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Félix David

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Maxime Bolasell

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Quand on ne lit jamais (en dehors des magazines dans les salles d'attente), il est difficile de choisir un livre dans un rayon de bibliothèque. Il se peut que l'on ait tout de suite une préférence pour telle ou telle "tranche", mais l'arbitraire de la sélection nous rappelle bientôt notre misère, l’infini des belles choses ignorées, notre désert supposé fertile, ce grenier où l’on n’a rien entassé, bref, à nous-mêmes. Nous ne sommes pas devenus ce que nous nous étions promis d’être, loin s’en faut. Alors, perplexe, on hésite... on baisse la main prompte à saisir l’ouvrage en question. La voilà donc, «idiote», en suspens, comme après un bonjour dans la rue auquel on ne nous aurait pas répondu. On énumère les critères qui devraient nous orienter, car la couleur de la couverture ou l’épaisseur du livre n'en sont pas de très sérieux. Comme on ne lit jamais, il faut se résoudre à n'y connaître rien. On penche alors la tête comme les gens qui ne lisent pas (en pensant intérieurement "comme eux"), puis, confronté aux titres qui ne nous évoquent rien, on se décourage. C’est un sentiment désagréable.
Quand Félix rentra de son travail ce soir-là, il prit le premier livre venu dans la bibliothèque de son appartement, sans songer à toutes ces fadaises. Il était résolu.
Félix était rentré plus tôt qu'à l'accoutumée. Un collègue, durant l'après-midi, lui avait vanté les mérites de la lecture. La discussion lui avait renvoyé une mauvaise image de lui-même car il ne lisait jamais. Félix s'installa à la table du salon. C'était un livre sans préface. Tant mieux! se dit Félix on épuise souvent ses résolutions en préfaces.
L'histoire commençait avec un homme ayant quitté son travail plus tôt que d’habitude, s’asseyant à la table de son salon avec un livre, bien décidé à combler certaines lacunes, car il ne lisait jamais, en dehors des magazines dans les salles d'attente.
C'est comme moi, je ne lis finalement que chez le docteur pensa Félix.
Dans le livre, on apprenait que l'homme s'était décidé sur le conseil d'un collègue de travail. Suivait une description sommaire du héros, un personnage obtus, qui se remettait peu en question. Pourtant, les arguments du collègue de travail avaient fait mouche, et sitôt franchie la porte de son appartement, l'homme s'était dirigé vers sa bibliothèque pour prendre un livre au hasard.
Félix suspendit le cours de sa lecture, saisi par la coïncidence que représentait l'instant qu'il vivait. Comme il était un homme désireux de garder en toutes circonstances un parfait contrôle de lui-même, il s'efforça de mettre de l'ordre dans ses idées. Devant lui, la pendule indiquait presque six heures Il n'est même pas six heures! Je devrais à peine quitter le bureau en temps normal! Pensa-t-il. Ce constat le réjouit. Quoi de plus naturel en somme qu'un livre ressemblât à la vie d’un homme comme lui ? C'est à la fois l'origine et la finalité des livres, et les auteurs, quoi qu'ils en disent, trouvent le matériau de leurs histoires dans le quotidien. Comment pourrait-il en être autrement? Félix replongea satisfait dans l'intrigue.
Piqué au vif par les similitudes entre sa vie et le début du livre qu'il lisait, le héros se redressa sur sa chaise pour songer à l'étrangeté de la situation. Se pouvait-il que sa propre vie et le livre ne fassent qu'un? Evidemment non. Le héros du livre avait les pieds sur terre, ce n'était pas un rêveur disposé à voir du fantastique à tous les coins de rue. Son premier réflexe fut de contrôler son pouls. Il était normal. Rejetée par le brouillard des yeux ouverts qui ne fixent rien, la pendule apparut. Elle indiquait six heures pile. Il y avait de quoi être satisfait. En temps normal, il devrait à peine quitter son bureau.
Félix stoppa une nouvelle fois sa lecture. Il avait la désagréable impression de répéter une faute. Il se demanda tout de même s'il ne rêvait pas. Parfois, au milieu d'un cauchemar, l'angoisse devient si insupportable que l'on désire ardemment se réveiller. C'est un effort prodigieux auquel il nous faut consentir pour s'extirper du monde onirique. Félix se souvint ainsi d'un rêve en particulier, durant lequel il passait un examen la peur au ventre, un examen qu'il avait obtenu en réalité des années auparavant. Là, courbé sur sa table de salon, il mimait de nouveau cette mue douloureuse, sans parvenir aux mêmes sensations. C'était comme s’il essayait de bander un arc sans corde. Il ne rêvait pas. Pourtant cet enchevêtrement d'existences, la sienne et celle du héros, était suspect.
