Farine de Sarrasin

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Pyrale au portillon, parade de papillon Au gré du janissaire, contrevient le faussaire Vers où cingler plus fort ? verrou drelin la mort.

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— Ah beh quand même... j'me demandais si t'allais répondre... où est-ce que t'es, Matt ?
— Oh, ça va... qu'est-ce qui t'prend ? J'suis chez Ben, on boit un coup... j'te l'avais bien dit, non ?
Instinctivement, Mathieu avait décollé le téléphone de l'oreille en entendant Chloé hurler. De fait, Ben avait tout capté. Matt lança un regard. Ben n'avait pas bougé d'un pouce. Il gardait les yeux rivés sur la pré-alpha d'« ashes of creation ». Sûr que Ben était top sélect. Il n'empêche, Matt n'appréciait pas de se faire démonter la gueule en direct.
— C'est quoi le problème ?
— C'est Neige, Matt, je sais pas où elle est, j'l'ai cherchée partout, elle a disparu.
— Yomb, j'y crois pas... elle a pas pu se barrer...
— Beh on dirait qu'si... depuis qu'j'suis arrivée, j'la cherche, ça fait une bonne demi-heure.
— Bouge pas, j'arrive.
Matt se tourna vers Ben :
— T'as entendu... notre petite chatte vient d'se barrer... tu l'as déjà vue, Neige ? elle est pas plus grosse qu'un rat... pfuitt, ça craint ! Faut que j'y aille... désolé mec.
Il tendit le poing pour le « fistbump », mais Ben n'envoya pas le sien en retour.
— T'inquièt', j'bouge avec toi... j'vais vous aider à la trouver, proposa Ben avec un grand sourire en tendant sa main, poing serré, vers son pote.
En suivant Ben qu'allait récupérer sa caisse, Matt se repassa le film. Il était dix-sept heures quand il avait décollé de l'appart, mais la dernière fois qu'il avait vu la chatte, c'était pendant qu'il prenait son petit-déj', vers quinze heures trente. Il lui avait filé des croquettes, du lait spécial chaton et... il avait ouvert la fenêtre... Il s'en tenait une sacrée couche, un vrai bolloss... ! Sûr qu'elle s'était barrée à ce moment-là, et sûr qu'c'était de sa faute. Il avait plutôt intérêt à storyteller de la vache de Dieu sinon Chloé risquait de péter un câble. Neige, c'était son bébé, même qu'au début, elle lui donnait le biberon cinq fois par jour. En plus de se sentir coupable, Matt se dit que si elle apprenait la vérité, p'tet bien que Chloé ne lui pardonnerait pas... p'tet bien qu'elle voudrait le quitter... ce serait trop con. Benjamin stationna sur le parking en haut de la rue de la Corderie, parce que le soir, il y a toujours de la place et qu'au rond-point de l'éperon, il avait pas enquillé la rue Gambetta. Chloé et Matt avaient leur appart rue Fontaine de Chande, trois pièces au rez-de-chaussée. Ça faisait une petite trotte, mais Matt n'avait rien contre vu qu'il était pas bien dans sa tête. En passant devant, ils s'arrêtèrent au tacos, histoire d'apporter de quoi se remonter le moral.
Matt et Ben virent Chloé de loin. Elle remontait la rue Gambetta, les yeux rivés au sol, yomb à fond. Ils posèrent les tacos à l'appart et tous trois descendirent la rue Fontaine de Chande. À l'embranchement de la rue des artisans, Matt et Ben escaladèrent une espèce de grille qui renfermait un carré d'herbes folles – c'était dégoûtant, là-dedans – pendant que Chloé regardait plus loin, sous les voitures stationnées. À intervalles réguliers tous les trois gueulaient « Neige, Neige ». Ils ratissèrent la rue des artisans, qu'est davantage un parking qu'une rue, et revinrent sur leurs pas à l'intersection de la rue de la Corderie. Sur l'espace paysager, l'herbe est rase, on voit bien, mais le long de la voie de chemin de fer et en face, au-dessus du lot des garages pourris avec leurs portes taguées, y'a de la broussaille. Neige pouvait s'être planquée n'importe où, c'était strictement impossible d'avoir un dégagé panoramique. En faisant demi-tour pour rejoindre le pont de chemin de fer, ils tombèrent sur une vieille qui mit son masque vite fait avant de leur demander ce qu'ils cherchaient. Chloé supporta son caquetage pendant bien dix minutes pendant que les garçons s'en roulaient une. En les rejoignant, elle leur dit que la vieille avait pris son numéro en promettant de regarder de son côté. Matt et Ben convinrent que ça pouvait toujours servir et ça leur donna l'idée de coller des panneaux de wanted dans le quartier.
