Faux ami

il y a
4 min
9
lectures
2
Longtemps je me suis couché de bonne heure. Entre les draps j'allais rejoindre mes rendez-vous. Coucher ne veut pas forcément dire dormir. D'autres d'activités sont à pratiquer au lit. Je ne m'étendrai pas ici sur les plus communes, les plus banales, les plus accessibles, ces exercices de style à la portée de tous praticables d'ailleurs en d'autres lieux et à d'autres moments ! Moi j'attendais le soir avec impatience pour m'évader confortablement installé. Ici point de corps mêlés, encore moins de narguilé, et surtout pas de télé ! Simplement ne vous en déplaise près du lit mes chers livres empilés sur une chaise. Ô combien bénies les longues soirées d'été et leur lumière déclinante à travers les volets, les nuits froides de l'hiver où la pluie et le vent agissaient de concert, les fêtes programmées de feux d'artifice ou de bougies allumées et par moi ignorées alors que dans mes oreillers je mangeais des madeleines en compagnie de Marcel, me désolais pour l'Emma du Gustave ou filais à l'anglaise avec ce vieux William. Et il y avait ce voile de l'illusion de notre existence que j'essayais de lever et qui m'embarquait dans des enquêtes que ce fouineur de Holmes lui-même n'aurait pas reniées. Je lisais et relisais en boucle, conscient de la chance qui était mienne d'avoir à portée de main la clé du bonheur sur terre. Lectures orgasmiques qui généraient une sérénité telle que mes nuits étaient aussi belles que mes jours. J'étais un solitaire sans solitude grâce à des camarades que caractérisaient volubilité et richesse d'un silence qui n'était qu'apparent.
Je ne le connaissais pas personnellement mais on ne me parlait que de lui. On me chantait son charisme, son ouverture d'esprit. On me vantait ses mérites, sa disponibilité, l'étendue de son action, et j'ai finalement accepté moi aussi de l'accueillir, curieux mais sur mes gardes comme on peut l'être lors d'une toute première rencontre. Nos échanges initiaux ont été hésitants, voire houleux entre prises de tête et incompréhensions mutuelles. Chacun cherchait ses marques. Bien qu'ayant pour principe de ne pas juger sans connaître, je me méfiais de lui, j'avais l'impression qu'il avait une longueur d'avance sur moi et le soupçonnais de dissimuler derrière une façade trop lisse des agissements que ma morale réprouve. Je l'accusais même d'être expert en matière de racolage, assoiffé de popularité ! Mais j'ai rapidement baissé ma garde. Il savait se mettre à la portée de tous, prêtant à chacun une oreille attentive. Il avait ce don de donner aux petites gens l'impression de jouer aussi sur une scène occupée jusqu'alors par les puissants de ce monde. Contrairement à moi il faisait preuve d'indulgence à l'égard des bricolos de la langue française, ces handicapés du Bescherelle qui s'expriment haut et fort, et j'appris ainsi à être plus tolérant. Nous commençâmes à passer de longs moments en tête à tête. L'étendue de ses connaissances m'impressionnait, de même que sa vivacité d'esprit, sa réactivité. C'était un leader, un rassembleur, un partageur, un défendeur des nobles causes, un pourfendeur d'injustices. Si certains traits de sa personnalité me paraissaient plus sombres je me refusais à les explorer et lui accordais le bénéfice du doute. Il semait et distribuait de la convivialité, déverrouillant les blocages, libérant la parole. En sa présence, décomplexé, je voyais s'ouvrir un champ de possibles à ce jour inespéré. Nous débattions à bâtons rompus, il partageait mes centres d'intérêt. Nous refaisions le monde. Je n'hésitais plus à m'exposer, à me confier . Je lui dévoilais mon talon d'Achille, moi le prude, le discret, le réservé, moi le méfiant...