Si je fermais tout simplement ce livre? Si je vaquais à mes occupations ?
D'un coup d’œil, il fit le tour de son appartement. Les choses étaient à leur place. On eût dit que la moindre cuillère était fixée au réceptacle à couverts. C’était un intérieur figé. Il dit à haute voix cette phrase qui lui parut aussitôt étrange. Je vis dans une photographie.
Il se demanda si son appartement était arrangé avec goût. Les meubles étaient disposés sans manigance, sans vouloir démontrer quoi que ce soit. Il n’y avait pas de couleur sur un mur répondant à une autre. Pas de souci d’harmonie. On pouvait parler du degré zéro de l’habitat. Tout avait sa fonction. Même les piles vides dans le saladier témoignaient par leur présence des forces infimes qui agissent en sourdine : vacuité, procrastination, essoufflement... l’appartement «était» tout simplement. En ce sens, Félix lui, paraissait «ne pas être». Dans ce décor, il se sentit soudain moins à sa place que le dernier ustensile de cuisine. Agacé, il se demanda ce qu’il faisait habituellement en rentrant du travail. N'avait-il pas des broutilles à régler, du courrier en retard comme tout un chacun? Plus il s'interrogeait, plus il était désolé de se découvrir sans envie, sans but, sans urgence. Il y a quelque temps, le même collègue qui lui avait suggéré de lire, l’avait mis en garde, trouvant inquiétant le fait que Félix n’ait pas de loisirs en dehors de son travail. De quoi se mêle-t-il ? avait pensé Félix. C'était étrange, rien ne semblait plus primordial que de lire ce livre. Son collègue avait raison, la lecture s'avérait une activité captivante.
Il lui vint alors l’idée de faire quelque chose de saugrenu, comme monter sur la table et chanter à tue-tête, ou bien déchirer sa chemise. Seulement... seulement, si le héros en faisait autant ? Mieux valait rester calme. Il n'était pas en danger. En outre, si le voisin, alerté par ce « chambard » inhabituel, étonné d'entendre Félix chanter à tue-tête, décidait d'alerter la police, ou pire, un médecin ? Et si ce médecin, devant un tel comportement, décidait d'interner Félix sans écouter son histoire ? Alors oui, tout cela deviendrait bien compliqué. Il fallait éviter le scandale. Qui a le temps aujourd’hui d’écouter son prochain ? Les médecins par exemple, courent toute la journée à droite et à gauche. Ils délivrent leurs ordonnances en parant au plus pressé, avec une vilaine écriture qui témoigne du peu de temps dont ils disposent. Parfois ils causent des maux plus graves que ceux pour lesquels on vient les consulter en conseillant une médication inadaptée. Ils font pourtant de leur mieux. Comment dès lors blâmer un médecin qui, fourbu par une pénible journée de travail, déciderait d’interner Félix ? Chanter à tue-tête sur la table du salon sous prétexte que l’on est « poursuivi par le héros d'un livre », est-ce la façon d’agir d’un individu responsable? Ne trouve-t-on pas là pas un motif suffisant pour procéder à l'internement d'une personne? Félix, sans le connaître, respectait ce médecin œuvrant pour le salut public. Se relaxer, et profiter de cette histoire singulière, voilà le comportement qu'il convenait d'adopter.
Fait étrange, Félix ne se demanda pas quelle avait été la réaction du héros du livre que son double lisait. Etait-il lui-aussi surpris de cette coïncidence ? Se rendait-il compte de sa place dans la chaîne des personnages enchevêtrés ? Ce personnage vivait-il la même expérience ? Cela pouvait continuer indéfiniment. Ou bien, pouvait-on considérer qu’il était simplement le miroir du héros du premier livre ? Dans ce cas, le livre était pareil à un vinyle rayé, à un bug informatique, à une sensation de déjà-vu. Il n’y avait pas plusieurs mondes, mais une réalité défectueuse. Ce point de vue aurait été d’un grand secours pour Félix, car l’idée du défaut de « fabrication » est salutaire lorsqu’on ne comprend pas quelque chose.
En récapitulant sereinement les événements, il était impossible d'expliquer toutes les coïncidences. Qui? Qui donc avait écrit ce livre? Félix ferma le livre d’un geste vif, comme s’il espérait à son tour surprendre l’auteur, comme un enfant désireux de devancer son ombre. En lettres d'or, le nom de l'auteur se détachait de la couverture rouge: Félix David. Son propre nom. Aussi étrange que cela paraisse, le livre avait été écrit par un homonyme.