Ils remontèrent à l'appart et engloutirent leurs tacos pendant que Chloé transférait de son portable une photo de Neige. Elle fut incapable de finaliser l'opération, elle pleurait trop. Matt la prit dans ses bras pour la consoler pendant que Ben s'asseyait devant l'ordi : « On va la retrouver ta Neige, ma puce, t'inquiète pas... elle a pas pu aller loin... » Il en profita pour glisser que de son point de vue, Neige s'était escampée quand il avait ouvert la porte pour partir... mais il n'avait rien vu... Quand elle se sépara de lui pour prendre un mouchoir, Matt remarqua des traces de graisses sur le dos du T-shirt noir de son amoureuse, là où il venait de poser les mains. Une fois encore, il choisit de ne rien dire. Aujourd'hui, il foirait tout.
Le texte de l'affiche devait être soigné, fallait donner envie aux gens de rendre l'animal, pas de le garder. C'est Ben qui trouva la formule : « petite chatte fragile ». Ça voulait dire qu'elle était pas en bonne santé et qu'ça pouvait coûter cher en vétérinaire.
— Après, le risque, pointa Matt, c'est qu'les gens ne veuillent pas la toucher de peur d'attraper la gale ou un autre truc bien dégueu.
Ils gardèrent tout de même « fragile » en lui adjoignant « propre » ce qui donna : « Wanted. Perdu le 12 juin, petite chatte blanche fragile, propre, mais pas tatoué, tél au... ». Chloé insista pour que ce soit son numéro à elle qui figure parce que Matt, quand il ne bossait pas, dormait jusqu'à pas d'heure.
— Si y'a personne au bout du fil, tu vois... j'suis pas sûre qu'les gens rappellent, ni qu'y laissent un message.
Sur les derniers feuillets, la photo manquait de contraste, mais ça passait. Ils venaient d'imprimer une bonne vingtaine de wanted et Mathieu avait trouvé un rouleau de scotch. Valait mieux faire au plus vite et que tout soit posé avant le lendemain. Ils avaient l'espoir que Neige se pointe quelque part, affamée, que quelqu'un la récupère et les appelle. Par ailleurs, tous les trois ignoraient si c'était permis de coller des wanted partout, à hauteur de regard, sur les poteaux des réverbères. Tant qu'y savaient pas, ils pouvaient y aller. Ils refirent le trajet de la rue des artisans, remontèrent par la corderie. Ben voulut de toute force coller la photo de Neige sur la fontaine qui ne donne pas d'eau, au milieu du haricot qui sépare les voitures qui montent de celles qui descendent. Matt et Chloé n'étaient pas sûrs qu'il agissait d'une fontaine parce qu'il y avait des trucs illisibles écrits dessus. En tous cas, c'était très moche et ça ne servirait à rien de mettre une affiche là où personne ne regarderait, mais bon... En remontant, ils apposèrent chacun un « wanted » sur les portes en bois de l'immeuble qui fait le pont entre la rue de la Corderie et la rampe d'Aguesseau. Matt colla son papier en un tournemain. « La classe Matt, tu nous scotches », rigola Ben, et ça remonta le moral de Mathieu. Ils enquillèrent ensuite l'avenue Gambetta jusqu'à la gare. Cette rue-là était top potentiel, vu que plein de gens l'empruntent, sauf que tout le long, les pieds des lampadaires ont été shuntés, les réverbères sont accrochés aux murs. Restent alignés des deux côtés du trottoir, des arbres maigres. Ils décidèrent d'attacher les wanted autour des troncs avec du fil en faisant, dans chaque feuillet, deux trous en haut et deux en bas. C'était délicat comme opération. Ils retournèrent à l'appart la faire posément. Matt préféra servir des bières, vu qu'il ne produisait que du déchet.
— C'est pas la peine non plus d'en mettre sur tous les arbres, déclara-t-il, les gens sont pas des poissons rouges, une fois qu'ils ont lu ils savent...
