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Femme(s) de A à Z

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Aruna

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Femme(s) de A à Z

Alice et Zoé étaient jumelles. Jumelles monozygotes. De ces jumelles strictement identiques qui, dans leur poussette fascinent les passants, puis, une fois adultes, deviennent objet(s) de fantasme pour les hommes. Pourtant, à près de cinquante ans, Zoé avait mal au dos et Alice aux pieds. Comment une chose aussi singulière avait-elle pu se produire ?

Nées avant terme, les jumelles avaient oeuvré à saboter à tour de rôle le sommeil de leurs parents, ce pendant leurs trois premières années d’existence. Habituées des Urgences, gamines souffreteuses capables d’enchaîner crises d’asthme et otites en une longue litanie, elles étaient restées filles uniques. Ces débuts avaient été si difficiles pour leurs parents que, dès l’entrée à l’école maternelle, ils avaient choisi d’éliminer définitivement toute complication inutile.

Désormais les jumelles devraient être instantanément discernables par leurs maîtresses : le vert et le bleu seraient les couleurs d’Alice, le rose et le violet celles de Zoé. Ainsi marquées, les deux fillettes avaient grandi sans que personne ne s’intéresse à leurs différences. Il y avait juste la verte et la rose, la bleue et la violette. Ainsi nul n’avait jamais fait attention au fait qu’elles se paraient de couleurs complémentaires quand elles étaient fâchées, ni qu’elles arboraient un camaïeu harmonieux de vert et de bleu, de rose et de violet quand elles se sentaient en confiance. N’avaient-elles pas déjà monopolisé assez d’attentions pour le restant de leur vie ?

A l’adolescence, les choses s’étaient encore simplifiées au fur et à mesure que les études se différenciaient : Alice avait choisi « A » comme son prénom et Zoé « C ». Personne ne s’était demandé à l’époque si Alice était réellement destinée à poursuivre des études littéraires ni si Zoé s’accommoderait des neuf heures hebdomadaires qu’elle aurait à passer à faire des mathématiques. L’important était que les choses fussent claires aux yeux de tous : Alice-vert-lettres/Zoé-rose-maths.

Alice fut brillamment reçue à son Bac A1-latin-grec et Zoé à son Bac C-maths-physiques ce qui les amena, très logiquement, à se retrouver l’une en « Maths Sup », l’autre en « Hypokhagne ». Cette année-là Alice dut quitter le cocon familial et partir étudier dans une grande ville où elle comptait bien faire des merveilles. Zoé, resta sur place à résoudre patiemment des équations de plus en plus complexes. Leurs activités favorites de l’époque : thèmes latins pour l’une, arithmétique pour l’autre n’étaient pas particulièrement propices à les amener vers la rencontre de l’Autre. Alice prit-elle pourtant de l’avance à cette occasion ? Toujours est-il qu’on la retrouva quelques années plus tard mariée à un certain Alain, tandis que Zoé restait irrémédiablement célibataire.

Par la suite les jumelles n’eurent plus jamais l’occasion de vivre ensemble. Elles ne s’écrivaient pas, se téléphonaient rarement, se contentant, quand elles étaient réunies, de retrouver la complicité fusionnelle de leurs premières années.

C’est ainsi que les années passèrent, les entraînant dans un parcours qui, extérieurement, avait enfin accentué leurs différences : Alice avait un mari, trois enfants, un chien et deux chats. Elle vivait dans une modeste ville de province et semblait assumer avec un certain brio son existence trop occupée de mère de famille travaillant à plein temps comme professeur de Lettres.

Zoé enseignait l’algorithmique ainsi que d’autres matières encore plus absconses dans une prestigieuse école d’ingénieurs. A force de se spécialiser là-dedans, elle avait développé un esprit rationnel et parfaitement binaire, convertissant toutes les situations qu’elle pouvait vivre en une arborescence de choix à deux possibilités. A ce compte-là, elle avait systématiquement éliminé tous les impedimenta qui auraient pu encombrer son existence : elle vivait seule, sans beaucoup d’amis, sans meubles superflus ni désordre inutile.
Il lui restait donc beaucoup de temps qu’elle consacrait à lire, à jardiner et voyager à la découverte de contrées toujours différentes avec une prédilection marquée pour les déserts et la haute montagne. Quand elle n’était pas en expédition, elle venait s’isoler dans la minuscule maison de campagne qu’elle avait patiemment restaurée et où elle bêchait consciencieusement un potager tiré au cordeau et, chose apparemment très incongrue, de très beaux massifs de fleurs tout en composant des haïkus.

