Fanta: Épisode 19: L'officialisation des noces

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Au bord du fleuve, j'ai planté des fleurs, au cœur d'un jardin. Là chaque jour, le guetteur des mots surgit pour donner voix à la poésie moderne, bon vent à la plume que j'envie! Enseignant  [+]

Goroubery, 4 Juillet 2000.

__ S’il vous plaît, n’oubliez pas de raser mes favoris, s’empressa de dire l’homme qui est assis devant le grand miroir.

__ À votre honneur, monsieur, répondit Daclado en souriant.
Avec son look de travail, Daclado paraissait encore plus jeune. Gilet gris, sous lequel il a mis un jean déchiré qui s’arrêta juste à la hauteur des genoux. Plusieurs clients attendaient encore sur des bancs, joliment classés et ornés par des coussins. Les murs du salon sont aussi garnis par des images des stars négro-américaines. À droite, nous avions les Kriss-Kross ; à gauche, les homes boys étaient là. En face, on voyait les deux géants de la musique Hip-hop : Tupac et Notorious Big.

__ J’espère que vous avez des colorants ici, peut-être ? S’enquit l’homme à la cinquantaine, toujours en face de la glace.
__ Bien sûr, monsieur, lequel voulez-vous ?
__ Combien... vous mettez le noir ... ?
__ Seulement mille francs (1000 f)...
__ Voyons, mille franc ? C’est trop monsieur, vous savez, les temps sont durs...
__ C’est vrai, fit le père de Fanta. Mais mille francs, c’est plutôt abordable... voyez-vous, nous prenons la boite à sept cents francs (700f), sans compter aussi le déplacement...

__ D’accord je le prends, mais tachez de bien enduire ça. J’ai un rencard qui m’attend. Donc, je voudrais que mes cheveux se noircissent totalement...
__ Ah ! Sur ce coté là, vous n’avez point à vous en faire. Chez nous, le client est roi et nous faisons toujours d’une pierre deux coups pour le satisfaire.
À ce moment précis, l’apprenti venait d’entrer avec son look afro et les favoris qui lui descendaient jusqu’au menton.
__ Mais... Où étais-tu pendant tout ce temps, Mamane ? Questionna Daclado sur un ton autoritaire.

__ Vraiment, patron... Je viens juste de me réveiller, et puis la précédente nuit m’a entièrement épuisé. J’ai bossé jusqu’à deux heures du mat.
__ Regarde bien, quelle heure est-il ? Fit Daclado en lui désignant l’horloge, accroché au dessus de la fenêtre.
__ Dix heures quinze, patron...
__ Tu vois, tu dois être là à sept heures, au moins pour mettre de l’ordre. Maintenant, regarde bien comment le salon est en mauvais état... Automatiquement, l’autre client se pressa pour siéger le fauteuil, faisant face à la glace en forme de rectangle. Il se contempla un bon moment, et porta précision sur la boucle en or qui brillait merveilleusement à son oreille gauche. Malgré son air arrogant, cet homme paraissait charmeur et bien à l’aise d’ailleurs.
__ Quel modèle voulez-vous, monsieur ?
__ Oh ! Uniquement la barbe... Enfin, je compte sur vous pour bien me tailler ça, ok ?
__ Sans faute, monsieur, fit Mamane en lui adressant un sourire aimable.

__ La dernière fois, ma petite amie a fort apprécié ma coupe de cheveux, et je vous assure c’est pourquoi je suis venu.
__ C’est ça monsieur, bon ouvrier, bon travail !

Les deux clients restants, s'affairaient dans les journaux qu’ils tinrent respectivement sur les cuisses. Ils étaient assis, faisant face à la minuscule porte d’entrée. Ça offre une vision spectaculaire sur le rond point de la grande prière. De là, on pouvait voir la circulation intense, sans compter les va-et-vient de tous ces gens en mouvements.
__ Alors, Daclado, parlons-en, c’est vrai que votre fille se mariera avec El Hadji Ousseini ? Questionna le client qui siégeait à gauche. Il portait des verres correcteurs qui mettaient en relief, sa physionomie d’une personne âgée. En bas, il avait des bottes qui lui allaient impeccablement.