Passé le rond-point du pont des fainéants sur l'avenue de Lattre de Tassigny, on retrouvait les réverbères classiques montés sur colonnes. Chloé eut un coup de mou. Si Matt n'avait pas gâché le papier, ils auraient eu de quoi coller jusqu'à la gare. Quand Ben mit les voiles, il était plus d'une heure du matin. Matt et Chloé furent réveillés de bonne heure. C'était Cyndi qu'appelait, même pas pour prendre des nouvelles de ce qui s'était passé, juste pour dire qu'y'avait des fautes d'orthographe. Ils auraient dû rajouter un « e » au bout de « perdu » et un autre au bout de « tatoué » vu que Neige était une chatte. Tu parles d'un truc !

Waouh, Neige ouvrit les yeux, moulue. Elle remua les pattes avec précaution, se remit debout, le dos rond pour s'étirer. Fallait qu'elle bouge parce que le lit de graviers sur lequel elle reposait était loin d'être douillet. Elle avait atterri sur la voie ferrée après un vol plané de première, en se carapatant devant un deux roues pétaradant qui la coursait. Dix bons mètres de dénivelé entre l'aplat de la rue des artisans et la voie de chemin de fer. Une chute qu'avait dû sucrer au moins vingt pour cent de sa barre de vie, si tant est que les chats en aient sept ou neuf, des vies. Un grondement énorme s'annonça, se propageant à travers le sol, diffus d'abord, puis trépidant. Paniquée, Neige mit le turbo, bondit, étira son corps pour allonger sa foulée, volant presque pour échapper à l'engin formidable, monstrueux, vrombissant bruyamment, qui lui frôla la queue. Une fois sauve, elle continua de courir autant qu'elle le put, enjamba des rails métalliques, ses coussinets blessés par le ballast. Elle savait inconsciemment que si elle n'atteignait pas en face, l'autre rive du quai qui ouvrait sur la lumière, c'en serait fait d'elle.
C'est Antonin, le jumeau de Côme, qui vit Neige le premier. Avec Côme et Victor, un copain à eux, ils avaient été jeter un œil sur l'esplanade qui donne sur la voie ferrée, dans le virage de la rue Denis Papin, juste en amont de la médiathèque. À voir le petit animal qui traversait les voies de chemin de fer, Antonin pensa tout d'abord à un rat blanc. Ils avaient évoqué ça récemment. Antonin en aurait voulu un : « C'est trop mignon !... Il parait que c'est super malin... grave intelligent... et toi aussi, il faudrait qu't'en aies un Côme, parce qu'ils peuvent pas rester tous seuls ». C'était façon de parler, parce qu'avec leur géniteur, fallait pas rêver. Le mardi, ils sortaient du collège à seize heures : « On rentrera pas tout de suite, avaient-ils averti leurs parents... on doit aller à la médiathèque pour bosser notre exposé sur les châteaux forts. » En vérité, les trois lascars avaient dans l'idée de jouer ou au pire, s'il n'y avait pas de place dans la salle de jeux vidéo, de lire des mangas.
Ils avancèrent au raz de l'esplanade, mais, juste quand ils allaient sauter, un vieux les interpella : « Qu'est-ce que vous faites là ? C'est interdit de descendre sur les voies ! » Victor se dévoua pour aller lui expliquer, avant qu'il ne rameute d'autres badauds, qu'un de ses copains avait, sans le faire exprès, échappé son sac de cours. C'allait être un aller-retour express pour le récupérer et promis ils resteraient sur le bas-côté. Le vieux tourna les talons. Pendant ce temps, Antonin et Côme ratissaient les abords. Antonin repéra une fourrure blanche et fonça dessus. Quand il fut direct en aplomb, la forme bondit en se hérissant et Antonin recula pendant que Côme se jetait au sol pour la plaquer. La bête se débattait avec énergie, griffant, mordant toute parcelle de chair à sa portée. Côme, dans un cri, desserra son étreinte. Antonin avait enlevé son débardeur. Il l'envoya sur l'animal et, d'un saut, récupéra le paquet.
— Tu parles d'un rat... moi j'dis qu'c'est un tigre !