Alice, à l’inverse, vivait très entourée, n’ayant presque plus de temps pour s’asseoir, pour lire ou réfléchir, son esprit comme phagocyté par toute cette agitation autour d’elle. Elle consacrait les quelques instants qui lui restaient à caresser ses chats en leur récitant doucement des poèmes et à s’initier à diverses approches ésotériques que Zoé ne manquait jamais de qualifier de superstitions et de niaiseries quand elles se rencontraient.

***

C’est alors qu’à l’approche de la cinquantaine les jumelles commencèrent à souffrir : Alice qui marchait depuis des années d’un pas décidé avait maintenant très mal aux pieds. Zoé, qui avait randonné à travers la planète à la découverte de déserts inaccessibles et de montagnes inviolées, souffrait désormais d’un mal de dos qui ne la quittait plus.

« Hallux valgus congénital » diagnostiqua la radio. « Hernie discale » renchérit le scanner.

Alice appela Zoé. Elle prétendait pouvoir soigner le mal de dos de sa jumelle. Zoé craignait le pire. Kinésiologie, shiatsu, qi-gong, réflexologie plantaire, méditation transcendantale..., Alice était capable de tout proposer plutôt que d’imaginer une banale intervention chirurgicale.

Les deux femmes décidèrent d’un terrain neutre pour se rencontrer, loin des parents, loin du mari d’Alice et de ses enfants. Ce jour-là comme consciente que la discussion serait difficile Zoé s’était habillée en rose, couleur qu’elle avait pourtant abandonnée depuis longtemps. Alice était venue vêtue d’un pull vert. Les deux femmes s’embrassèrent et se dévisagèrent embarrassées.

« Ma pauvre », commença Alice (c’était depuis toujours elles qui commençait !) « Tu as mal au dos parce que tu en as plein le dos de ce boulot scientifique qui ne t’intéresse pas et de ta solitude pitoyable... »

« Tiens », ajouta-t-elle en sortant de sa voiture un panier en osier dans lequel elle avait installé son nouveau chat « Tu n’as qu’à commencer par t’habituer à cet animal. Tu verras, progressivement, tu supporteras sa présence. C’est discret et indépendant un chat... »

Zoé fronça les sourcils comme elle le faisait autrefois quand elle était contrariée : « Qu’est-ce que je vais aller m’encombrer de cette bestiole ? Qu’est-ce que j’en ferai quand je partirai en expédition... ? »
Alice évoqua ensuite son « Hallus valgus congénital » qui nécessiterait peut-être une opération...

Zoé se déchaussa alors, dévoilant des pieds totalement identiques à ceux de sa jumelle.

« Tu vois, ton hallux valgus, eh bien j’ai exactement le même et il ne me fait pas mal du tout... Mais toi, ma pauvre, avec tous ces gens qui te cassent les pieds continuellement, ne sois pas étonnée si tu souffres... »

Zoé sortit de son sac à dos une paire de chaussures de sport et une paire d’escarpins : « Je les ai fait faire sur mesure pour toi chez un cordonnier... Tu verras tu n’as qu’à les porter en alternance avec des tennis... »

Alice se mordit les lèvres. Et toc, une fois de plus Zoé avec son esprit rationnel, avait eu le dernier mot.

Les jumelles se séparèrent un peu froidement. Toutefois Alice repartit avec les escarpins, Zoé avec le chat.

Quelques semaines plus tard Zoé rappelait sa jumelle. Elle avait « quelque chose » d’important à lui montrer. Alice attrapa une écharpe bleue et enfila ses escarpins sur mesure : « J’arrive tout de suite », proposa-t-elle. « Ils sont tous partis en vacances... »

Zoé l’attendait à l’entrée de sa maisonnette vêtue d’un T-shirt violet, assorti à ses hortensias. Elle courut vers Alice le chat dans les bras : « Je te présente mon nouveau collègue. Nous partons à Shanghai pour un colloque... » Zoé rougit légèrement : « Il s’appelle Zao... ».

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Jean Calbrix · il y a
Comme quoi les jumelles sont rigoureusement identiques. C'est la vie qui les différencie. Bravo, Aruna. Vous avez mon vote.
Si vous aimez faire du patinage sur la glace, j'ai ce qu'il faut ici : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/verglas

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Fleur de Tregor · il y a
Ah... les jumelles. Belle histoire !
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