__ Bien sûr, mon camarade, Fanta va se marier le dix de ce mois... Et je crois qu’à l’instant dont vous avez parlé, vous êtes déjà invités, mon cher !
__ Oh ! Vraiment merci... Aussi, c’est quand la Fatiha* ?
__ Comme d’habitude, Djingarey, à seize heures précises, et je pense que vous n’y manquerez pas ? fit Daclado le sourire aux lèvres.

__ Mais, pour cela, vous avez ma parole...
Le vieil homme s’est tû un moment, après il a lâché dans un français clair et rapide :
__ Au fait, Daclado, connaissez-vous mon fils qui est parti aux États-Unis, il y a cinq ans... ?
__ Effectivement, c’est Yacouba, je crois bien...
__ Voilà, c’est lui, fit-il en trépignant ses bottes sur le tapis qui enveloppait l’immense salon de coiffure.
__ Et que se passe-t-il, mon cher, Djingarey ?
__ Vous savez, la semaine dernière, il nous téléphona et nous fit savoir qu’il viendra le mois prochain. Et bien, demandez-moi avec qui il va venir ?
__ Avec qui, Djingarey... ? __ Croyez-moi, ce bonhomme nous amène une femme blanche, une irlandaise toute faite... vous savez, il l’épousait deux ans plutôt, sous les rideaux de l’église. Daclado ouvrit grandement les yeux, en guise d’étonnement.

__ Vous m’écoutez, poursuivit-il, les jeunes de nos jours diffèrent catégoriquement de ceux de jadis...Aussi en toute franchise, mon cher...

__ Je comprends maintenant, fit Daclado sur un ton calme et serein. Combien cette nouvelle vous fait lamenter, mais ne désespérez point, Djingarey, à cœur vaillant rien n’est impossible, même pour déplacer une montagne...

Le vieillard riait à fond en battant ses mains, comme s’il voyait sur scène les guignols du fou rire. Daclado l’imitait un instant, après quoi, un silence naissait entre eux. De son côté, Mamane venait de tailler joliment la barbe du premier client. Ce dernier paraissait gai à présent, avec sa nouvelle barbe en forme de O. Sans plus tarder, il attaqua le deuxième client qui abandonnait subitement le journal. Sans broncher, le vieux Djingarey se précipita pêle-mêle sur ce journal, qui montrait en grands caractères ces écritures :
« Canal News : la crise politique bat son plein ; le président du haut conseil territorial venait de démissionner. À la page 5 de ce même journal, les étudiants étaient en grève depuis le vingt du mois passé. À droite de tout ça, on pouvait voir sur grand écran, la réception de la délégation de l’ambassade française par le premier ministre : une idée commune de coopération ».

Djingarey mordit un peu les lèvres, après il grommela avec un esprit peinard :
__ L’argent va aux richards, comme la politique s’en va avec les politiciens...

__ Ça c’est bien vrai, le soutenant Daclado sous un aspect idéal et cordial, en se retournant vers lui. Mais Djingarey, ça n’est vous a jamais traversé l’esprit de vouloir faire de la politique ?
__ Aucunement, Daclado. Je me suis toujours dit qu’en faisant de la politique, l’on finirait par devenir l’ennemi de la nation...
__ Soyons clairs, pourquoi vous dites cela ?