Côme était griffé, très énervé et pas fier de lui. Il parlait d'étrangler la bête. Pour éviter le pire, Antonin passa le paquet à Victor qui était toujours sur l'esplanade.
Neige n'en avait pas fini avec l'inconfort. Roulée, serrée dans le débardeur au point de ne pas pouvoir bouger, elle passait et repassait de main en main. On voulait voir sa tête, lui caresser le menton.
— Il est super mignon, j'suis sûr qu'c'est un chat de race...
— C'que j'aime moi les gars, c'est qu'il a les yeux bleus...
— Attendez, c'est p't'être une femelle, faut regarder...
— Putain, ouais, c'en est une ! lança Côme après lui avoir examiné l'arrière-train. Cette privauté fit tomber sa retenue et, oubliant sa rancune, il allongea lui aussi le bras pour lui gratter le dessus de la tête.
Ils pouvaient pas rester piqués là tout le temps... Les trois garçons plongèrent Neige au fond du sac à dos de Victor qu'était le moins plein. Neige, comprimée, ne pouvait pas se retourner, l'arrête d'un objet rigide lui mâchait la cuisse gauche et la toile l'empêchait à moitié de respirer. À intervalle régulier, elle poussait une plainte miaulée, mais rien n'y faisait. Les garnements piaulaient de leur côté. Comment allaient-ils l'appeler ? et... qui allait la garder ? Il n'était bien sûr plus question d'aller à la médiathèque, ils s'engageaient maintenant sur le pont des fainéants pour monter chez Victor.
Angoulême est perchée sur un monticule collinaire. De ce fait, d'en bas ou de loin, on en a facilement une vue d'ensemble. La plus belle perspective s'apprécie au sud-est, quand on l'admire depuis la colline de Ma Campagne. La ville est construite en pierre d'Angoulême. C'est une roche crayeuse, presque blanche, généreuse en ce qu'elle diffuse la lumière qu'elle reçoit du soleil. Ainsi, par tous les temps, sauf la nuit, Angoulême nimbée dans son halo rayonne discrètement, inspire la joie et la douceur de vivre comme le fait un visage à la peau blanche, brillante et rebondie. Les maisons, hautes, s'alignent sur le flanc du coteau qui supporte la ville. Elles sont rangées en farandoles de niveaux et leurs couvertures de tuiles romanes forment un crénelage rouge délicatement chaotique. Plusieurs édifices pointent leurs flèches. D'est en ouest, on reconnait : le beffroi de l'hôtel de ville, la cathédrale Saint-Pierre et l'église St Ausone placés chacun sur la marche du podium qui correspond à son rang.
Les trois garçons ne pensaient nullement à lever les yeux pour commenter les perspectives architecturales qui s'offraient à eux, d'autant que, du côté où ils se trouvaient, elles sont moins riantes. Seul Victor porta le regard sur la structure métallique du marché couvert, laquelle avait vaguement à voir avec la forme une grosse fourmi. Le temps d'une infime fraction de seconde, en tous cas, il y aurait mis sa main au feu, l'œilleton pendulaire des halles lui cligna de l'œil. C'était un signe, le signe de ce que le chat allait lui revenir.
La famille de Victor habitait tout près, boulevard Pasteur, au troisième étage du bel immeuble qui fait l'angle avec la rampe d'Aguesseau. Les garçons pénétrèrent à pas de loups dans l'appartement pour aller aussitôt s'enfermer dans la cuisine. Alertée par ce comportement – habituellement quand Victor ramenait des copains, la discrétion n'était pas de mise –, Melinda, sa sœur aînée, arriva toutes affaires cessantes et il fallut la laisser entrer. Neige, qu'ils avaient rebaptisée « Farine » durant le trajet, fut à deux doigts de s'échapper et de filer dans le salon. Melinda fondit, Farine était trognonne, trop chou. Sauf que c'était pas elle qui l'avait trouvée et qu'elle avait beau lui présenter un bol de lait, la chatte– qui venait de se caler dans un interstice entre deux éléments de la cuisine aménagée –, refusait de bouger. De guerre lasse, ils finirent par quitter les lieux et reprendre leur train-train. Avant de partir, Antonin et Côme passèrent jeter un œil à la cuisine, Farine était toujours à sa place et il leur sembla que le niveau du lait n'avait pas descendu dans la coupelle. Pareil quand Anaïs, la mère de Victor et de Melinda arriva. Sauf que Farine avait changé de coin. Elle s'était perchée sur un angle entre la hotte et le placard laissant une flaque d'urine témoigner de son précédent positionnement.