Quelles sont les probabilités de tomber au hasard sur un livre écrit par un homonyme? Un livre qui raconte une tranche de ma propre existence au moment où elle se déroule? Quelles chances y-a-t-il que cela se produise?
Au bout d'un moment d'hébétude complète, déchiré entre les deux infinis grands et petits, il conclut: Une chance infime!
Félix ne pouvait pas en rester là. Il décida de reprendre le récit depuis le début, comme si un détail avait pu lui échapper. Le détail qui démonterait le subterfuge. Car il y avait forcément un subterfuge. Il relut les lignes qui l'avaient épouvanté un peu plus tôt. En vain. L’ennui le gagnait, un ennui où son attention se dissolvait comme une cuillère de sucre dans un café. Il relisait chaque ligne comme on repasse une étoffe froissée mais le sens se perdait dans les plis des mots en approchant du passage où il avait souhaité connaître le nom de l'auteur.
Comme prévu, le héros refermait le livre pour découvrir à son tour l’auteur de l’ouvrage. Il s’agissait d’un homonyme. A cet instant, le héros et Félix sentirent le même frisson leur parcourir l’échine. La peur du héros était décrite avec précision et Félix acquiesçait à chaque remarque de l’auteur. Tout en lisant, les pensées de Félix «débordaient» dans d’étranges directions. Peut-être suis-je seulement fatigué... se disait-t-il... j’agis alors par mimétisme, et suis inconsciemment les actions du héros...
Il avait lu quelque part (probablement chez le médecin dans une salle d’attente) une explication similaire pour les sensations de déjà-vu. Il se souvenait à quel point cet article l’avait réconforté. Il refusait de croire aux rêves prémonitoires, à l’intuition féminine, aux divinations en tous genres. Il trouvait ces mondes parallèles angoissants.
Dans la pièce, la sonnerie du téléphone retentit. Elle donna à Félix l’étrange impression de résonner depuis toujours, comme lorsqu’on sort d’un rêve, réveillé, justement, par une sonnerie. Il s’apprêtait à répondre, un «allô» formé déjà dans la bouche, quand le téléphone du livre se mit lui-aussi à sonner.
Driiing ! Driiing ! Driiiing !
Les sonneries du livre étaient inscrites en italique. Il paraissait à Félix que les sonneries mettaient autant de temps à résonner qu’à être lues. Puisque nous pouvons les imaginer, puisque nous en rencontrons ça et là, les coïncidences existent bel et bien. Mais, comme le grand écart entre l’anodin et l’exceptionnel nécessite une forme de souplesse de l’âme, certains, à qui ces événements extraordinaires donnent le vertige, tissent des liens de cause à effet entre les phénomènes en collision. Alors on entend Tout cela revêt un sens qui nous échappe, ou bien Quelque chose nous est désigné c’est évident ! Mais alors par qui? A qui appartient ce doigt-là qui désigne les probabilités infimes ?
Félix qui ne faisait pas partie de ces gens-là, se retrouvait confronté à la question. Il était pour ainsi dire dans la question, entre deux chaises, entre le marteau et l’enclume, bien embêté en tout cas.
Driiing ! Driiing ! Driiiing!
Comme il désirait faire deux choses à la fois, répondre au téléphone et ne pas perdre de vue le héros, Félix s'arracha à sa lecture à contrecœur. Et, bien que son corps se levât, ses yeux, dans un effort vain, tentèrent malgré tout de déchiffrer les caractères en train de s'éloigner. Il discerna, debout, le début d'un dialogue, caractéristique avec ses passages à la ligne successifs, et crut lire un « allô? », avant que les mots ne forment plus qu'une masse informe de cimetière de fourmis.
Juste après, son pied droit se prit dans un barreau de la table sur laquelle reposait le livre, et Félix chuta sur le parquet. Il se releva bougon, et courut en clopinant au téléphone. Machinalement, il décrocha, bien que l'appareil n'émette plus sa sonnerie depuis quelques secondes déjà. Quand il entendit le long signal de la tonalité, il se souvint que la sonnerie s'était effectivement évanouie un peu avant. Plus précisément, il se souvint du silence alors qu'il titubait jusqu'au combiné. Il retourna à sa table de lecture, dépité tout de même. Le livre était resté ouvert sur une conversation à laquelle Félix ne participerait pas. Là, son chemin et celui du héros se séparaient, en tout état de cause. Ce qui aurait dû le rassurer le rendit mélancolique. Félix glissa à toute vitesse sur les sonneries du livre désormais sans écho, et s'affala brusquement sur le « allô? » de son héros.