Maintenant, Djingarey croisa ses jambes et ajusta ses correcteurs. Tout un coup, les rides de son visage disparaissaient, on dirait un miracle. Mamane fit semblant de les nier. De toutes les façons, n’a-t-on pas coutume de dire qu’en pays noirs, lorsque les grands causent, les enfants écoutent point par point, mais se taisent ?
__ Je dis ça, Daclado, parce que je n’ai jamais aimé la politique... D’ailleurs même, ça ne m’aurait guère impressionné...
__ Ah, bon ! Vous êtes engagés à ce point ?
Daclado se gratta légèrement la tête, ça laissait voir des vagues joliment dressées.
__ Mais, maintenant, intervînt l’autre client que Mamane coiffait, il était d’une trentaine d’années. Je dis bien, fit-il, Tout est politisé sans exception, le boulot, nos relations, nos déplacements et...même la famille, n’est-ce pas Daclado ? __ C’est ça, Kangai, lui répondit-il du bout des lèvres.
__ Ecoutez...écoutez pour votre information ; en 1975, lorsque j’étais de retour de Bengladesh, un parti politique dont je ne dirai pas le nom, m’avait proposé le poste de secrétariat général que j’ai récusé catégoriquement. Et pourtant, maintenant je vis bien sans la politique...Et alors ?
Tous deux restèrent sans voix face à ces arguments. À présent, Djingarey caressait sa barbe blanche. Ils demeurèrent ainsi pendant un bout de temps, comme dans les films dramatiques.
__ Oh, parbleu... ! S’exclama Daclado pour rompre le silence, Mamane si tu allais à la maison, j’avais promis à marie que tu passeras prendre le déjeuner à treize heures...
__ Quoi, il est déjà quatorze heures ? S’interloqua Djingarey en regardant l’horloge. Dans ce cas, je rentre aussi, à seize heures j’ai un rendez-vous très important. A la prochaine, messieurs...
__ Au revoir, Djingarey, fit Daclado en ne le quittant pas du regard, après il se retourna vers Mamane.
__ Dépêche-toi, bon sang ! J’ai une faim de loup...
__ D’accord, patron, j y vais tout de suite...

Trente minutes plus tard, il revenait avec un grand plateau bourré de boulettes et quelques morceaux de pain. Dès que l’apprenti coiffeur fut à l’intérieur, Daclado tournait la plaque, ça affichait maintenant en grands caractères : Fermé. On a toujours dit de manger pour vivre plutôt que de vivre pour manger!
À la suite du déjeuner, un café fut servi dans un coin du salon. Comme d’habitude, Daclado avait la somptueuse idée de ne rentrer qu’après la prière du Magrib. Avant cela, il avait promis à sa femme, qu’il ferait un crochet au marché, au cas où la recette aurait été bonne. Dix huit heures sonna, quand Daclado s’apprêta de rentrer. Il s’est revêtu convenablement ; pantalon à base de satin sur lequel il jeta une chemise noire. Il confia quelques consignes à Mamane plus un billet de deux mille, le jeune homme l’empocha aussitôt.
__ Vous savez patron, fit-il, cette tenue vous va bien, comme pas possible !
__ Ah bon, Mamane !
__ Bien sûr, patron, d’ailleurs si je ne vous connaissais pas, je n’allais point vous prendre pour coiffeur...
__ Tu sais, Mamane, l’habit ne fait pas le moine, et aussi dans la vie à chacun son job... Du moment où t y es dedans, compris, Mamane ?
__ Oui, patron, vraiment merci pour tout ce que vous faite pour moi...
__ Écoute mon garçon, j’ai promis à ton père que je ferai de toi, un homme modèle. Je lui ai toujours dit qu’il doit nécessairement compter sur moi, même si parfois tu déconnes. C’est ainsi, je te considère comme mon fils, ok ? __ Sans faute, mon bosse, je prends note. Au fait, nous n’avons pas encore payé l’électricité, le contrôleur repassera demain dix heures... __ Dans ce cas, tu lui remettras ce billet de cinq mille, ok ?
__ Okay, chef !
Après avoir remis le portefeuille dans sa poche de derrière, Daclado déclara d’un ton ferme :
__ Et enfin... N’oublie pas de mettre de l’ordre dans le salon...
__ Oh ! Ne vous en faite pas, chef, j y avais pensé personnellement.
__ À demain, alors !
__ C’est ça, passez une excellente nuit.
Et voilà cet homme si généreux que l’on puisse penser, mettait en débandade la vie de Fanta ; son propre sang, sa fille idéale. Souvent, quand on veut commettre un acte déshonorable, l’on se croit plus malin que les autres, et on oublie l’aspect négatif de la chose. N’est-ce pas là une certaine utopie ?
Comme les grandes vacances s’approchaient, le complexe scolaire Nanay comptait organiser une cérémonie grandiose ; durant laquelle, les meilleures prestations seront récompensées. « Que le meilleur gagne », fit Nabila, l’administratrice principale. Également, rien n’a été oublié, tout est au programme : Natation, littérature, prestations musicales, football, handball, danses coutumières et le théâtrale.
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