C'est peu dire qu'Anaïs n'apprécia pas :
— C'est pas la peine de vous payer chacun un abonnement de portable à vingt euros par mois si vous n'êtes même pas foutus d'appeler quand la situation l'exige... ça vous a pas traversé l'esprit de qu'on pouvait ne pas être d'accord ?
— Ouais, mais c'est lui... moi, j'croyais qu'y t'avait déjà demandé, expliqua Melinda qui ne défendait jamais que sa pomme.
— Beh... tu dis ça, maman, mais... en même temps, t'es pareille, tu sais pas c'que papa penserait du chat vu que tu l'as pas appelé...
Victor n'aurait pas dû s'aventurer sur ce terrain, mais ça avait été plus fort que lui. Anaïs jura par tous les diables contre ses enfants, irresponsables et irrespectueux, avant de froidement considérer que ça suffisait comme ça. Victor et Melinda lui tendirent chacun leur téléphone sans même avoir pris le temps de l'éteindre.
— Au mieux, précisa leur mère, j'vous l'rendrai le mois prochain.
Ce fut le coup de grâce. Melinda ne trouvait plus Farine trognonne et, entre deux hoquets, Victor l'entendit agonir le chat chou. Anaïs rappela à ses enfants qu'un animal n'est pas un objet qu'on ramasse parce qu'il vous en prend la lubie. Adopter un animal est une chose sérieuse, qui s'anticipe. Il faut sélectionner la bête, s'assurer qu'elle est en bonne santé, vaccinée, pucée, et puis il faut être équipé. Ils n'avaient rien, ici à l'appart, ni caisse ni croquettes... d'autant que pour un chat de son âge, il en fallait certainement des spéciales. Quand on y réfléchissait, cette chatte n'était pas tombée du ciel, sûr qu'elle avait déjà des maîtres qui devaient la chercher. Victor devait ramener Farine là où il l'avait prise. C'est là qu'elle avait le plus de chance d'être retrouvée. Cette fois-ci, Victor se garda bien de répliquer. Ça lui allait très bien de repartir avec Farine, à condition que sa mère n'imposât pas à Mélinda de l'accompagner. L'adolescente s'était calée l'épaule contre la porte et chouinait après son téléphone. Qu'elle pût aider à attraper la chatte ou à la mettre dans le sac à dos de Victor ne lui monta pas au cerveau. Fatiguée de l'entendre gémir, Anaïs l'envoya dans sa chambre.
— Et ne t'avise pas de traîner, c'est compris ?
Victor acquiesça docilement et il s'en fut, déçu de ne pas garder Farine, mais content de pouvoir la refiler à ses copains. Il s'engagea boulevard Pasteur, sur le trottoir en aplomb du rempart. Sur cette portion du mur d'enceinte, l'atmosphère est lumineuse. La vue embrasse la banlieue pavillonnaire et l'énorme zone commerciale qui ont grignoté l'espace rural. Dévorant avec le même bel appétit le vert des arbres et le brun des champs, elles s'étalent jusqu'à ce que la perspective se ferme, au point où le ciel et la terre se rejoignent, sur une teinte sombre de vert forêt. Passé la place du Palet, et la maison des auteurs qui s'élève, arrondie et blanche entre les avenues Léonard Jarraud et Aristide Briand, l'atmosphère change. Peu à peu, les arbres s'invitent, débordent puis ombragent le flanc du muret qui surplombe le rempart, la vue ne peut plus s'échapper. C'est comme si le soleil, sur ce tronçon nord qui continue jusqu'au lycée Guez de Balzac, était empêché de s'allumer de jaune, d'orangé ou de rouge. Les maisons, les pierres, la végétation se voilent de gris, une sensation de froid étreint progressivement le passant, qui réajuste sa veste : la température a chuté de deux ou trois degrés.