A l'autre bout du fil comme on dit, se tenait, c'était le narrateur omniscient qui parlait... une belle femme étrange, une de ces femmes qui ne sont belles qu'à la condition qu'elles s'adressent à nous, c'est-à-dire possédant des traits particuliers, ceux par exemple de l'égérie d’un parfum réputé, qui impose sa singularité contre l’époque, préfère l'insolite au consensuel. Une de ces femmes dont on dit qu'elles sont belles en évoquant le timbre de la voix, le port de la tête, ou le froncement sophistiqué des sourcils... sa voix possédait un accent, mais celui d’un pays dont elle aurait été l’unique habitant.
Félix se sentit ballotté à l’intérieur de lui-même comme sur une route chaotique. En surface, comme un bourdonnement incessant, il y avait cette frustration de n'avoir pas décroché le combiné à temps. La personne qui l'avait appelé lui, n'était sans doute pas « une belle jeune » femme. Dans le même temps cette évocation le faisait sourire.
Que de niaiserie...
Comme il lisait tout en réfléchissant, il devait sans cesse revenir sur le même paragraphe. Les épithètes pour décrire la jeune femme s'étiolaient dans un éther de pacotille. Les descriptions, voilà ce qu'il détestait le plus dans la lecture! Surtout ces descriptions qui ne décrivaient rien. Était-elle blonde ou brune, grande ou petite, son visage était-il rond ou ovale, ses yeux bleus ou... ah, s'il n'y avait eu que de l'intrigue, des faits en somme, il aurait lu volontiers, et beaucoup encore! Mais, c'était une coïncidence malheureuse, il fallait toujours que les écrivains s'entichassent de détails inutiles. Si seulement, au lieu de gens tourmentés, on avait fait confiance à des personnes raisonnables pour écrire des livres, on n'en serait pas là ! Malgré tout il n’osait pas sauter le passage qui évoquait la jeune femme. Il l’avait même parcouru plusieurs fois, brûlant de la voir, de pouvoir découper un visage dans cette page ennuyeuse. Hélas, l'auteur n'allait jamais à l'essentiel. Il parlait du tissu de sa robe, un tissu dont Félix ignorait l’aspect, de pierres précieuses qui composaient un lourd collier, de pierres dont Félix n’avait jamais entendu le nom, et ne savait donc pas si elles étaient rouges ou bien vertes... et puis il y avait les images ! Les images l’embarrassaient parce qu'il se sentait bête, incapable de les prendre avec lui dans sa fantasmagorie étriquée.
Peu à peu, il se fit embobeliner par l’auteur. Il tenta d’imaginer le salon de la femme mystère qui était longuement présenté, avec des luminaires aux formes extravagantes, et des meubles dont les bois exotiques n’évoquaient rien chez lui. Il lut alors ailleurs, un peu au-dessus de l'ouvrage, y retournant sans cesse, par petites lampées, pour créer sa propre héroïne.
Ne rien voir bien que « tout » soit suggéré, s’émouvoir d’un visage sans en connaître rien. Etre soucieux de mains inconnues, conjecturer la courbure d'un ongle, subodorer l'étoffe d'un foulard qui dispute aux reflets de la chevelure la radiation de la lumière. Ouvrir les yeux. Voir sans voir. Voir enfin !
Félix posa son livre au milieu d'une phrase, se déshabilla dans le calme, éteignit la lumière de sa chambre, se coucha sur le dos les yeux ouverts. Il entendait sa respiration sans avoir à prêter l'oreille, il comprit qu'il avait toujours vécu les yeux clos. Finalement il s'endormit.
Félix se rendit le lendemain à son travail dans d’étranges dispositions. Une corde en lui, infiniment sensible, continuait de vibrer, sur laquelle on n’avait jamais joué auparavant. Ce chant minuscule, transformait chacun de ses gestes en un double de lui-même, porteur d’une nouvelle secrète. Le livre dont Félix n’avait lu que quelques pages avait suffi à mettre en branle cette dynamique étrange du tressautement de l’âme. Il était donc possible, quelque part, de vivre ce que l’on «ne vivait pas». Félix jugeait désormais inutile toute tentative d’explication. Un roman, ce n’était rien en somme ! Quelques épisodes d’une vie mis bout à bout. Pour autant qu’il fût petit, il s’agissait malgré tout d’un autre univers en mouvement, avec ses constellations, ses révolutions solaires, et, pour peu que l’on s’approchât des personnages, ses maladies, ses chagrins, ses maux d’estomac, ses règles douloureuses... comment s’immiscer là-dedans? Félix n’avait pas décidé cet étrange concours de circonstances. Mais, quand à la foire, devant les glaces déformantes, on se surprend dans des proportions inédites, doit-on les enjoindre à plus de mesure? Les convaincre de leur appréhension débile de notre personne?
Félix avait emmené son livre au bureau. Il avait un poste important lui interdisant toute distraction. Pourrait-il s’aménager quelques instants pour avancer dans sa lecture, et cela, sans troubler son rendement ? Sans doute devrait-il attendre la pause de midi pour se replonger dans l’intrigue.
L’organisme pour lequel Félix travaillait fonctionnait comme un organisme privé, avec ses impératifs de rentabilité, et ses risques de licenciement toujours présents. Pourtant, c’était une entreprise à la solde de l’État, et dont les membres étaient rémunérés en tant que fonctionnaires. L’IAAS, c’était son nom, s’efforçait de relever les abus constatés dans les diverses branches de la fonction publique. Elle sévissait dans toutes les administrations et on ne pouvait se soustraire à son autorité de sorte que l’organisme était redouté. Félix s’acquittait de sa part du grand œuvre avec abnégation car il avait obtenu son poste grâce à un oncle situé en haut de la pyramide. Il n’était pas le seul dans ce cas, y compris dans son service à avoir bénéficié d’un « coup de pouce » d’un proche, cependant tout écart de conduite lui aurait été reproché en conséquence.
La matinée s’acheva dans des lenteurs technocratiques de gestes ralentis et de remises de dossiers « à plus tard ». Finalement dans la coïncidence des aiguilles qui annonçaient la pause, Félix se leva, brûlant de retrouver son livre. Il allait retrouver l’étrange apparition de son héros. Dans son veston, sa propre histoire gonflait sa poche intérieure. Dans le parc voisin, les châtaigniers émietteraient leurs dentelles de mariée sur le gravier pour en atténuer le crépitement, la petite fontaine gargouillerait joyeusement, tout serait bon. L’importun retourna à son bureau perplexe, jaugea la pile de ses dossiers d’un regard morne, fit jouer la monnaie dans sa poche, en estima le tintement à une crêpe au lard et un grand verre de cidre. La faim se présenta à cette image, à point nommé.

Elle était venue. Il l’avait reconnue aussitôt la porte du parc franchie. Assise comme elle était sur le banc, il ne la voyait pourtant que de dos. Elle avait étendu un bras le long du banc et offrait son visage au soleil, semblable dans la pose à un mannequin au service d’un soin pour la peau. Lui, certain jusque-là d’arriver le premier, ne se pressait pas. Il était en avance, et le plaisir qu’il prenait à imaginer ses traits en s’approchant d’elle n’était pas un plaisir volé.
Sa tête était recouverte d’un foulard. Elle le portait à la manière d’une héroïne hitchcockienne dans un cabriolet.
Des questions sans importance fusaient, le dispensant de l’angoisse du rendez-vous. Qu’allait-il lui dire ? L’emmènerait-il déjeuner ? Resteraient-ils sur le banc, serrés l’un contre l’autre, comme les amoureux imbéciles de la chanson ? Il était à présent à quelques mètres à peine, et une mèche châtain, presque blonde, échappée du foulard, le renseigna encore sur «l’amie espérée». Il décida finalement de ranger la pochette colorée qu’il avait faite fleurir à sa veste pour l’occasion.
Soudain, un petit garçon en tricycle poursuivi par sa grande sœur, le heurta, à grande vitesse vu d’en bas, c’est-à-dire pas bien vite. Les deux mains affairées dans les hauteurs de sa veste de costume ne surent assurer l’équilibre de l’ensemble, et, malgré la ridicule faiblesse du choc, le héros tomba en arrière, se retrouva les fesses sur le gravier, les jambes encombrées d’un petit vélo rouge et d’un bambin hilare. Alertée par l’accident, c’est la première image que la femme au foulard eut de lui.
Bonjour! Sa main maculée de gravillons s’était tendue. Machinalement.

Félix arrêta sa lecture extrêmement dépité. Quel imbécile! Se dit-il intérieurement si fort que ses lèvres ne purent s’empêcher de le murmurer. Il se désolait de s’être trouvé la veille des points communs avec cet hurluberlu, ce pitre maladroit. Même si l’incident survenu au héros n’était pas de son fait, Félix espérait mieux de sa rencontre avec la belle femme du téléphone. En outre, qu’un tricycle renversât un homme comme lui, c’était parfaitement impossible. Félix serait resté maître de la situation!

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