux relents nauséabonds, mélange de pourriture et de moisissures verdâtres, et je n’y survivrais pas ! gémit Fétide, il me faut à tout prix m’extraire de ce piège marécageux ! Car si le vin bonifie en prenant de la bouteille, ce n’est pas le cas de l’eau bénite, en vérité, je vous le dis, si le nectar gagne à vieillir, l'eau bénite stagne à croupir.
Pour l’heure, l’unique souci de notre sanguinaire amie était de s’abreuver, de toute urgence, aux veines accueillantes d’un jacquot mal lavé, au pire, d’une bigote aux appâts renfermés. À propos d’hygiène, d’ailleurs, il serait temps qu’un jour les imbéciles comprennent que ce n’est pas parce que l’on vit de la crasse des autres qu’on est soi-même une malpropre. Hé ! Ho ! Attention ! Je ne suis pas une punaise d’ornement, mais je n’ai rien d’une punaise de sacristie, s’insurgeait Fétide. Si elle pouvait, la mécréante fuirait loin, bien loin, de ce lieu consacré. N’allez pas la confondre avec sa dévote homonyme je vous prie, cette vieille fille parfumée aux effluves d’encens qui hante les églises dès leur ouverture, non pour s'y recueillir, mais pour y trouver matière à ses méchancetés. En voilà une race redoutable, accrochée à son prie-dieu comme une lente à son cheveu. Cette espèce très particulière de Cimex Lectularius, conspuant la copulation tout en se perpétuant, est le calvaire des officiants qui se font un devoir de supporter cette plaie en leur paroisse.
Finalement, philosophait la mécréante en attendant sa délivrance, reconnaître une punaise de sacristie est chose facile, elle est laide, en dehors comme en dedans. Ce n'est pas dû à son physique, sa moustache de sapeur et son appendice de corbeau ne l’avantagent guère, certes, ni à ses goûts vestimentaires stupéfiants, ne dirait-on pas qu'elle s'habille de vieux rideaux frangés et de dessus de lit au crochet délavés ? Non, c’est la méchante bêtise qui en suinte qui l’enlaidit. Elle a beau dire : « Moi, pourvu qu'on ne fasse de mal à personne... » qui va la croire ? La bigote punaise déblatère, c'est sa fonction première. Et des mon père par-ci, et des m’sieur l’curé par-là, et des je vous l’avais bien dit, et des ma pauvre amie si vous saviez, blablabla, blablabla,... C’est un fait, la dévote blablate. Elle critique, calomnie, dénigre son voisin et crache son venin. Ses motivations sont simples : dominer l’enfroqué pour gouverner dans son église. Observez bien une punaise de sacristie en prière. À voir son air extatique, c’est à croire que la cohorte des saints toute entière lui apparaît. Les pauvres ! Ne vous y trompez pas, braves gens, la punaise de sacristie aime en son prochain la haine qu'il lui permet de nourrir, alors que la punaise de lit aime en lui ce qui la nourrit.
— Trèves de blablateries, se secoua Fétide, je dois sortir d’ici, et tant qu’à faire, puisque le lieu s’y prête, pourquoi ne pas prier ? Rien qu’un tout petit peu ? Le Ciel m’entendra, si ce n’est lui, un de ses locataires m’écoutera.
Bon, d’accord, le Ciel ne nourrit pas sa punaise, ce sont les miasmes des pèlerins épuisés qui la font vivre, mais une petite prière de rien du tout ne peut que faire du bien. Du fond de sa mémoire surgit alors cette supplique qu’entonnaient ses aïeules en cas de gros coup dur :
— Qu’est-il en notre temps d’espoir plus insensé que de croire mordicus en la divinité ? Moi, punaise, j’ai la foi, la foi du pèlerin, quand dans son sac je trouve à manger en chemin. Mes ancêtres, en citant le grand Blaise, m’ont donné à penser, en suivant ce conseil : « Mettez-vous à genoux, priez, implorez, faites semblant de croire, et bientôt vous croirez. »
Ainsi priait Fétide de bon cœur et de belle voix, quand soudain un : « Punaise ! Kèskeça schlingue ici ! », sonore et trébuchant vint troubler son imploration incantatoire. Douces paroles, familières, rassurantes, appropriées en somme ! Des pas lourds s’approchèrent, une ombre envahissante obscurcit l’angle de la chapelle consacrée au Majeur. C’était un pèlerin tardif, un pur, un vrai, un dur, un crotté culotté qui sans plus attendre posa sac et guitare contre le bénitier, puis se mit à ronfler, le nez entortillé dans son duvet crasseux.
L’hétéroptère punais, rempli d’espoir, se tapit au plus profond de son bassin et rendit grâce au Ciel, au paradis et à tous ses saints. Enfin ! quelqu’un avait entendu sa prière. Le pèlerin fourbu, une fois reposé, la sortirait assurément de la mouise. Ses six pattes à l’équerre, pour remercier le Ciel, elle entonna quelques Ave-Maria, quelques Pater Noster. Suivirent de beaux arias, en veux-tu en voilà. Enfin elle psalmodia d’une piquante voix un pur De Profundis, repris en cœur par la clique bigote en pleine dévotion.
Quittant alors son bénitier vers la voie salvatrice, chantant Alléluia!, elle chut en pleine extase dans le sac avachi du jacquet assoupi... et tomba sur un os : un boisseau de punaises mal lunées, qui, la prenant pour ce qu’elle ne peut être, crièrent à l’unisson et à l’envahisseur :
— Hors de notre chemin, infinitésimal insecte ! Ta place n’est plus ici, va-t-en voir plutôt du côté des bigotes, tes consœurs chantantes, celles à la Croix de Voix ! Vous chantiez toutes en cœur ? Tu nous en vois fort aise ! Va-t-en grossir leurs rangs pour solfier avec elles quelques refrains sacrés, quelques saintes chansons dont elles ont le secret !
Et hop ! De bouter hors du sac l’encombrante parente qui, sans tambour ni trompette, fila se mettre au sec sous les jupes hospitalières d’une dévote en sacristie.
Après avoir goûté un repos mérité le jacquet encrassé se lava haut et bas puis rinça ses guenilles dedans le bol sacré, le boisseau tout entier disparut corps et âmes dans le bouillon saumâtre. Décrotté, allégé, le pèlerin tout neuf, pinçant avec entrain les cordes sous ses doigts, leva l’ancre en chantant, lurant à pleine voix :
— Épinglettes, épinglettes, bestioles aigrelettes, jamais plus ne viendrez vous pendre à mon sommier.
Comme disait le grand Jean, de La Fontaine évidemment, on rencontre sa destinée souvent par le chemin qu’on prend pour l’éviter. Le petit solitaire, en toute affaire, esquive fort aisément. Les grands, en assemblée, ne pourront rien y faire. Défions-nous du sort et prenons garde.