Victor s'engagea rue de l'hôpital, dans la rue étroite qui mène à la place du petit Beaulieu. Cette place ne ressemble à rien. C'est un terre-plein vide entouré sur trois côtés par des murs et ouvert sur le rempart. Seuls des voitures stationnées, présence invasive très résistante, et un vieux puits, contrefait en cabanon, offrent une prise au vent. Il n'y a pas d'arbres, seulement des herbes sèches. C'est l'idéal pour jouer au foot. La grande maison de Côme, d'Antonin et de leurs quatre frères et sœurs se situait peu avant la place, en face de l'EHPAD. En ouvrant à Victor, la mère des jumeaux s'étonna de sa présence à cette heure-là, un jour de semaine, et l'invita à les rejoindre sans cérémonie dans leur chambre : « Ne fais pas de bruit en montant, les enfants finissent leurs devoirs, compléta-t-elle. » C'était vrai, le couloir était silencieux. Victor avança sur la pointe des pieds. Dans la chambre des jumeaux, il s'assit tout de suite sur l'un des lits et ouvrit le sac pour libérer Farine.
— Ma mère n'en a pas voulu, même qu'elle nous a piqué notre téléphone à Mélinda et à moi. Faut qu'ce soit vous qui la preniez... faites gaffe, elle est pas propre, chez nous elle a pissé...
— Ouais, mais là tout de suite, nous, c'est pas possible, les parents sont pas au courant... toi, t'arrives tranquille pour nous fourguer Farine... mais la mettre dans les pattes du daron, c'est pas faisable, autant mourir... 
Farine, personne ne la regardait plus. Recroquevillée sous un lit, elle n'en menait pourtant pas large et si sa condition l'empêchait de se projeter dans un quelconque avenir, elle aspirait à minima au premier niveau de confort bourgeois : qu'on la laissât tranquille et qu'on lui procurât de quoi boire et manger. Les trois garçons réfléchissaient à la meilleure façon de procéder pour lui ouvrir ces perspectives – enfin, ils pensaient davantage à lui donner un toit qu'à la laisser tranquille. Coincés comme ils étaient, il fallait prévoir une mise en scène spéciale, une arrivée du chat à proprement parler inattendue, voire miraculeuse.
— Faut qu'elle tombe de la cheminée ! 
C'était risqué. Risqué pour la chatte qui pouvait se briser un membre en chutant d'une telle hauteur et risqué pour eux qui devaient monter sur le toit pour l'introduire dans le conduit. Mais une fois cette idée-là émise, elle s'imposa à eux comme la plus aboutie et la seule envisageable. Ils programmèrent son exécution au lendemain matin. Ils zapperaient la première heure de cours au collège pour monter sur le toit et envoyer Farine à l'intérieur par le chemin du père Noël. Ils n'en auraient pas pour longtemps et c'est la femme de ménage qui découvrirait l'animal et préviendrait les parents. Pour la nuit, Côme et Antonin allaient placer Farine dans une caisse remplie de vieux papiers et subtiliser une boite de thon pour la lui donner à manger.
Peu avant huit heures, Victor rejoignit Antonin et Côme place du commandant Raynal. Depuis qu'ils avaient appris les hauts faits du héros de Verdun, ils se demandaient, à voir l'emprise des terrasses de restaurants et les places de parking, sur quel composant d'urbanisme nichait son souvenir... Mais la question n'était pas là. Victor brandissait le wanted qu'il venait de décoller d'un réverbère. Son quartier était envahi par ces placards. Farine était recherchée. Il fallait agir vite. Ils mirent le turbo jusqu'à la rue de l'hôpital.
Au domicile des garçons, l'abri de jardin s'adossait à l'un des pans de murs de la cour intérieure et l'échelle triple était rangée à vue. Ils n'eurent aucun mal à la sortir. Les choses se compliquèrent un peu quand il fallut la monter puis l'installer, mais Côme téléchargea le tuto et elle fut bientôt déployée et appuyée contre le débord de la toiture. Bon Dieu que c'était haut. Ça fichait la trouille. Avec ça, il allait falloir marcher sur le toit et aucun des trois ne savait ni comment se positionner ni quel effet ça allait faire. Ils se regardèrent, vaguement effrayés, mais bien vite chacun fixa en silence la pointe de ses chaussures. Qui allait s'y coller ? Victor se proposa. Après tout, c'était à cause de sa mère s'ils en étaient là et Farine était habituée au roulis de son sac à dos. Ils allèrent la chercher et n'eurent pas de mal à l'attraper. La nuit lui avait profité : elle avait mangé la boite de thon, dormi sur un lit et fait ses besoins dans la caisse à papiers.