J'y pensais sans cesse, ne pouvant plus me concentrer au boulot, profitant de la pause déjeuner pour le contacter. Sans lui les sorties, les divertissements, les dîners entre amis s'éternisaient : il me manquait, j'en étais devenu addict La moindre péripétie du quotidien était prétexte à des échanges infinis entre nous. Nos soirées à deux devinrent une habitude, et elles se poursuivirent bientôt jusqu'au bout de la nuit. Je n'ai pas honte de dire que je prenais mon pied. Terminées les retrouvailles du soir tant chéries : sur la chaise de chevet mes amis d'avant s'empoussiéraient...
Au fil des semaines je me rendis pourtant compte que j'étais pris dans ses filets et je m'en contrariais. Je ne dormais plus ou si peu, ne sortais plus, mangeant à peine et mal. Je m'étais remis à fumer en sa compagnie. Les moments passés loin de lui étaient une véritable torture. Mon existence entière se trouvait suspendue à une liaison qui faisait de moi un pantin, une marionnette à fils. La bulle protectrice construite depuis tant d'années grâce à mes lectures et mes prises de conscience avait volé en éclats. J'en souffrais et j'étais seul avec ma souffrance, on se serait foutu de moi qu'on surnommait Robinson ou Platon ! Il en allait de ma crédibilité. J'étais en train de me détruire, vivant un quotidien totalement dépourvu des règles de vie que j'avais faites miennes. J'étais désarçonné, je m'en voulais de mon incapacité à réagir mais la lutte était inégale...
Le déclic salvateur se fit pourtant un beau jour et je commençais alors à descendre régulièrement de mon paradis artificiel, la chute se révélant chaque fois plus rude, l'atterrissage plus violent. Je mis de la distance entre nous, non sans difficulté car il continuait de me poursuivre, de me harceler. Je cédais au départ à ses sollicitations, l'heure de la rupture définitive n'ayant pas encore sonné, mais l'incohérence de cette aventure m'apparaissait chaque jour un peu plus. Je me dessillais tout seul et je compris finalement où le bât blessait : c'était une relation unilatérale ! Alors que je lui donnais tout, je me contentais en retour de sa seule présence ! De cette accointance les fruits récoltés étaient totalement factices, mon imagination seule leur avait donné une beauté et une saveur qu'ils ne possédaient pas. Je réalisai qu'une frustration grandissante était à l'origine de ce malaise qui avait permis que mes yeux s'ouvrent enfin : j'avais affaire à un manipulateur ! Vivant de l'existence d'autrui, il était le miroir devant lequel je me complaisais. Passé maître en matière de séduction il comblait son vide existentiel en s'immisçant dans la vie de ses victimes. Semant la zizanie entre ses conquêtes ou les comblant au contraire, il les aveuglait, les asservissait. Aucun lien tangible ne s'était réellement tissé entre nous, notre connexion avait été d'une vacuité abyssale, d'une stérilité et d'une virtualité déconcertantes.
Il va me falloir reconquérir mes livres qui font la gueule, réinstaurer la confiance et la complicité qui étaient nôtres dans l'intimité de mon grand lit. Je vais à nouveau leur consacrer mes soirées car exit de mon existence le responsable de mon infidélité envers eux, celui qui me vidait de ma substantifique moelle, cet illusionniste qui me retenait prisonnier de la Matrice que je m'évertuais tant à fuir : j'ai enfin viré Facebook, cette relation toxique, de mes fréquentations ! Je vais pouvoir recommencer à me coucher de bonne heure...
2

Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Nadine Gazonneau
Nadine Gazonneau · il y a
Quand l'amour des livres est le plus fort car il permet de vivre mille vies .Vous maintenez le suspens jusqu'à la fin . Bravo à vous . Vous avez le vote de Tilee auteur du poème Transparence arrivé en finale été. Vous l'aviez aimé , puis-je compter sur vous pour le vote final. Merci beaucoup
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Quelle peinture de l'amour! L'amour, voyage onirique débridé,
l'amour tendresse, dépendance, obsession , désillusion
et finalement, rupture salutaire! Bravo, Au Clair de ma plume! Mon vote!
Mes deux œuvres, BAL POPULAIRE et ÉTÉ EN FLAMMES, sont en compétition
pour le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les lire et les soutenir si le
cœur vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes