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Cétacé

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Ecoute bien, petite fille. Je m’en vais te conter une histoire que jamais tu ne liras dans les livres pour enfants sages, car ils ne sont que gribouillages remplis de fadaises inventées pour endormir leurs esprits juvéniles. C’était il y a bien longtemps, quand ni béton ni macadam n’avaient encore envahi nos cités et nos jardins, grand bien nous fasse. Cela s’était passé dans une contrée reculée dont je tairai le nom, il est des lieux cachés qu’il nous faut préserver, quand le jugement du plus grand nombre faisait loi. Les hommes - surtout les hommes car à l’époque dont je te parle les femmes obéissaient à leurs maris sans poser de question - les hommes avaient déclaré la guerre aux chats.

- Mais pourquoi, mère-grand ? Nous savons toutes que les chats sont nos amis ?
- Nous oui, mais les hommes, non. Je crois surtout qu’ils étaient jaloux de l’amour que leurs épouses portaient à ces innocentes petites bêtes. Les chats ronronnent et font le dos rond, les hommes ronchonnent et font les gros yeux.

Parce qu’on avait retrouvé un jour un nouveau-né mort dans son berceau, un patte-pelu couleur de nuit patelinant à côté de lui, les hommes avaient décidé de chasser toute la gente féline hors de leurs maisons. Il leur fallait protéger leur progéniture. Ils s’étaient donc déplacés en force pour consulter la veuve Bastet, une soi-disant sorcière, qui habitait une pauvre masure oubliée de tous sur une colline en bordure du bourg. Les enfants, parfois, mais leurs géniteurs n’en avaient cure, montaient jusque chez l’aveuvée et lançaient des jets de bouse de vache et de fumier de cochon sur la façade de sa bicoque, en goualant des couplets de leur invention se terminant invariablement par « Basse-tête, Basse-tarde, que le diable te bazarde ! » Les enfants sont innocemment méchants quand ils reproduisent les travers de leurs aînés.

- Mais je ne suis pas comme ça, n’est-ce pas, Grande Mère ?
- Parce que je t’ai toujours eue à l’œil, ma sauvagine. Que le Très-Bas te préserve des travers des hommes et me permette de continuer mon histoire.

Crois-tu que les parents auraient bougé ? Mais non ! Il faut bien que jeunesse se passe, et nous avons tant de travail, disaient-ils en tournant le dos et en fermant les yeux. La brave femme était grande et mince, dans la force de l’âge, on a trop tendance à penser que les sorcières et les veuves sont vieilles. Ses yeux étaient d’un vert dérangeant, étincelants sous deux traits de sourcils aussi noirs que sa chevelure, ce qui donnait à son regard une profondeur dérangeante qui en troublait plus d’un. De quoi vivait-elle sans homme pour ramener l’argent au foyer, nul ne le savait, mais elle ne dépendait et n’attendait rien de personne. Drapée dans sa fierté féline, elle courait les chemins dès potron- minet, hiver comme été, un grand panier au creux de son bras. Le soir, quand le vent se mettait à chanter, on entendait tintinnabuler les coques de noix et les coquilles d’escargot qu’elle enfilait sur de fines tiges métalliques et suspendait à ses volets. Ses chasse-cauchemars, disait-elle. Certaines nuits, d’entre les planches disjointes de la cabane, une lumière solaire filtrait. Pour qui, pour quoi, et que pouvait-elle bien faire de ses nuits ? Les fantasmes naissent toujours de derrière les rideaux tirés.

- Peut-être qu’elle dormait, tout simplement ? Nous dormons bien, nous...
- C’est un fait, petite chatte, que même les sorcières dorment. Toujours est-il que les épouses jalouses soupçonnaient leurs légitimes d’infidélité. Mais chut !, de cela il n’y eut jamais la moindre preuve.