— Bientôt, dit Côme en lui caressant le haut de la tête, tu seras ici chez toi.
— Attention, les gars, j'compte sur vous, vous tenez les pieds d'l'échelle...
Antonin et Côme s'étaient placés chacun d'un côté de l'échelle coulissante et la maintenaient fermement. Ça ne l'empêchait pas de bouger à son extrémité. Voyant cela, les jumeaux serraient les dents. Victor semblait un fétu de paille balancé par le vent, mais il enjamba le débord avec adresse et avança sur le toit jusqu'à la cheminée contre laquelle il se cala. Après avoir déroulé le tissu qui maintenait Farine immobile en la tenant fermement pour qu'elle ne lui échappât pas et au moment de la précipiter par le conduit, il eut un doute. Il y avait une sacrée hauteur, elle risquait de s'écraser en se réceptionnant sur l'âtre.
— Eh les gars, cria-t-il, vu la hauteur, on risque de la retrouver aplatie comme une crêpe...
Antonin et Côme ne comprirent pas ou ne voulurent pas comprendre ce que Victor disait. Ils avaient seulement hâte d'en finir.
— C'est bon, vas-y, lâche-la et ramène-toi !
Farine se débattait de toutes ses forces, Victor se dépêcha de l'embrasser sur le museau avant de l'envoyer dans le conduit. Il resta un moment, bras ballants, la tête penchée dans la cheminée, à écouter le pfuitt du plongeon et le barouf affreux qui, fatalement, en constituerait le terme. À son grand soulagement, il n'entendit pas grand-chose à part le vent et un vague bruit à consonance métallique. Il revint au bord du toit, attrapa l'échelle, mais dans le mouvement de torsion qu'il fit pour placer un pied sur le premier rolon, elle se désolidarisa du bord du toit, se déporta et oscilla dans le vide.
— Putain... mais t'nez-la ! hurla Victor.
Antonin et Côme tenaient ce qu'ils pouvaient, mais le poids et les mouvements de Victor se débattant tout en haut du troisième plan de l'échelle d'aluminium dépassaient la mesure de leurs forces. Ils ne parvenaient ni à la ramener au bord du toit ni à la maintenir verticale. Avant que tout s'effondre, Antonin cria : « Saute ! » et Victor sauta.
Le bruit de sa chute ne fut pas plus remarquable que celui qu'avait produit Farine, car Victor atterrit dans un carré de rosiers. Par contre, celui de l'échelle, rebondissant sur les pavés de la cour intérieure, explosa brutalement dans le quartier. Si bien que la femme de ménage, qui à ce moment précis, introduisait la clef dans la serrure pour prendre son service, frôla la crise cardiaque. C'est elle qui se chargea d'appeler les secours et les parents des garçons. Les pompiers arrivèrent dans le quart d'heure. Victor était bien amoché. Égratigné de partout, il ne pouvait plus bouger et gémissait faiblement. Antonin et Côme, pétrifiés par la culpabilité, ne mouftaient pas, ne disaient rien. Quand Victor fut pris en charge, et que la sirène du véhicule le conduisant à l'hôpital retentit, ils s'effondrèrent l'un et l'autre en sanglotant comme des bébés.
Avec ça, Farine n'était pas dans l'âtre. Antonin et Côme en conclurent qu'elle était coincée dans le tuyau et, qu'incapable de se retourner, elle allait sécher sur place. Le père des jumeaux, très en colère, défit devant eux la fermeture du clapet de fonte qui obture, l'été, l'avaloir de fumée et recueillit l'animal.
— Pas possible d'être bêtes à ce point, et pas un pour sauver l'autre. Disparaissez de ma vue... Il tendit Farine à la femme de ménage. Ne posez pas cet animal par terre, ses pattes sont pleines de suie.
Antonin et Côme restèrent confinés dans leur chambre avec interdiction de sortir, sauf pour satisfaire leurs besoins naturels et ce pendant toute une semaine. Y'avait de quoi devenir fou : légumes bouillis, pain et eau, rien d'intéressant à faire et pas de contacts avec les autres. Ils durent attendre le terme de la punition pour apprendre que leur père avait confié à la femme de ménage le soin de retrouver les légitimes propriétaires de Farine, laquelle leur avait été restituée.