PRIX

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Barbara V. · il y a
Un peu tard pour voter, mais je vous ajoute un "J'aime" tout de même... Je me suis régalée avec cette suite. "Sacrée" punaise !
Bravo Cétacé :)

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Cétacé · il y a
Un merci de plus, la suite arrive!!!
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Pancho Ayguavives · il y a
Un seul doute, je ne suis pas sur que les candidats confirment ses envies de faire le Chemin de Saint Jacques après avoir connu cette punaise..!!! Par contre, j'ai aimé beaucoup ce texte, plein d'imagination...Pancho
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Cétacé · il y a
merci amigo!!!
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Cétacé · il y a
merci Raymonde, t'as lu les autres?
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Raymonde · il y a
De croâ ???????????
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Gail · il y a
Que de vérités au travers de cette fable, pas anodine du tout ! Je suis emballée par le style et l'écriture. Donc +1
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Miraje · il y a
Une fable jubilatoire pour l'athée que je suis. Et sur le chemin de Compostelle, je me suis arrêté dans le premier confession..., euh, bureau de vote venu pour apporter mes laïques prières à cette écriture incisive, enjouée et sans concession.
Bon ! Et sinon, je me suis mis, lavé et essoré, à l'ombre ...http://short-edition.com/oeuvre/poetik/dans-l-ombre-de-ma-main

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Cétacé · il y a
Et sur le Chemin j'en ai rencontré... des vertes et des pas mûres.... Merci Miraje...
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Bruno Teyrac · il y a
Une fable bien rigolotte ! Et toujours ce ton et ce style bien à vous qui me plait. J'aime et je vote.
Si vous voulez passer des grenouilles et des punaises au homard : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/sous-le-signe-du-homard
J'ai aussi une pie et un chat dans mon bestiaire ;-)

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Pascal · il y a
Jolie fable amusante, pleine de rebondissements, qui donne à réfléchir quand même. Mon vote.
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Alice Merveille · il y a
A nouveau ce ton enlevé et jouissif : un vrai plaisir de lecture !!
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Franck · il y a
Rigolo, tout à coup, ça me gratte...
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Cétacé · il y a
Merci franck pour ton coup de pouce! On se dit à bientôt à très bientôt.
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