Les hommes prièrent donc la veuve de chasser définitivement hors de chez eux tous les félins, cette engeance assassine. Peu importait les moyens qu’elle utiliserait, elle avait carte blanche, ce qui est paradoxal quand on nourrit de si noirs desseins. Quand je dis qu’ils prièrent, je crois plutôt qu’ils ordonnèrent. Ils lui firent comprendre - de leur force les hommes abusent et leurs manières sont rudes - qu’elle n’avait pas le choix, mais qu’elle serait grassement payée en retour. La veuve s’en acquitta, nul ne sut jamais comment. Est-il besoin de te dire que la brave femme ne reçut ni remerciements ni argent ? On la renvoya dans sa chaumière, et on rentra chez soi le cœur léger et l’âme un peu plus grise.

- Moi je les aurais chassés, je les aurais griffés, je les aurais écorchés, je les...
- Trop tard, petite furie, trop tard. Plus rien ne presse. Ecoute plutôt ce qui va suivre, et tu comprendras que la méchanceté atteint plus celui qui la pratique que celui qui la subit.

Quelques temps après, les dieux en colère leur étaient tombés sur la tête. Toute l’eau du ciel pleura sans discontinuer du matin jusqu’au soir, et du soir jusqu’au matin. Et cela dura, dura, dura. Quand, à l’heure grise des matins blêmes la veuve Bastet sortait encapuchonnée dans son grand manteau noir, son cabas coincé au creux de son bras, les volets restaient frileusement clos et les hommes s’échinaient mollement sur le ventre des femmes qui restait stérile. Les accoucheuses s’étaient inscrites à l’ANPE(*) , les chiens restaient prostrés sans matous à chicaner, rats et souris dansaient la gigue dans les garde-mangers, il n’y avait plus d’enfants pour chanter dans les écoles. La joie avait déserté les foyers. Alors, dans leur immense bêtise, les hommes, encore eux, attribuèrent leurs malheurs à la veuve. Une nuit, on sortait de l’hiver, alors que le vent hurlait à la pluie, ils s’armèrent de torches et mirent le feu à la maison de la pauvre femme. Les planches...

- C’est trop injuste mère-grand !
- Ne m’interromps pas, petit patapon, à mon âge on perd le fil de son histoire si on le coupe sans arrêt.

... les planches disjointes, donc, s’embrasèrent comme feu de paille. On raconte que l’on vit la veuve Bastet s’échapper de l’enfer par la cheminée, fourchée à bouchon sur son balai, son éternel panier, d’où s’échappaient des miaulements plaintifs à vous glacer les sangs, niché au creux de son coude, sa longue chevelure fouettant ses épaules nues. Puis elle disparut dans la nuit, le visage tourné vers ses bourreaux, ses yeux lançant des éclairs qui n’avaient rien à voir avec les crépitements du brasier. Certains des hommes présents dirent plus tard que ce visage souriait, d’autres que bien au contraire il éructait. Mais tous jurèrent qu’il n’avait plus de sourcils. Que les traits charbonneux s’étaient déplacés à la verticale au centre de ses immenses iris couleur de ciel et d’eau. Aucun n’avoua qu’à cet instant précis il reçut en plein ventre comme un coup de bâton, et que son sexe se dressa, impatient, l’énergie charnelle lui était miraculeusement revenue.

- Et alors, et alors ?

Et alors chacun rentra chez soi et enfanta sa femme. Et la pluie s’arrêta. Le soleil d’avril reprit ses droits. On rouvrit les volets. Puis décembre arriva. Les femmes gravides installèrent les crèches. A la mie nuit de la Noue, les matrones eurent beaucoup de travail. Au petit matin, il fallut se rendre à l’évidence : Les nouveau-nés étaient tous des filles. La vie reprit son cours. Mais les hommes, malgré leurs efforts, ne retrouvèrent jamais la magie de l’énergie charnelle. Sauf à chaque date anniversaire de cette horrible nuit, quand le coup de bâton qui stimule l’amour les faisait s’échiner sur le ventre de leurs compagnes jusqu’à l’heure grise du petit matin blême qui se rit de la pluie. Depuis, dans le bourg, à chaque mie nuit de la Nativité, naissent des filles, leurs yeux couleur d’eau et de ciel mélangés, étirés vers les tempes, traversés d’un trait vertical, mangeant leurs visages sans sourcil.

- Comme les tiens, grand-mère Pateline...
- Et comme les tiens, ma petite Fée-Line. Comme les tiens....

(*) ANPE : Aide à la Natalité à la Procréation et à l’Enfantement
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Cétacé · il y a
§§§
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RAC · il y a
On dirait le Père-Castor qui lit les contes de la rue Broca... et votre patte en plus bien sûr ! Compliments ! (si jamais vous aviez le temps d'aller lire MON CHEVAL (un peu long je sais), j'aimerais bien votre avis !)
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour cette belle œuvre qui révèle une imagination débordante !
Grâce à vos voix, “Sombraville” est en Finale ! Je vous invite à confirmer
votre soutien si vous l’aimez toujours ! Merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Cétacé · il y a
Merci Keith. Bonne journée. Cé.
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Keith Simmonds · il y a
A bientôt sur ma page, Cétacé !
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Cétacé · il y a
Vous êtes bien le seul à avoir démasqué la Bastet dans mon petit écrit! cela vaudra bien 5+ à guère, guerre, gu'air....
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Aurélien Azam · il y a
Il y a plein de bonnes trouvailles dans ton teste Cétacé ! Pèle -mêle, j'ai relevé et beaucoup aimé "carte blanche pour noirs desseins", l' "ANPE", cette mystérieuse Bastet (comme la divinité félin égyptienne) contrainte de s'en prendre à tous les félins du village... Tout cela donne un joyeux mélange, porté par la douce ambiance propres aux contes :)
Merci et bravo pour ton texte, Cétacé :)
Également mon très très court "Gu'Air de Sang" est en finale du Prix Court et Noir !
Si tu le souhaites, n'hésite pas à renouveler ton soutien à mon texte : j'en serai ravi :)
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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Cétacé · il y a
A retardement, merci!!!! Tu es bien le seul à avoir démasqué la Bastet dans mon petit écrit! cela vaudra bien 5+ à guère, guerre, gu'air..., et j'espère avoir votéà temps pour toi ... Cé.
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Diamantina Richard · il y a
Quelle imagination, bravo, j'ai beaucoup aimé votre histoire qui en plus délivre bien des messages entre les lignes. Un joli moment de lecture
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Cétacé · il y a
Merci infiniment. Cé.
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Paul Thery · il y a
J'aime bien, et l'atmosphère me rappelle ce film de Nelly Kaplan, la fiancée du pirate, avec Bernadette Lafont dans le rôle de la "sorcière"
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Cétacé · il y a
Merci Paul, la référence est à retenir.
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Philo lenglet · il y a
maintenant, il y a POLEMPLOI, Programme Orgasmique et Lubrique pour les Epouses en Manque de Performances, Lécheuses, Onanistes et Infidèles
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Cétacé · il y a
Ouhlà! tout un programme, que je vais m'empresser de développer... à ma façon!
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Fanchon · il y a
Chère Cétacé, j'y entendu là une voix que je connais, qui sait s'adresser à ses petits petits, pour que les grands entendent?

Bien à vous, Cétacé,
votre Fanchon

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Cétacé · il y a
Chère Fanchon, un jour, j'espère, mes petits petits les liront, mes histoires de sorcière pour les grands. Bien à vous aussi, Madame. Cé
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Clemence Dupas · il y a
Ah ça! J'en fais mon affaire... Il serait bien dommage que ces (ses) petits petits ratent de telles lectures ^^
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Cétacé · il y a
J'en ai plein d'autres sous le coude, mais... ils les liront quand ils seront plus grands.... bézés
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Fantec · il y a
Magnifique. Le rythme, l'écriture, la composition, l'histoire. Bref, la totale ! Vous ne participez pas aux prix ?
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Cétacé · il y a
... et pour finir, un grand merci, Fantec. Je vous visite souvent, et aime votre écriture. Cé.
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Fantec · il y a
Merci. Oui, je sais. Mon lectorat étant réduit, je connais mon fan club ;)
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Cétacé · il y a
... et peut-être un peu pédant, direz-vous?
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Fantec · il y a
Lol ;)
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Cétacé · il y a
... je n'ai qu'un seul défaut (^^^^^^) je suis mauvais perdant .... Cé.
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Fantec · il y a
Dommage ! Parce que ça dépasse de beaucoup certains textes en compétition.
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