— Faut croire que j'ai engendré deux pieds nickelés, ironisa leur père en ouvrant la porte pour les délivrer... Ils ont ramené à la maison le chat le plus recherché d'Angoulême et pas par n'importe qui... par une faune interlope et inculte... Messieurs... je ne vous félicite pas !
Leur copain Victor s'était brisé le bassin. Il en avait pour plusieurs semaines d'immobilité. Sa mère l'avait obligé à téléphoner à Chloé et Matt pour s'excuser. Le jeune couple s'était montré très sensible au geste de l'adolescent et au courage dont il avait fait preuve. Quelques jours plus tard, Chloé avait rappelé Victor :
— On en a parlé avec Matt, Neige on peut pas te la donner, mais si ta mère est d'accord, le premier petit qu'elle fera, il est pour toi, on te le garde... Comme ça, tu pourras l'appeler Farine. La mère de Victor accepta et six mois plus tard, Chloé et Matt leur apportèrent un petit chaton, Farine, noir comme du charbon. Mélinda le trouva trognon trop chou et Victor légenda la photo qu'il envoya à Antonin et Côme « Farine de sarrasin ».
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M. Iraje · il y a
Puisqu'il faut appeler un chat "Un chat" .... Un texte qui m'a embarqué par son dynamisme.
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Félicie Lamravan · il y a
Merci M.Irage !
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Mijo Nouméa · il y a
Différents registres de langue, des personnages bien campés, des descriptions ( un peu longues soutenues néanmoins par une belle écriture) qui rompent la dynamique de l'intrigue, une chute drôle avec ce clin d’œil au titre ( détail que j'adore) font que je like ce texte:)
Image de Félicie Lamravan
Félicie Lamravan · il y a
Merci Mijo pour ce gentil commentaire.
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Annabel Seynave- · il y a
Je trouve cette histoire craquante ! Comment ne pas se laisser séduire et entrainer ? Bravo pour votre texte !
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Félicie Lamravan · il y a
Merci Annabel.
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Joëlle Brethes · il y a
Un parler "djeune" (principalement dans la première partie de votre texte ;) pour un texte sympathique. Bonne chance.
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Félicie Lamravan · il y a
Merci Joêlle
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Félicie Lamravan · il y a
Pardon, j'ai écorché votre prénom, je voulais écrire Joëlle !
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Joëlle Brethes · il y a
Hihihi : on dit que "les noms n'ont pas d'orthographe !" et franchement, un petit chapeau bien couvrant au lieu d'un machin qui laisse passer les gouttes et les UV, c'est pas si mal ! ;) ;)
Ceci dit, si vous cliquez sur le petit triangle à droite du texte, 3 possibilités vous seront proposées : 1/ modifier votre commentaire, 2/ signaler un abus et 3/ supprimer le commentaire.
C'est le moment de vous entraîner : commencez par corriger mon nom, puis supprimez votre "pardon..." qui supprimera votre deuxième commentaire ainsi que cette réponse ! ;)
3... 2... 1... au boulot !

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Carl Pax · il y a
j'ai beaucoup aimé votre style original, qui je l'avoue m'a un peu dérouté au départ, puis je me suis plu dans cette alternance entre les passages en langage familier et les descriptions du paysage urbain. De l'humour et du suspens dans votre nouvelle au ton inhabituel et dynamique. Et aussi, beaucoup de tendresse à travers vos personnages.
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Félicie Lamravan · il y a
ravie que cela vous ait plu Carl
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Ginette Flora Amouma · il y a
Angoulême , capitale de la bande dessinée, des prix de dessin .
Les aventures de Neige mériteraient d'être mentionnées dans un livre !

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Félicie Lamravan · il y a
Merci Ginette !
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JAC B · il y a
Une histoire vivante pleine de péripéties. J'aime beaucoup le ton du récit, spontané et actuel , un peu moins le poids des descriptions d'Angoulême (par ailleurs écrites avec talent) qui casse de par leur longueur , le rythme et l'atmosphère. J'ai pris beaucoup de plaisir à suivre les mésaventures de Neige/Farine, la chute est réjouissante . Je like Félicie, bonne continuation..
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Félicie Lamravan · il y a
Merci de votre lecture attentive

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